Interview imaginaire avec Richard Cœur de Lion
par Charactorium · Richard Cœur de Lion (1157 — 1199) · Politique · 6 min de lecture
C'est sous une tente dressée sur les dunes de Jaffa, en ce mois de septembre 1192, que Saladin vient s'asseoir près de Richard, quelques jours après le traité qui scelle leur trêve. La mer bat contre les remparts repris, le vent chaud charge l'air d'odeurs de sel et de cuir mouillé. Les deux hommes ne se sont jamais affrontés en duel, mais trois années de guerre les ont rendus étrangement proches. Le sultan d'Égypte est venu sans escorte d'armes, avec la curiosité d'un adversaire qui veut comprendre, enfin, le lion qu'il a si longtemps poursuivi.
—Roi Richard, quand la fièvre te terrassait devant nos lignes, je t'ai fait porter des fruits frais et la neige de mes montagnes. T'en souviens-tu ?
Comment l'oublierais-je, Saladin ? J'étais couché, brûlant, la bouche sèche comme le sable de ce pays, et voilà que tes cavaliers franchissent mes avant-postes non pour me frapper, mais pour me tendre des poires et de la glace tirée du sommet de tes monts. Mes barons criaient à la ruse ; moi, j'y ai vu la main d'un prince. Nous nous faisions la guerre depuis des mois, et tu me traitais comme un hôte malade plutôt que comme un ennemi à abattre. Je crois que ce jour-là j'ai mieux compris ta foi que par cent escarmouches. Un homme qui nourrit son adversaire affaibli connaît une loi plus haute que celle des armes. Je n'ai jamais eu de meilleur maître en courtoisie qu'un Sarrasin.
Un homme qui nourrit son adversaire affaibli connaît une loi plus haute que celle des armes.
—On m'a rapporté qu'au siège d'Acre, malade au point de ne pouvoir tenir debout, tu commandais encore. Est-ce vrai, ou récit de tes poètes ?
Mes poètes n'ont rien eu à broder, Saladin. À Acre, en cette année 1191, j'avais le corps rongé par une fièvre qui me faisait tomber les ongles et les cheveux. Mais je n'allais pas laisser la maladie commander à ma place quand mes hommes mouraient sous tes murs. Je me suis fait porter au pied des remparts sur une litière, abrité d'un grand bouclier de soie. De là, l'arbalète posée sur les genoux, je tirais moi-même sur tes défenseurs qui se montraient aux créneaux. Un chef ne se cache pas dans sa tente pendant que les siens donnent leur sang. Mes barons me suppliaient de me reposer ; je leur répondais que je me reposerais dans Acre prise. Et nous l'avons prise.
Un chef ne se cache pas dans sa tente pendant que les siens donnent leur sang.
—Mais à Acre, tu as fait décapiter mes prisonniers, des centaines d'hommes liés. Comment l'homme courtois des fruits et de la neige a-t-il pu ordonner cela ?
Tu touches là où la plaie me brûle encore, Saladin, et je ne te mentirai pas. Nous étions convenus d'un échange : tes captifs contre les nôtres, contre la rançon et la vraie croix. Les jours passaient, les termes n'étaient pas tenus, et je tenais une armée que je ne pouvais nourrir indéfiniment, prête à marcher vers le sud. J'ai cru à un calcul pour me retenir devant Acre. Alors j'ai tranché, au sens propre. C'est l'acte le plus lourd que je porte, et je sais qu'un autre prince, plus patient, eût peut-être attendu encore. La guerre fait de nous des bouchers quand elle veut des saints. Je ne le défends pas comme une gloire — seulement comme la décision d'un homme pressé par la faim de ses troupes et la méfiance.
La guerre fait de nous des bouchers quand elle veut des saints.
—À Arsouf, tu as tenu tes lignes contre toutes mes charges. Pourtant tu n'as jamais marché sur Jérusalem. Pourquoi renoncer si près du but ?
Parce que prendre Jérusalem et la garder sont deux guerres différentes, Saladin, et tu le sais mieux que personne. À Arsouf, j'ai retenu mes chevaliers jusqu'au dernier instant, refusant qu'ils s'élancent dans le désordre, et quand j'ai lâché la charge, ta ligne a cédé : la discipline a vaincu le nombre. Mais après ? J'aurais pris la ville sainte au prix de mon armée, puis tu serais revenu l'assiéger dès mes voiles disparues à l'horizon. Une croix plantée pour trois mois ne valait pas le sang qu'elle coûtait. J'ai préféré le traité que nous venons de sceller ici : les pèlerins chrétiens pourront prier au Saint-Sépulcre sans armes. Un roi doit savoir gagner la paix qu'il ne peut tenir par la guerre. Ce n'est pas un renoncement, c'est un calcul.
Prendre Jérusalem et la garder sont deux guerres différentes.
—Une telle croisade, ces flottes, ces machines, ces armées — d'où tire un roi d'Occident l'or pour nourrir pareille entreprise si loin de chez lui ?
De partout, Saladin, et jusqu'à la dernière pièce. Avant de partir, en 1189, j'ai vendu ce que mon père m'avait laissé : charges, titres, châteaux, shérifats. Tout avait son acheteur. On me reproche d'avoir bradé mon royaume ; j'ai coutume de répondre que j'aurais vendu Londres elle-même si j'avais trouvé un acheteur assez riche. La gloire ne se paie pas en prières, elle se paie en argent comptant. J'ai saigné l'Angleterre pour armer cette croisade, et il faudra la saigner encore. Un trône n'est pas un coffre que l'on garde fermé : c'est une source que l'on tarit pour les grandes œuvres. Mes clercs gémissent sur les comptes ; moi, je regarde le port d'Acre et je sais où est passé cet or.
J'aurais vendu Londres elle-même si j'avais trouvé un acheteur assez riche.

—Bientôt tu repartiras vers tes terres par des pays qui te haïssent. Le duc Léopold, que tu as humilié sous nos murs, n'a rien oublié. Ne crains-tu rien ?
Je serais sot de ne rien craindre, Saladin. J'ai jeté à terre la bannière de Léopold à Acre, et un orgueil blessé est plus patient qu'une lame. La route du retour traverse les terres de l'Empereur, et l'on n'y aime pas le roi qui s'est cru le premier de la croisade. Si l'on me prend, on me gardera contre une rançon à ruiner trois royaumes. Mais sais-tu ce que je ferais, captif dans quelque donjon au bord d'un fleuve froid ? Je ferais une chanson. Je l'ai déjà dans le cœur : appeler mes vassaux par-dessus les murailles, leur reprocher de me laisser languir, leur dire qu'un prisonnier n'a pas d'amis. J'ai grandi à la cour de ma mère, chez les troubadours d'Aquitaine. Quand l'épée se tait, il reste la voix.
Captif dans quelque donjon, je ferais une chanson : quand l'épée se tait, il reste la voix.
—Tu as régné sur l'Angleterre et tu y as si peu vécu. Un roi qui guerroie toujours au loin n'abandonne-t-il pas son peuple ?
Mon royaume n'est pas une seule île, Saladin — il court de la frontière d'Écosse aux montagnes qui regardent l'Espagne, et la langue que je préfère est celle des troubadours du Midi, non celle de Londres. J'ai laissé l'Angleterre à des hommes de confiance et à ma mère, qui vaut mieux que bien des rois. Il est vrai que je l'ai pressurée pour mes guerres et qu'il faudra encore une rançon si je tombe captif. Mais en vendant mes charges, j'ai aussi rendu aux villes et aux barons des libertés qu'ils chérissent. Un prince absent qui laisse ses sujets se gouverner n'est pas toujours un mauvais maître. On me dit roi d'Angleterre ; je suis surtout le fils d'Aliénor d'Aquitaine, et c'est en chevalier, non en intendant, que je veux qu'on se souvienne de moi.

—Dis-moi, lion d'Angleterre : un guerrier comme toi, comment souhaite-t-il finir ? Dans son lit, ou la lame à la main ?
Pas dans un lit, Saladin, à attendre que la mort me trouve comme une vieille femme. Qu'on me prenne plutôt sous les murs d'un château quelconque, pour un siège dont nul ne se souviendra, un carreau d'arbalète dans l'épaule — la même arme dont je me suis tant servi se retournant enfin contre moi. Il y a là une justice que je n'esquive pas. Et si l'homme qui m'a frappé venait à tomber entre mes mains, je voudrais avoir la force de lui pardonner avant de m'éteindre. Un chevalier qui rend l'âme en maudissant son meurtrier n'a rien compris au serment qu'il a prêté. Frapper sans haine, mourir sans rancune : voilà la seule victoire que la mort ne peut me prendre. Le reste, la gangrène et l'oubli, n'est qu'affaire de chair.
Frapper sans haine, mourir sans rancune : voilà la seule victoire que la mort ne peut me prendre.
—Nous prions des dieux que l'autre nomme faux, et pourtant me voici sous ta tente sans crainte. Deux ennemis peuvent-ils être frères par les armes ?
Je le crois, Saladin, et notre trêve en est la preuve. Toi tu mènes ton jihad, moi ma croisade ; chacun jure que le ciel est de son côté, et nos prêtres se damneraient mutuellement avec joie. Mais entre nous, sur ce sable, il y a une loi que ni ton imam ni mon évêque n'ont écrite : on respecte le brave, on tient sa parole, on épargne le vaincu qui s'est bien battu. Tu me l'as enseignée avec tes fruits et ta neige ; je l'ai apprise au combat contre toi. Nos fois nous séparent, mais notre métier nous unit. Si Dieu — le tien, le mien — nous juge un jour, je crois qu'il pèsera moins nos prières que nos serments tenus. Je n'ai pas honte de dire que mon plus digne ennemi fut aussi mon plus sûr maître d'honneur.
Nos fois nous séparent, mais notre métier nous unit.
—Avant que je reparte vers le Caire, dis-moi : de toute cette croisade, quel souvenir emporteras-tu sur tes navires ?
Pas la prise d'Acre, Saladin, ni même Arsouf, malgré la fierté que j'en tire. Ce que j'emporte, c'est l'image d'un ennemi que je n'ai jamais vu de mes yeux durant trois ans, et que je devine aujourd'hui plus noble que la plupart des princes baptisés que j'ai connus. J'emporte la fièvre d'Acre et le bouclier sous lequel je tirais, parce que ce jour-là j'ai su jusqu'où je pouvais aller. J'emporte le regret de Jérusalem que je n'ai pas voulu prendre pour ne pas la perdre. Et j'emporte cette trêve, fragile, signée ici à Jaffa, qui rendra le Saint-Sépulcre aux pèlerins désarmés. Un homme se souvient moins de ses victoires que des adversaires qu'il a estimés. Sur ce point, je rentre plus riche que tout l'or que j'ai dépensé.
Un homme se souvient moins de ses victoires que des adversaires qu'il a estimés.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Richard Cœur de Lion. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


