Interview imaginaire avec Noé
par Charactorium · Noé · Mythologie · 6 min de lecture
C'est au flanc du mont Ararat, là où la coque de l'Arche repose enfin sur la terre ferme, que Sem rejoint son père un soir où l'air sent encore la poix et le bois mouillé. En contrebas, la vigne que Noé vient de planter étire ses premiers sarments dans la boue séchée. Le fils aîné, qui a partagé chaque jour de la traversée, vient chercher les mots que l'épreuve avait tus. Au loin, un arc de couleurs s'efface lentement au-dessus des eaux retirées.
—Père, nous voici tous deux sur l'Ararat, sauvés. Quand le Seigneur t'a parlé, t'es-tu senti digne de cette grâce ?
Sem, mon fils, tu m'as vu de tes yeux et tu sais que je ne suis qu'un homme. Le Seigneur n'a pas cherché en moi la force ni la science : il a regardé mon cœur et l'a trouvé droit dans une génération qui s'était remplie de violence. Je marchais avec lui, simplement, comme on marche aux côtés d'un père. Quand sa parole m'a saisi, je n'ai pas pesé si j'étais digne — l'aurais-je fait que je me serais récusé. J'ai seulement obéi, jour après jour, parce que la justice n'est pas un mérite que l'on porte mais un chemin que l'on tient. Toi qui m'as vu trembler certaines nuits, tu sais que ma foi n'a jamais été sans crainte.
La justice n'est pas un mérite que l'on porte mais un chemin que l'on tient.
—Cent vingt ans à tailler ces poutres ! Te souviens-tu, père, comme nos voisins riaient en te voyant bâtir un navire loin de toute mer ?
Je m'en souviens mieux que de mon propre nom, Sem. Ils passaient devant le chantier, ils raillaient le vieillard qui dressait une coque de trois cents coudées sur la terre sèche. Cent vingt ans, mon fils — toute une vie d'homme à fendre le cyprès, à l'enduire de poix au-dedans et au-dehors, sans qu'une goutte de pluie ne vienne encore. Mais une mesure m'avait été donnée, précise jusqu'à la dernière coudée, et je n'ai pas voulu en retrancher une seule. Tes mains d'enfant, puis tes mains d'homme, ont serré ces mêmes chevilles de bois. Bâtir si longtemps sans voir le ciel s'assombrir, c'était cela ma prière : croire à l'orage que nul ne voyait venir.
Bâtir si longtemps sans voir le ciel s'assombrir, c'était cela ma prière.
—Quand tu maniais l'herminette et le maillet, père, songeais-tu davantage au bois sous tes doigts ou à la parole reçue ?
Aux deux, car ils ne faisaient qu'un. Un charpentier connaît son bois comme un berger connaît ses bêtes : je sentais sous la lame où le cyprès cédait, où il fallait river plus serré. Mais chaque coup de maillet répondait à une instruction, et le geste de l'outil devenait celui de l'obéissance. On ne sauve pas le monde avec de grandes pensées, Sem — on le sauve en ajustant deux planches pour qu'aucune eau ne passe entre elles. J'ai aimé ce labeur autant que je l'ai craint. Quand mes bras faiblissaient, je me disais que le Seigneur ne demande pas des héros, mais des ouvriers qui finissent leur ouvrage. Et l'ouvrage fut fini, à la coudée près.
On ne sauve pas le monde avec de grandes pensées — on le sauve en ajustant deux planches.
—Le jour de l'embarquement, je les ai vus venir d'eux-mêmes, deux par deux. Comment as-tu su, père, accueillir tant de bêtes sans céder à l'effroi ?
L'effroi, je l'avais, Sem, ne crois pas le contraire. Mais quand les bêtes sont descendues des collines, marchant vers l'Arche sans qu'aucun de nous les y poussât, j'ai compris que ce n'était plus mon œuvre. Le fauve à côté de l'agneau, l'oiseau de proie près de la colombe — qui sinon le Seigneur pouvait apaiser ainsi la création ? Nous avons fait monter les bêtes pures par sept couples, et les impures par deux, selon ce qui m'avait été dit, afin qu'après l'épreuve il y eût de quoi offrir et de quoi recommencer. Je ne savais pas comment tout cela tiendrait dans la coque ; j'ai cessé de calculer et j'ai laissé faire. Ce fut le jour où ma confiance pesa plus lourd que ma raison.
Ce fut le jour où ma confiance pesa plus lourd que ma raison.
—Pendant que les eaux montaient au-dehors, père, qu'éprouvais-tu en songeant à ceux que l'Arche n'avait pas reçus ?
Un poids que je n'ai jamais déposé, mon fils. On parle du salut, on parle de l'Arche close et de nous huit à l'abri ; on parle moins de ce que l'on entend lorsque le monde se noie au-dehors. Ces voisins qui raillaient, ces villes pleines de violence — ils étaient des hommes tout de même, et la colère qui les frappait n'était pas une joie pour moi. J'avais prêché, à ma manière maladroite, en bâtissant à ciel ouvert pendant des années : qui voulait comprendre pouvait comprendre. Mais rares furent ceux qui écoutèrent. Quand la pluie tomba quarante jours, je n'ai pas triomphé, Sem. J'ai porté le deuil d'un monde, enfermé dans la planche que ce même monde avait vu naître sous mes mains.
Je n'ai pas triomphé. J'ai porté le deuil d'un monde.

—Te rappelles-tu, père, comme nos cœurs battaient quand tu as lâché le corbeau, puis la colombe ? Pourquoi avoir confié notre sort à un oiseau ?
Parce qu'il fallait bien des yeux plus légers que les nôtres pour aller voir si la terre respirait encore. Le corbeau partit et revint, allant et venant, sans rien m'apprendre. Alors j'ai lâché la colombe, et la première fois elle ne trouva pas où poser sa patte et rentra vers ma main. Tu te souviens du silence dans l'Arche, Sem ? Nous attendions tous le même signe. Puis je la renvoyai, et au soir elle revint un rameau d'olivier au bec, vert, arraché à un arbre vivant. À cet instant j'ai su que les eaux baissaient, que sous le déluge un olivier avait survécu et reverdi. Un simple rameau m'a dit ce qu'aucune parole n'aurait pu : la vie était plus tenace que la colère.
Un simple rameau m'a dit ce qu'aucune parole n'aurait pu : la vie était plus tenace que la colère.
—Et cet arc de couleurs qui vient de paraître au-dessus des eaux, père — qu'a-t-il signifié pour toi quand le Seigneur te l'a montré ?
Regarde-le encore, Sem, avant qu'il ne s'efface : il est l'écrit du Seigneur dans le ciel. Lorsque nous avons quitté l'Arche et que j'ai dressé un autel, une alliance m'a été donnée — non pour moi seul, mais pour toi, pour tes frères, pour vos enfants et toutes les bêtes qui sont sorties avec nous. Jamais plus l'eau ne submergera la terre entière : telle est la promesse. Et pour qu'aucune génération ne l'oublie, l'arc paraît dans la nuée après la pluie. Quand tu le verras, longtemps après que je ne serai plus, souviens-toi que ton père a entendu cette parole de ses oreilles. Ce n'est pas un ornement du ciel — c'est une signature, et le Seigneur n'efface pas ce qu'il signe.
Ce n'est pas un ornement du ciel — c'est une signature, et le Seigneur n'efface pas ce qu'il signe.

—Toi, mon frère Cham, Japhet et nos épouses : sur nous seuls repose désormais le genre humain. Ce fardeau ne t'effraie-t-il pas, père ?
Il m'effraierait si je le portais seul, mais c'est sur vous trois qu'il repose autant que sur moi. Toi l'aîné, Sem, Cham et Japhet — de vous sortiront les peuples, les langues, les nations qui couvriront la terre vidée. Quand le Seigneur nous a dit de croître et de multiplier, il ne nous a pas demandé d'être nombreux par orgueil, mais de rendre vie à un monde qu'il venait d'épargner. J'ai connu un monde noyé dans la violence ; je voudrais que celui que vous bâtirez se souvienne de la droiture qui nous a sauvés. Ne crois pas le fardeau trop lourd, mon fils : un seul homme a suffi à tenir une promesse, trois fils suffiront à repeupler une terre. Le reste appartient à ceux qui viendront après vous.
Un seul homme a suffi à tenir une promesse, trois fils suffiront à repeupler une terre.
—Pourquoi, parmi tout ce qu'il fallait refaire pousser, as-tu choisi de planter d'abord cette vigne sur la pente, père ?
Parce qu'après l'épreuve, l'homme a besoin d'autre chose que du pain qui le tient debout, Sem. La vigne demande de la patience : on la plante sans en voir le fruit avant des saisons, comme on bâtit une arche sans voir l'orage. En enfonçant ces ceps dans la boue séchée, je disais à la terre qu'elle pouvait recommencer à donner, et à nous qu'il était permis de vivre, non plus seulement de survivre. Le vin réjouit le cœur de l'homme, et notre cœur en avait grand besoin après tant de deuil. J'ai été le premier à fendre le sol pour y mettre la vigne ; j'en ai aussi connu l'excès, et tu le sais mieux que d'autres. Mais c'est cela aussi, recommencer le monde : retrouver le droit d'avoir un cœur qui se réjouit.
Recommencer le monde, c'est retrouver le droit d'avoir un cœur qui se réjouit.
—Maintenant que tout est accompli, père, que voudrais-tu que je garde de toi pour le transmettre à mes propres fils ?
Garde ceci, Sem, et redis-le sans l'embellir : ton père n'était ni un prince ni un sage, seulement un homme qui a marché droit et qui a fini son ouvrage. Quand on te raillera pour avoir cru à un orage que nul ne voit, tiens bon comme j'ai tenu cent vingt ans. Quand le malheur frappera autour de toi, ne te crois jamais sauvé par ton seul mérite. Et quand tu verras l'arc dans la nuée, enseigne à tes fils que le Seigneur garde sa parole, même envers une humanité qui l'avait oubliée. Je ne te laisse ni or ni cité, mon fils : je te laisse une alliance et une vigne. Le reste, c'est à toi de le bâtir, planche après planche, comme je t'ai appris.
Je ne te laisse ni or ni cité : je te laisse une alliance et une vigne.
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Noé. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


