Interview imaginaire avec Nizami Ganjavi
par Charactorium · Nizami Ganjavi (1141 — 1209) · Lettres · 5 min de lecture

On dit que Nizami ne quitta jamais vraiment Ganja, sinon par la pensée. Dans la cour intérieure de sa maison de pierre et de brique, près de la fontaine, un visiteur venu d'ailleurs le trouve assis sur un tapis, le calame encore chaud entre les doigts, à l'heure où l'après-midi glisse vers le soir.
—Vous vivez sous la protection des atabegs Ildéguizides et pourtant vous ne quittez jamais Ganja. Pourquoi ne pas avoir couru, comme tant d'autres poètes, vers les grandes cours ?
Ganja est ma terre, et je ne l'ai quittée que par la pensée, jamais par les pieds. J'ai dédié mes poèmes à des princes, aux atabegs Ildéguizides qui gouvernent aujourd'hui ce Caucase où je suis né, mais dédier n'est pas ramper. Ma maison me suffit : sa cour, sa fontaine, mon cabinet d'écriture garni de tapis et de rares manuscrits. J'y prie à l'aube, j'y pèse chaque vers l'après-midi, loin du bruit des trônes qui se disputent au loin. Les poètes de cour errent d'un palais à l'autre pour un peu d'or et beaucoup de flatterie ; j'ai préféré le silence de Ganja, où l'on se souvient de ce qu'on a écrit hier plutôt que de ce qu'un prince voudra entendre demain.
Dédier n'est pas ramper.
—Vous écrivez à une époque où le pouvoir seldjoukide vacille et se défait. Comment continue-t-on à composer dans un tel désordre ?
Vous avez raison de le remarquer : le monde a tremblé sous mes yeux. Le sultan Sandjar est mort captif des tribus qui l'avaient humilié, et avec lui s'est effondrée l'autorité qui tenait ensemble tant de terres. Ce sont les atabegs, comme les Ildéguizides qui règnent ici sur l'Azerbaïdjan, qui ont recueilli les morceaux du pouvoir, chacun dans sa province. Étrange époque : les trônes se fissurent, mais les lettres persanes n'ont jamais tant fleuri. J'ai composé mon Makhzan al-Asrar dans ce désordre même, convaincu qu'un poème bien tourné survit plus longtemps qu'un sultanat mal gouverné. Le calame trace parfois plus loin que l'épée, et dure plus longtemps qu'elle.
—On raconte que le Khamsa vous a occupé près de trente ans. Comment travaillez-vous, jour après jour, pour bâtir une telle œuvre ?
Je n'écris pas vite, et je ne le voudrais pas. L'après-midi, installé sur mon tapis près de la fenêtre, je prends mon qalam, je le trempe dans le davat, et je pèse chaque distique comme un orfèvre pèserait de l'or. J'ai parfois devant moi un rouleau de papier venu de Samarcande, précieux entre tous pour qui aime écrire longtemps. Trente années ont passé entre le premier vers du Makhzan al-Asrar et le dernier de l'Iskandar-nameh : je consulte les livres d'astronomie, de médecine, de droit, pour que chaque image tienne debout et ne s'effondre pas au premier vent critique. Un poème mal informé ne dure pas plus longtemps qu'un mensonge bien tourné.
—Le premier de vos Cinq Trésors, le Makhzan al-Asrar, est un livre de sagesse plutôt qu'un roman d'amour. Pourquoi avoir commencé ainsi ?
Il fallait poser le fondement avant l'ornement. Le Makhzan al-Asrar n'est pas un conte : ce sont des discours moraux, des apologues où je cherche à montrer que le monde est comme un corps, et que le cœur de l'homme en est la valeur cachée, presque enfouie. J'y ai mis ce que les maîtres soufis m'ont enseigné du silence et du dépouillement, loin des flatteries des cours. Sans cette assise, jamais je n'aurais osé écrire ensuite l'amour de Khosrow et Shirin ou la folie de Majnun : il faut d'abord savoir ce que vaut un cœur avant d'oser raconter comment il se perd, et pour quoi il vaut la peine de se perdre.
—Un prince vous commande de mettre en vers la légende arabe de Layla et Majnun. Qu'est-ce qui vous a touché dans cette histoire ?
Le prince qui me confia cette tâche connaissait déjà la légende, répétée dans les tentes et le long des caravansérails. Mais je l'ai faite mienne : ce jeune homme qu'on appelle Majnun, le « possédé », perd la raison pour une femme qu'on lui refuse, Layla. Ce n'est pas une folie ordinaire — c'est un amour si absolu qu'il consume celui qui le porte jusqu'à l'os, et qui ne demande rien en retour, pas même d'être guéri. J'ai voulu que chaque lecteur, du Caucase jusqu'en Inde peut-être un jour, sente que cette passion n'est pas un défaut de raison mais une autre vérité, plus haute, que la raison seule ne saurait mesurer.
—Majnun erre dans le désert en récitant des poèmes pour Layla. Que représente pour vous cette folie d'amour ?
Je l'ai écrit ainsi, et je le maintiens : il errait par les déserts en criant le nom de Layla, et les gazelles devinrent ses compagnes tandis que les pierres écoutaient ses plaintes. Majnun ne parle plus aux hommes, qui l'ont chassé de leur raison — il parle au désert, et le désert, lui, l'écoute sans le juger. C'est une image que je porte depuis l'enfance, moi qui ai grandi orphelin de mes deux parents, élevé par un oncle maternel : on trouve parfois plus de compagnie dans le silence des pierres que dans les cours des vivants. La folie de Majnun est une prière que les hommes n'ont pas voulu entendre, mais que le désert, lui, a recueillie.
Les gazelles devinrent ses compagnes et les pierres écoutèrent ses plaintes.
—Votre Khosrow et Shirin est l'un des plus grands romans d'amour de la poésie persane. D'où vient cette tendresse si particulière ?
Vous me demandez d'où vient cette tendresse... Je vous répondrai par un nom : Afaq. On me l'avait offerte, esclave kiptchak, et je l'ai affranchie pour l'épouser par amour, non par convenance ni par calcul. C'est son visage, sa patience, qui habitent en secret ma Shirin, cette princesse que le roi Khosrow aime jusqu'à l'égarement dans mon poème. Quand j'écris que l'amour de Shirin illumina le monde comme le soleil, ce n'est pas une simple figure empruntée aux anciens : c'est ce que j'avais vu de mes propres yeux, dans ma propre maison de Ganja. Un poème d'amour véritable ne s'invente pas tout à fait — il se souvient d'un visage aimé.
—Comment la disparition d'Afaq a-t-elle changé votre manière d'écrire ?
Sa mort m'a laissé sans souffle, comme un homme frappé en plein sommeil. J'avais mes prières à réciter, mes ablutions à l'aube, et pourtant les mots me manquaient pour Dieu autant que pour elle. J'ai continué d'écrire — que faire d'autre, sinon prier et tailler son calame ? — mais quelque chose a changé dans mes vers : une mélancolie s'y est glissée, jusque dans un récit aussi éclatant que le Haft Peykar et ses sept coupoles de couleurs. Quand j'écris que nul n'échappe indemne à la lumière de Shirin, je parle autant d'elle, sur la page, que d'Afaq dans ma mémoire. Le deuil ne quitte jamais tout à fait celui qui a aimé une fois.
—Saladin reprend Jérusalem, les croisés répondent par une nouvelle guerre : ce tumulte du monde islamique se glisse-t-il dans vos vers ?
Le tumulte est partout : je sais que Saladin a repris Jérusalem, que les croisés d'Occident répondent par une guerre nouvelle, que Bagdad, cœur du califat, reste le foyer d'où rayonne notre science malgré les orages politiques qui secouent tant de trônes. Je ne suis pas un chroniqueur de batailles, mais ce fracas nourrit mes images : dans l'Iskandar-nameh, mon Alexandre ne conquiert pas seulement des royaumes, il interroge les sages pour chercher la source de la vie éternelle, comme si la conquête seule ne comblait jamais un homme. J'ai voulu montrer qu'un roi véritable vaut par sa sagesse plus que par ses armées — la leçon me semblait utile, à voir comme les couronnes se disputent autour de moi.
—Imaginez qu'on vous lise encore dans un siècle, quelque part entre le Caucase et l'Inde. Que voudriez-vous qu'il en reste ?
Si l'on me demandait de résumer trente années de calame et d'encre, je dirais que j'ai cherché à montrer que le cœur vaut plus que le trône, et que l'amour, même impossible comme celui de Majnun, même brisé comme le mien depuis la mort d'Afaq, éclaire plus sûrement qu'un empire. Mes Cinq Trésors, mon Khamsa, je les ai voulus comme cinq lampes allumées ici, à Ganja, pour qui voudrait, longtemps après moi, lire dans l'obscurité. Si des copistes lointains, en Turquie ou plus loin encore, continuaient un jour de recopier mes vers, alors ce trésor caché dont je parlais dans mon premier livre aurait trouvé, ailleurs, d'autres cœurs pour le porter.
J'ai cherché à montrer que le cœur vaut plus que le trône.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Nizami Ganjavi. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


