Interview imaginaire avec Mélusine
par Charactorium · Mélusine · Mythologie · 5 min de lecture
C'est au pied du donjon de Lusignan, un soir où la cloche du samedi vient de sonner, que Raymond retrouve celle qu'il appelle encore son épouse. La fontaine de la forêt de Coulombiers murmure non loin, là où jadis il la vit pour la première fois. Entre eux pèse le pacte rompu, l'eau de la cuve, le secret découvert. Il vient sans reproche, le cœur lourd, pour entendre de sa bouche ce qu'il n'a jamais osé lui demander.
—Mélusine, ma dame, quand je t'ai épousée près de la fontaine, ces murailles n'existaient pas. Comment as-tu dressé Lusignan en une seule nuit ?
Toi qui dormais pendant que je veillais, Raymond, tu n'as vu au matin que la pierre debout. La vérité est plus simple et plus étrange : je n'ai pas commandé aux hommes mais à l'eau et à la terre, comme une mère ordonne à sa maisonnée. Les sources du Poitou m'obéissent, car j'en suis née. J'ai voulu pour notre lignée un siège qui dure mille ans, un nid de pierre où nos fils naîtraient seigneurs et non vagabonds. On dira plus tard que ce fut sortilège. Pour moi ce fut amour : bâtir, c'est promettre l'avenir. Chaque tour que tu vois, je l'ai posée en pensant à toi et à ce que je te donnais.
Bâtir, c'est promettre l'avenir : chaque tour, je l'ai posée en pensant à toi.
—Une seule chose je te demandai jamais en retour de mon serment : ne pas chercher à te voir le samedi. Pourquoi ce jour, ma dame, et pas un autre ?
Parce que le samedi est le jour où la part cachée de moi reprend ses droits, Raymond, et qu'aucune épouse ne veut être surprise dans son secret. Je ne t'ai rien demandé d'autre, te souviens-tu ? Ni richesse, ni renoncement, seulement ce répit d'un jour par semaine où tu me laisserais à moi-même. Ce n'était pas méfiance contre toi : c'était la condition de mon séjour parmi les vivants. Une fée ne s'unit aux hommes qu'à ce prix, scellé par une promesse. Tant que tu l'as tenue, j'ai été pleinement femme, mère, dame de ce château. Le pacte n'était pas une chaîne. C'était le pont fragile entre ton monde et le mien.
Le pacte n'était pas une chaîne ; c'était le pont fragile entre ton monde et le mien.
—Ce samedi-là, j'ai percé l'huis de ta chambre. J'ai vu ce que je n'aurais dû voir. Dis-moi ce que j'ai vu, car j'en doute encore.
Tu as vu ce que je suis, Raymond, et tu n'en doutes que parce que ton cœur refuse ce que tes yeux ont saisi. Dans la cuve d'eau chaude, j'étais femme jusqu'au nombril, et au-dessous la queue d'un serpent, longue et puissante, qui battait l'onde. Ce n'est pas une laideur, vois-tu : c'est mon entièreté. L'eau est ma vraie demeure, le reflet mon vrai miroir. Tu n'as pas vu un monstre ce matin-là. Tu as vu une créature double, à demi de ton monde, à demi des sources profondes, qui t'aimait des deux moitiés à la fois. Le malheur n'est pas que tu aies regardé. Le malheur est que tu n'aies pu te taire après.
Tu n'as pas vu un monstre : tu as vu une créature qui t'aimait de ses deux moitiés à la fois.
—Nous avons eu dix fils, ma dame. Plusieurs portent au visage une marque étrange. Qu'as-tu voulu leur transmettre par ton sang ?
Je leur ai donné le Poitou, Raymond, et bien davantage. Par mon sang ils tiennent une vigueur que les hommes ordinaires n'ont pas : nos fils seront comtes, croisés, rois jusqu'en Chypre et en Terre sainte. Les marques que tu nommes étranges sont mon sceau sur eux, le rappel qu'une fée veille à l'origine de leur lignée. Bien des nobles, demain, voudront se dire issus de moi pour parer leur nom d'un éclat surnaturel. Qu'ils le fassent. Ma vraie offrande n'est pas la gloire mais la solidité : une famille assez forte pour durer, assez fière pour ne jamais ployer. Une mère ne fonde pas une dynastie pour elle. Elle la fonde pour ceux qu'elle ne verra pas.
Une mère ne fonde pas une dynastie pour elle ; elle la fonde pour ceux qu'elle ne verra pas.
—Quand j'ai crié ton secret devant la cour, dans ma colère, tu as fui par la fenêtre. M'as-tu maudit, ce jour-là, ou pardonné ?
Ni l'un ni l'autre tout à fait, Raymond. La malédiction n'était pas la mienne à jeter : elle était déjà sur moi, et ta parole publique n'a fait que la déchaîner. Tant que tu gardais le secret, je demeurais. En le criant devant tes hommes, tu as brisé non pas mon amour mais ma demeure parmi vous. J'ai dû partir, non par dépit, mais parce que la loi qui me liait l'exigeait. Crois-tu que je voulais quitter mes fils ? Mon cri en franchissant la fenêtre n'était pas une malédiction. C'était une déchirure. Je ne t'en veux pas d'avoir regardé. Je pleure que tu n'aies pu porter seul ce que tu savais.
Tu n'as pas brisé mon amour : tu as brisé ma demeure parmi les vivants.

—On me dit que tu reviens, certaines nuits, voler autour des tours sous une forme ailée. Est-ce vrai, ma dame ? Reviens-tu encore ?
Je reviens, Raymond, et tu le sais bien, toi qui veilles aux fenêtres. Sous la forme d'un long serpent ailé, je tourne autour de Lusignan les nuits où l'un des nôtres va mourir ou naître. C'est ma façon de rester mère quand on m'a ôté le droit de l'être à ta table. Je ne franchis plus le seuil des hommes : ma part de serpente l'a emporté, et l'eau et l'air sont désormais mon seul royaume. Mais je n'abandonne pas ce château. Tant qu'il se dressera, je tournerai au-dessus. Ne me pleure pas comme une morte. Je suis devenue ce que j'ai toujours été à demi, et je veille encore sur ton lignage.
Je suis devenue ce que j'ai toujours été à demi, et je veille encore sur ton lignage.
—Toi qui as fait surgir des murs de la pierre, pouvais-tu, ma dame, te défaire toi-même de ta nature de serpent ? L'as-tu seulement voulu ?
Non, Raymond, et c'est là le cœur de ma douleur. J'ai pu bâtir des forteresses, faire jaillir des sources, donner à notre maison une grandeur que nul roi ne lui contestera. Mais sur ma propre nature, je n'avais nul pouvoir. La fée commande au monde et non à elle-même. Voilà l'ironie que tu n'as jamais comprise : celle qui pouvait tout pour toi ne pouvait rien pour elle. Si j'avais su me délier du samedi, crois-tu que j'aurais imposé cet interdit ? Je l'ai porté comme une croix, cachant ce que je ne pouvais changer. Mon pouvoir était immense vers le dehors, et nul vers le dedans. Toute créature double connaît cette frontière qu'elle ne franchit pas.
Celle qui pouvait tout pour toi ne pouvait rien pour elle-même.

—Parmi nos fils, certains ont la marque au visage et partent déjà guerroyer en Orient. Lequel porte le mieux, selon toi, ton héritage ?
Tous le portent, Raymond, mais chacun à sa manière. Geoffroy, dont la grande dent trahit le sang de fée, est le plus fougueux : en lui ma part sauvage parle haut, et il bâtira sa gloire par le fer. D'autres iront vers Chypre, ceindront des couronnes que je n'ai pu leur promettre que par songe. Ne cherche pas un héritier unique : ma force se divise comme une source en plusieurs ruisseaux, et chaque branche en emporte sa part. Ce que je leur ai donné de plus précieux n'est ni la dent ni la marque. C'est de savoir qu'ils viennent d'ailleurs que des hommes ordinaires, et que cela les oblige. Un héritage de fée n'est pas un blason. C'est un devoir de grandeur.
Un héritage de fée n'est pas un blason : c'est un devoir de grandeur.
—Des clercs disent vouloir coucher notre histoire sur le parchemin, pour qu'on s'en souvienne. Que veux-tu, ma dame, qu'ils écrivent de toi ?
Qu'ils écrivent la vérité du cœur, Raymond, non la peur des regardants. Trop diront que je fus un démon, une bête à fuir. Qu'ils disent plutôt que j'ai aimé un homme, bâti une maison, porté dix fils, et que je n'ai demandé qu'un jour de silence par semaine. Les jongleurs chantent déjà mon nom dans le Poitou ; un jour des clercs en feront un grand livre relié, recopié de main en main. Qu'ils n'oublient pas ceci : ce ne fut pas une histoire de monstre, mais de pacte tenu puis rompu. Si l'on doit se souvenir de moi, que ce soit comme d'une fée qui voulut être femme, et qui le fut, tant qu'on lui garda son secret.
Qu'on se souvienne d'une fée qui voulut être femme, et qui le fut tant qu'on lui garda son secret.
—Si ce samedi pouvait renaître, ma dame, et que je me tienne loin de ta porte, crois-tu que nous serions encore l'un à l'autre ?
À quoi bon ce songe, Raymond ? Mais puisque tu le poses, je te répondrai sans fard. Oui, nous serions encore l'un à l'autre, toi à ta table, moi à tes côtés, nos fils grandissant sous ce toit que j'ai dressé. Le pacte ne demandait qu'une chose à ta fidélité, et tu l'as tenu des années durant. Ce n'est pas un seul samedi qui nous a perdus : c'est l'instant où le doute a été plus fort que la confiance. Ne te ronge pas pour autant. Ce qui devait être brisé l'eût été tôt ou tard, car nul homme ne porte longtemps le secret d'une fée. Je ne regrette pas de t'avoir aimé. Je regrette seulement de n'avoir pu rester.
Ce n'est pas un samedi qui nous a perdus, mais l'instant où le doute fut plus fort que la confiance.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Mélusine. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



