Interview imaginaire avec Rachel Wall
par Charactorium · Rachel Wall (1760 — 1789) · Militaire · Société · 6 min de lecture

Boston, une cellule humide non loin du Common, au début d'octobre 1789. Dehors, on cloue déjà les planches d'un échafaud. Une femme d'une trentaine d'années, mains rougies par le service et par le sel, accepte de parler avant que la corde ne parle pour elle.
—On dit de vous que vous seriez la première femme pirate née sur le sol américain. Comment portez-vous ce titre étrange ?
Née vers 1760 du côté de Carlisle, en Pennsylvanie, dans une maison presbytérienne où l'on priait plus qu'on ne riait, je n'ai jamais rêvé d'un tel surnom. On parlait bien de femmes qui avaient couru les mers, mais c'étaient des créatures venues du vieux monde, d'au-delà de l'océan. Moi, je suis sortie de cette terre-ci, de ces colonies qui se battaient pour cesser d'être colonies. Alors quand on murmure que je serais la première à écumer les côtes en étant née parmi les treize colonies, je ne sais si je dois en rougir ou en rire. Un flibustier pille pour son propre compte, sans lettre ni maître ; c'est le mot qui me va, plus que celui de dame. La mer ne demande pas d'où l'on vient, seulement ce qu'on ose.
La mer ne demande pas d'où l'on vient, seulement ce qu'on ose.
—Vous avez vécu deux existences, dites-vous. Racontez-nous celle qui commençait au petit matin.
Mes matins, ceux d'à terre, sentaient la cendre froide. À Beacon Hill, dans une belle maison où je servais, je me levais avant le jour pour rallumer le feu, tirer l'eau, mettre à chauffer le déjeuner des maîtres qui, eux, dormaient encore. Longue jupe, corsage lacé, tablier, et sur mes cheveux la coiffe de lin qu'on nomme bonnet. Personne, dans ces cuisines, n'aurait imaginé que la même femme, l'été, guettait l'horizon depuis une goélette. C'est là toute ma vie double : servante l'hiver, autre chose l'été. On croit qu'un pirate ne peut être que pirate, du berceau au gibet. Moi je récurais des marmites entre deux campagnes, et je revenais à Boston comme on rentre au bercail, tête basse et mains propres.
Servante l'hiver, autre chose l'été — on croit qu'un pirate ne peut être que pirate.
—Venons-en à ce fameux stratagème. Comment attiriez-vous les navires de passage ?
C'était l'affaire des étés 1781 et 1782, du côté des Isles of Shoals, cet amas de rochers battus par le vent au large. Après qu'une tempête avait passé, George et moi n'avions qu'à parfaire l'ouvrage du ciel : on abîmait notre propre gréement, on couchait les voiles en désordre, comme un navire malmené par la nuit. Puis on me laissait seule sur le pont. Une femme qui appelle au secours, les bras levés, cela n'éveille aucune méfiance chez des marins de cœur. Ils approchaient pour nous sauver — et repartaient dépouillés, ceux qui repartaient. Une douzaine de bâtiments, dit-on, tombèrent ainsi dans notre piège. Le plus beau mensonge, voyez-vous, ce n'est pas celui qu'on crie ; c'est celui qu'on laisse deviner.
Le plus beau mensonge, ce n'est pas celui qu'on crie, c'est celui qu'on laisse deviner.
—Que devenait ce piège une fois la nuit tombée ?
La nuit était notre meilleure complice. Quand le jour ne suffisait plus à peindre notre détresse, je prenais le fanal de pont, cette lanterne qu'on agite, et je le balançais lentement au bout du bras, tel un navire perdu qui ne sait plus où est la terre. Un feu qui tangue sur les flots noirs, cela vous serre le cœur d'un marin plus sûrement qu'un cri. La goélette attendait, tapie, prête à filer le long des côtes découpées si l'affaire tournait mal — car un bon voilier à deux mâts pardonne beaucoup de fautes. Croyez-moi, il faut plus de sang-froid pour tenir une lanterne d'appât toute une nuit que pour brandir un coutelas à l'abordage.
Un feu qui tangue sur les flots noirs serre le cœur d'un marin plus sûrement qu'un cri.
—Et George, votre mari, quel homme était-ce avant de devenir votre complice ?
George Wall avait le pied marin avant de m'épouser, vers 1780. On raconte qu'il avait servi comme corsaire durant la guerre — un homme muni d'une lettre de marque, autorisé par les siens à courir sus aux navires ennemis, ce qui n'est pas tout à fait un brigand. Mais quand les canons se sont tus et que le traité de Paris, en 1783, a scellé la paix, un corsaire sans guerre n'est plus qu'un pauvre diable sans butin. Alors nous avons glissé, lui et moi, de la course légale au pillage pour notre propre bourse. La frontière est mince, savez-vous, entre celui qu'on décore et celui qu'on pend : elle tient à un bout de papier signé d'un gouverneur.
La frontière est mince entre celui qu'on décore et celui qu'on pend : elle tient à un bout de papier.

—La mer vous a pris George. Que restait-il alors de votre existence de flibustière ?
Une tempête me l'a arraché en 1782, quelque part au large, et avec lui s'en est allée ma vie de corsaire. Je n'avais plus de goélette, plus de complice, plus de fanal à balancer dans la nuit. Il me restait mes mains et Boston. Je suis donc redevenue ce que j'étais entre deux étés : une domestique parmi les quais et les cuisines, à récurer, à raccommoder, à porter l'eau. On croit qu'après avoir goûté au large on ne peut plus se plier au balai — c'est faux. J'ai plié. Morue salée, galette de marin, bouillie de maïs, et le soir une prière dans la vieille manière presbytérienne. Une veuve de pirate qui fait la vaisselle des riches : voilà comment finissent les légendes, dans l'ombre, bien avant la corde.
Une veuve de pirate qui fait la vaisselle des riches : voilà comment finissent les légendes.
—Ce n'est pourtant pas la piraterie qui vous conduit à l'échafaud. Que s'est-il passé dans les rues de Boston ?
Toute l'ironie de mon sort tient là. En 1789, on m'a accusée d'avoir, en pleine rue, malmené une jeune femme du nom de Margaret Bender et de lui avoir arraché son bonnet et ses effets. Un bonnet ! Cette coiffe de tissu que je portais moi-même chaque matin. J'ai pillé une douzaine de navires sur l'eau sans qu'on m'inquiète, et c'est un vol de rue, une misère de linge, qui m'a jetée aux fers. Les magistrats ont appelé cela vol de grand chemin — highway robbery — un crime qu'on paie de sa vie. Voyez le tour cruel : la mer m'avait tout pardonné, et le pavé de Boston me condamne pour presque rien.
J'ai pillé une douzaine de navires sans qu'on m'inquiète, et c'est un bonnet qui me pend.

—Pourquoi un simple vol de rue mérite-t-il, selon vos juges, la même corde qu'un meurtre ?
Parce que la loi de ce pays ne mesure pas toujours le crime à la douleur qu'il cause, mais à la peur qu'il inspire. Dépouiller quelqu'un par la violence sur la voie publique, c'est ce qu'ils nomment vol de grand chemin, et cela suffit pour vous mener au gibet de bois qu'on dresse sur le Boston Common. Devant la Supreme Judicial Court du Massachusetts, mes années de mer n'ont pesé qu'en ma défaveur : une femme qui a couru les côtes ne peut être qu'une coupable toute trouvée. On ne me juge pas seulement pour un bonnet arraché ; on me juge pour tout ce que j'ai été. La potence, ici, ne punit pas tant qu'elle avertit : elle veut faire trembler la foule qui la regarde.
On ne me juge pas pour un bonnet arraché ; on me juge pour tout ce que j'ai été.
—On imprimera vos dernières paroles sur un placard vendu le jour même. Qu'y avez-vous fait consigner ?
Oui, mon histoire finira sur une feuille imprimée, un de ces broadsides qu'on vend à la criée pendant qu'on vous pend — la vie et la confession du condamné, en guise de leçon de morale pour les badauds. J'y ai avoué bien des péchés : le mépris du sabbat, le vol, le mensonge, la désobéissance à mes parents, presque toutes les fautes qu'une âme peut commettre. Presque toutes, sauf une : le meurtre. Je n'ai jamais ôté la vie à personne, et je tiens à ce que cela soit écrit noir sur blanc. Que cette confession de 1789 serve de miroir à qui la lira : on peut avoir volé sur mer et sur terre sans jamais avoir de sang aux mains.
Presque toutes les fautes qu'une âme peut commettre — presque toutes, sauf le meurtre.
—Sur ce même placard, vous clamez pourtant votre innocence. Comment tenez-vous les deux bouts ?
Cela n'a rien d'un jeu d'esprit. J'avoue franchement ce que j'ai fait, la course, les pillages, la longue liste de mes égarements — mais pour ce vol précis, celui du bonnet de la petite Bender qui me vaut la corde, je me déclare entièrement innocente. On me pend donc pour le seul crime que je nie. Voilà ma vérité, et je la laisse à ceux qui viendront. Si, par extraordinaire, on me lisait encore dans un siècle, sur les côtes de Nouvelle-Angleterre où mon nom traîne déjà dans les récits de marins, j'aimerais qu'on retienne ceci : une femme peut être coupable de mille choses et pendue pour la seule dont elle est blanche. Le gibet du Boston Common m'emportera jeudi ; qu'au moins ma parole lui survive.
On me pend pour le seul crime que je nie.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Rachel Wall. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


