Interview imaginaire avec Rûdakî
par Charactorium · Rûdakî (858 — 941) · Lettres · Musique · 5 min de lecture

On dit qu'à Boukhara, dans les jardins de l'émir, on trouvait encore l'écho d'un luth et d'une voix éteinte depuis des siècles. C'est là, dans cette demeure aux tapis épais où il vécut ses années de gloire, que nous imaginons recueillir la parole de Rûdakî, le vieux poète aveugle, avant que le silence ne le reprenne. Il parle lentement, comme quelqu'un qui a longtemps porté ses vers en lui avant de les confier à un scribe.
—Comment un homme qui ne voit pas compose-t-il des dizaines de milliers de vers ?
Je ne vois pas les lettres se former sous une main, mais j'entends le vers avant qu'il n'existe, comme on entend venir un cavalier avant de le voir. Je le porte en moi, je le tourne, je le mesure au rythme du barbat que je pince des doigts, puis je le confie à mon scribe qui le fixe sur le papier pendant que je poursuis déjà le suivant. On dit que j'en ai dicté plus de cent mille distiques — je ne les ai pas comptés moi-même, Dieu seul tient ce registre. Ce qui m'importe, c'est que le vers tienne debout dans l'oreille avant de tenir sur la page, car la mémoire d'un aveugle est son seul parchemin.
J'entends le vers avant qu'il n'existe, comme on entend venir un cavalier avant de le voir.
—Le luth vous accompagne-t-il dans cette composition, ou n'est-il qu'un ornement ?
Un ornement ? Non, mon ami, le barbat est mon compas. Sans lui je serais comme un bâtisseur sans équerre : le vers a un poids, une cadence, et c'est la corde qui me le révèle avant que le mot ne se pose. Parfois le tchang répond au palais, plus clair, plus aigu, mais c'est mon luth que je garde près de moi quand je cherche un vers récalcitrant. On me voit souvent ainsi, l'instrument contre la poitrine, murmurant une phrase, la reprenant, jusqu'à ce qu'elle sonne juste — car un vers qui ne chante pas n'est qu'une phrase qui boite.
—Racontez-nous ce jour où votre poème aurait fait galoper un émir sans ses bottes.
Notre seigneur Nasr II s'attardait à Hérat, retenu par les plaisirs, tandis que toute sa cour à Boukhara dépérissait de langueur, loin de ses jardins et de ses proches. Le vizir me pria d'agir, et je composai des vers sur le vent qui vient de Mûliyân et sur le sable de l'Amou-Daria, si rude soit-il, doux comme la soie sous les pas de qui rentre chez lui. On me rapporte qu'à peine ces mots chantés, l'émir se leva de son tapis, sauta sur son cheval sans même prendre le temps de chausser ses bottes, et fila vers Boukhara. Je ne sais si un vers a jamais mieux servi un royaume que celui-là.
Le sable de l'Amou-Daria, si rude soit-il, doux comme la soie sous les pas de qui rentre chez lui.
—Pourquoi ce poème sur le vent de Mûliyân continue-t-il de vous être si cher ?
Parce qu'il dit ce que tout homme éloigné de sa terre porte en secret : le vent nous parvient, le souvenir de l'amie aimée nous parvient. Je pensais à Boukhara telle que je la connaissais, ses jardins, son fleuve, et je crois que c'est pour cela que les vers ont touché l'émir plus qu'aucun panégyrique n'aurait pu le faire. Un éloge de prince flatte l'oreille un instant ; une évocation du pays natal remue quelque chose de plus ancien, de plus vrai. C'est peut-être ma seule œuvre qui me survivra presque entière, et je m'en réjouis, car elle ne parle pas de moi, elle parle du lieu que tous portent en eux.
—Que représentait pour vous le travail de mettre en persan le Kalîla wa Dimna ?
La cour m'avait chargé de verser en vers persans ce recueil de fables venu de l'Inde par la route des sages et des traducteurs arabes avant moi. C'était un honneur, mais aussi une tâche redoutable : il fallait que le chacal et le lion parlent notre langue comme s'ils étaient nés à Boukhara, sans trahir la sagesse ancienne qu'ils portaient. Je crois avoir réussi, à en juger par l'accueil qu'on fit à mon ouvrage à la cour, quoique le sort en ait voulu autrement depuis, puisque l'œuvre entière s'est perdue, ne laissant que quelques vers cités ça et là par d'autres. Peu importe : j'ai montré qu'un fabuliste venu d'ailleurs pouvait devenir pleinement des nôtres.
—Voyez-vous votre rôle comme celui d'un passeur entre les traditions littéraires ?
Oui, sans nul doute. J'ai grandi à une époque où le fârsî-yi darî cherchait encore sa place face à l'arabe, langue des savants et du Coran. Traduire les fables indiennes, les récits de Sindbâd, c'était prouver que notre langue pouvait accueillir toute la sagesse du monde sans rien lui devoir en dignité. Je n'ai rien inventé seul : je me suis fait le gué par lequel ces récits traversaient d'une rive à l'autre. Un poète de cour n'est pas seulement celui qui loue son prince, il est aussi celui qui enrichit la mémoire de son peuple des trésors venus d'ailleurs.
Traduire les fables indiennes, c'était prouver que notre langue pouvait accueillir toute la sagesse du monde.
—Comment décririez-vous votre place à la cour samanide de Boukhara, au temps de votre gloire ?
On m'a rapporté que le vizir Bal'amî disait que ni chez les Arabes ni chez les Perses on ne trouvait mon égal. Je ne rougis pas de le répéter, car je fus honoré comme peu de poètes le sont : des serviteurs à mon service, des chameaux chargés de mes biens, une demeure aux jardins et aux fontaines dignes d'un homme de haut rang. Mais je n'oublie pas que cette faveur venait de la munificence du prince et de la protection du vizir, non de mon seul mérite. À Boukhara, notre langue relevait la tête devant l'arabe, et j'ai eu la chance rare d'être la voix par laquelle elle chantait.
—Le vizir Bal'amî a-t-il façonné votre carrière autant qu'on le dit ?
Il en fut le pilier, oui. Un poète sans protecteur est comme une harpe sans cordes : il porte la musique en lui mais nul ne l'entend. Bal'amî m'ouvrit les portes du palais, défendit mes vers devant l'émir, et son estime valait plus qu'un trésor. C'est sous son ombre que le fârsî-yi darî s'est fait entendre dans les grandes assemblées, aux côtés du chang et du calame du scribe. Un homme seul ne fait pas une renaissance de la langue ; il faut un prince pour l'écouter, un vizir pour la défendre, et un poète pour lui donner voix. J'ai eu la chance d'être ce dernier au bon moment.
—Que s'est-il passé lorsque la fortune du vizir Bal'amî a décliné ?
Sa chute a entraîné la mienne, comme un arbre entraîne dans sa ruine l'oiseau qui nichait sur ses branches. Sans son soutien à la cour, je devins peu à peu un homme dont on se lasse, dont on oublie les vers d'hier au profit des flatteries nouvelles. On me montra la porte, sans violence mais sans retour, et je repris la route vers Rûdak, mon village, celui qui m'a donné mon nom. J'avais connu les tapis et les serviteurs ; je retrouvai la maison de terre et de brique où j'étais né. Ainsi va la faveur des princes : elle éclaire un temps, puis elle s'éteint sans prévenir.
—Vos vers sur la vieillesse, où vous dites que vos dents sont tombées, semblent porter le poids de cette chute. D'où venaient-ils ?
Ils venaient d'un homme qui avait tout regardé s'en aller : la jeunesse, la faveur du prince, jusqu'à ses propres dents dans sa bouche. Je n'écrivais plus pour un émir mais pour moi-même, dans le silence de Rûdak, comparant ce que j'avais été à ce que j'étais devenu. Un poète de cour chante la gloire des autres ; à la fin de ma vie, je n'avais plus qu'à chanter ma propre ruine, et je l'ai fait sans fard, car c'est le seul vers qu'un vieillard aveugle et pauvre peut encore offrir en toute sincérité.
Je n'avais plus qu'à chanter ma propre ruine, sans fard.
—Regrettez-vous cette existence, entre le faste de Boukhara et le dénuement final ?
Regretter servirait à quoi ? J'ai bu le vin dans la coupe des banquets princiers, j'ai vu les jardins de la cour, et j'ai aussi connu la pauvreté de mon village natal avant de m'éteindre. Un vieillard qui a tout connu ne devrait pas se plaindre d'avoir tout perdu, sinon quel sens donnerait-il à ce qu'il a vécu ? Je préfère penser à ce que le divan de mes vers laissera, même en fragments épars dans les anthologies des lettrés à venir, plutôt qu'à ce que ma bourse a perdu. Le vent de Mûliyân souffle encore, même si l'homme qui l'a chanté n'est plus qu'un souvenir à Rûdak.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Rûdakî. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.

