Interview imaginaire avec Oum Kalthoum
par Charactorium · Oum Kalthoum (1898 — 1975) · Musique · 6 min de lecture

Le Caire, un soir de printemps dans les années 1960. Dans le salon feutré de sa villa de Zamalek, l'Astre de l'Orient nous reçoit tard, comme à son habitude, un verre de thé à la menthe fumant sur la table basse. Ses lunettes dorées accrochent la lumière ; le mouchoir de soie ne quitte jamais sa main. Elle parle bas, mais chaque mot pèse comme un vers.
—Vous souvenez-vous du moment où votre voix a été découverte, là-bas, dans votre village ?
À Tamay ez-Zahayra, dans le delta, on n'imaginait pas qu'une fille puisse chanter devant des hommes. Mon père était imam ; c'est lui qui m'apprit le Coran par cœur, verset après verset, avant même que je sache lire. Un jour il m'entendit reprendre un nashid qu'il répétait pour une cérémonie, et il comprit que quelque chose passait par ma gorge qu'il ne pouvait pas taire. Alors il fit une chose scandaleuse et tendre à la fois : il me coiffa d'un turban, m'habilla en garçon, et me fit monter chanter les louanges religieuses. Cachée ainsi, j'ai fait mes premiers pas. Le déguisement est tombé, la voix est restée. Je crois que tout mon art vient de là : d'un chant qui était d'abord une prière, jamais un simple divertissement.
Le déguisement est tombé, la voix est restée.
—Que doit votre technique de chanteuse à cette éducation religieuse ?
Tout, ou presque. Réciter le Coran, ce n'est pas parler : c'est tenir le souffle, poser chaque syllabe comme on pose une pierre, sentir où la voix doit se courber. Les nashids de mon enfance m'ont enseigné la patience de la note longue, cette manière d'habiter un seul mot jusqu'à ce qu'il rende toute sa saveur. Bien plus tard, quand je travaillais des heures avec mes musiciens, je cherchais encore cette exactitude apprise sur les genoux de mon père imam. On m'a souvent dit que ma voix était un don. Je réponds que le don, c'est le matin ; le reste, c'est le labeur de toute une vie à répéter une phrase jusqu'à ce qu'elle devienne aussi naturelle que respirer.
Le don, c'est le matin ; le reste, c'est le labeur de toute une vie.
—On raconte que le premier jeudi de chaque mois, l'Égypte entière s'immobilisait. Comment viviez-vous cela ?
C'était quelque chose que je ne commandais pas et qui me dépassait. La radio égyptienne, née en 1934, a fait de ma voix une chose qui entrait dans toutes les maisons à la même heure. On m'a rapporté que les rues se vidaient, que les cafés se remplissaient autour du poste à lampes, que même ceux qui vivaient de mauvaises actions s'arrêtaient ce soir-là. Imaginez : d'Alexandrie jusqu'aux villages du Golfe, des millions de personnes penchées sur le même récepteur, retenant leur souffle en même temps. Je ne chantais pas pour une salle, je chantais pour un pays couché contre son poste de radio. Cette responsabilité-là, croyez-moi, est plus lourde que n'importe quel trac de scène.
Je chantais pour un pays couché contre son poste de radio.
—Vos concerts pouvaient durer jusqu'à l'aube. Qu'est-ce qui se joue dans ces heures interminables ?
Je ne montais jamais sur scène avant dix heures du soir, et parfois le public ne me laissait partir qu'au lever du jour. Ce n'est pas de l'entêtement : c'est le tarab. Une seule chanson pouvait durer trois, quatre, cinq heures, parce qu'un vers ne se chante pas une fois — il se reprend, se retourne, s'ouvre sur un nouveau maqam, et chaque reprise dépend de ce que la salle me renvoie. Quand j'entends un cri monter, un « encore » jailli du fond, je sais que je dois recommencer autrement, plus haut, plus lent. Mon mouchoir marque alors ma respiration comme un métronome secret. Nous entrons ensemble, le public et moi, dans une transe. Ce n'est plus moi qui chante : c'est une émotion collective qui a trouvé une bouche.
Un vers ne se chante pas une fois — il se reprend, se retourne, s'ouvre.
—Parmi vos œuvres, Al Atlal est souvent citée comme votre sommet. Pourquoi celle-là ?
Al Atlal, « Les Ruines », est un poème que Riad Al Sunbati a mis en musique en 1966. Il parle de l'amour perdu, de ce que l'on contemple quand il ne reste que des traces. Ce qui me bouleverse dans ce texte, c'est qu'il autorise le mawwal, ce chant improvisé et mélancolique où je peux moduler une seule syllabe comme on retourne une pierre pour voir ce qu'il y a dessous. Aucune interprétation d'Al Atlal ne ressemble à la précédente ; chaque soir, la ruine se reconstruit différemment. Je pense que le public s'y reconnaît parce que chacun porte en soi des ruines — un amour, un pays, une jeunesse. Chanter cela, ce n'est pas pleurer sur le passé, c'est le rendre habitable.
Chacun porte en soi des ruines — un amour, un pays, une jeunesse.
—Comment est née votre collaboration avec Mohammed Abdel Wahab pour Enta Omri ?
On nous croyait rivaux, Abdel Wahab et moi, deux sommets qui ne se rencontreraient jamais. En 1964, j'ai voulu prouver le contraire. Je lui ai demandé une mélodie qui parlerait de l'amour de la patrie autant que de l'amour d'un homme — car ces deux sentiments, pour moi, ne se séparent pas. Ce fut Enta Omri, « Tu es ma vie » : plus d'une heure de musique où la tradition classique épouse des sonorités neuves. Quand je chante « tu es ma vie », je m'adresse à un bien-aimé, oui, mais aussi à l'Égypte, à cette terre du Nil qui m'a faite. Le public ne s'y trompe pas : il entend les deux amours à la fois, tressés dans la même phrase. C'est là, je crois, le secret d'une chanson qui ne vieillit pas.
L'amour de la patrie et l'amour d'un homme, pour moi, ne se séparent pas.
—Vous parlez de deux amours inséparables. Cette confusion entre l'intime et le national, l'assumez-vous pleinement ?
Pleinement. Notre langue, notre poésie arabe classique, ont toujours mêlé la bien-aimée et la cité, le désir et la fidélité. Quand je choisis un poème, l'après-midi, en le relisant chez moi avant de le confier à un compositeur, je cherche ce point exact où le privé devient commun. Une chanson d'amour bien chantée devient l'affaire de tout un peuple, parce que chacun y met son propre visage aimé. Je n'ai jamais séparé la femme qui chante « je t'aime » de la fille du Nil qui aime sa terre. C'est pourquoi mes chansons, même les plus tendres, ont fini par rassembler des arabophones de l'Atlantique au Golfe : un cœur qui bat pour un seul être apprend à battre pour tous.
Une chanson d'amour bien chantée devient l'affaire de tout un peuple.
—Après la défaite de 1967, vous avez pris la route pour une longue tournée. Qu'est-ce qui vous y a poussée ?
La Guerre des Six Jours nous avait laissés à terre, humiliés. Un pays blessé a besoin de bien des choses, mais d'abord de ne pas se sentir seul avec sa honte. J'ai décidé de chanter à travers le monde arabe et jusqu'en Europe, et de reverser chaque recette à l'État égyptien. Tant que j'aurais une voix, elle serait au service de cette patrie — c'est ce que j'ai dit sur les ondes en ce mois de juin. Ce n'était pas un slogan : je pensais aux soldats, à l'honneur d'un peuple qu'on ne relève pas seulement avec des armes, mais avec de la dignité. Une chanteuse ne reconstruit pas une armée. Mais elle peut, peut-être, empêcher un peuple de s'effondrer dans le silence.
Une chanteuse ne reconstruit pas une armée, mais elle peut empêcher un peuple de s'effondrer dans le silence.
—Cette tournée vous a menée jusqu'à l'Olympia, à Paris. Comment un public qui ne comprenait pas vos paroles a-t-il pu vous suivre ?
En novembre 1967, à l'Olympia de Paris, je m'attendais à des visages polis et lointains. Ce fut un triomphe que je n'avais pas prévu. Des Français sont venus me dire qu'ils ne saisissaient pas un mot de l'arabe, mais qu'ils sentaient tout de l'émotion. Voilà, me suis-je dit, ce qu'est la musique universelle : elle se passe de traduction. La diaspora arabe pleurait dans la salle, et à côté d'elle des Parisiens muets se laissaient emporter par le tarab sans en connaître le nom. J'ai compris ce soir-là que ma voix n'appartenait plus seulement à l'Égypte ni même au monde arabe. Une émotion vraie franchit les frontières que les mots dressent entre les hommes.
Une émotion vraie franchit les frontières que les mots dressent entre les hommes.
—Vous êtes devenue bien plus qu'une chanteuse — un symbole national vivant. Ce poids-là, comment le portez-vous ?
On m'appelle Kawkab al-Sharq, l'Astre de l'Orient, et il y a des soirs où ce surnom me semble plus lourd que mes robes de scène. Depuis les débuts de la radio égyptienne, ma voix accompagne les grands moments de la nation : les fêtes, les crises, les deuils. J'ai chanté pour Nasser aux heures graves, et le pays a fini par confondre son propre pouls avec le mien. C'est un honneur et une prison douce. Je ne peux plus me permettre une note fausse, car ce n'est pas seulement Oum Kalthoum qui chanterait faux, c'est quelque chose de l'Égypte. Alors je répète, je répète encore, l'après-midi entier s'il le faut. On ne devient pas la voix d'un peuple : on le redevient chaque soir.
On ne devient pas la voix d'un peuple : on le redevient chaque soir.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Oum Kalthoum. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


