Interview imaginaire avec Salomé
par Charactorium · Salomé (14 — 62) · Spiritualité · Culture · 5 min de lecture

Machaerus, la forteresse d'Hérode dressée sur son piton au-dessus de la mer Morte. Le festin s'est tu, les torches fument encore, et une jeune femme aux voiles défaits se tient près de la table où un plateau d'argent luit. Elle accepte de parler de cette nuit qui a fait d'elle une légende.
—Que s'est-il vraiment passé lors de ce banquet d'anniversaire d'Hérode ?
C'était la nuit de son anniversaire, à Machaerus, et les convives — dignitaires de Galilée, officiers venus de Rome — s'étaient enivrés du vin de Tibériade. Ma mère Hérodiade m'avait dit de danser, et j'ai dansé, comme on l'apprend aux filles de notre maison. Le tétrarque, mon beau-père, a été si transporté qu'il a juré devant tous de m'accorder ce que je voudrais, jusqu'à la moitié de son royaume. Un serment lancé devant la table, on ne peut le reprendre sans perdre la face. Je n'ai pas ri, je n'ai pas triomphé : j'ai senti le poids de ce qui venait, et je suis sortie de la salle vers ma mère.
Un serment lancé devant la table, on ne peut le reprendre sans perdre la face.
—Pourquoi avoir demandé précisément la tête de Jean le Baptiste ?
Je ne l'ai pas voulue de moi-même. Je suis sortie et j'ai demandé à ma mère : que dois-je réclamer ? C'est elle qui a prononcé le nom du prophète qu'on gardait enchaîné dans les cachots, sous la salle même où nous festoyions. Le Baptiste avait dénoncé publiquement le mariage d'Hérodiade avec Antipas, il l'avait dite hors la loi de Moïse, et une femme humiliée n'oublie pas. J'ai porté sa parole comme une flèche qu'un autre a encochée. Demander sur-le-champ, ai-je précisé, ici, sur un plateau — pour qu'aucune nuit ne laisse à mon beau-père le temps de regretter son serment.
J'ai porté sa parole comme une flèche qu'un autre a encochée.
—Vous souvenez-vous du moment où on vous a remis ce plateau ?
Le bourreau est descendu au cachot — on l'appelait Mannaeï dans la maison. Le silence s'est fait dans la salle, ce silence lourd qui suit les rires trop forts. Puis on a posé devant moi le plateau d'argent, et la tête y reposait, encore chaude sous les torches. Je l'ai prise sans trembler, car trembler eût été avouer, et je l'ai portée à ma mère. Voilà l'objet qui me suit désormais partout : non le diadème que je portais, non les bracelets d'or, mais ce plat de métal froid. On m'a réduite à ce geste, comme si toute ma vie tenait dans la longueur de mes deux bras tendus.
On m'a réduite à ce geste, comme si toute ma vie tenait dans la longueur de mes deux bras tendus.
—Beaucoup s'étonnent que votre nom ne figure nulle part dans les Évangiles. Comment l'expliquez-vous ?
Ceux qui ont écrit le récit de cette nuit ne m'ont appelée que « la fille d'Hérodiade ». Pour eux je n'étais qu'un instrument, un chaînon entre la rancune d'une mère et la mort d'un juste ; à quoi bon nommer l'outil ? Mon nom, Salomé, il a fallu qu'un autre le sauve — l'historien Flavius Josèphe, qui a consigné mes ascendances et mes mariages dans ses Antiquités juives. Étrange sort : les textes qui me condamnent m'ôtent mon nom, et celui qui me juge froidement me le rend. Sans lui, je ne serais qu'une danseuse anonyme, une ombre au bord d'une table.
Les textes qui me condamnent m'ôtent mon nom, et celui qui me juge froidement me le rend.
—Cette danse qu'on associe à vous, celle des sept voiles, correspond-elle à ce que vous avez réellement dansé ?
Sept voiles ? On me prête des gestes que je n'ai jamais faits. J'ai dansé, oui, devant les convives d'Hérode — une danse de cour, apprise avec la musique et les manières qu'on enseigne aux filles de notre rang. Nul dévoilement savant, nulle mise en scène de la chair. Ces voiles-là, on les a tissés bien après moi, dans des salles que je ne connaîtrai jamais. Je me contente de ce que je sais : le vin, la musique, le regard trop insistant d'un vieil homme, et une mère qui attendait dans l'ombre. Le reste appartient à ceux qui rêvent de moi sans m'avoir vue.

—On oublie souvent que vous étiez une princesse. Quelle était votre place dans la maison d'Hérode ?
Je suis née dans la dynastie que Hérode le Grand a fondée avec l'appui de Rome, et j'ai grandi entre les palais de Galilée, à Tibériade, cette ville que mon beau-père a bâtie sur les rives du lac pour flatter l'empereur Tibère. Nos matins commençaient par les ablutions et les rites de la loi juive, que notre maison observait au moins pour la façade ; nos après-midi voyaient défiler dignitaires juifs et officiers romains. Nous vivions sur une ligne de crête, entre le Temple et l'Empire, tenant d'une main la kashrout de nos pères et de l'autre les raffinements venus de Rome. Une princesse hérodienne n'est jamais tout à fait chez elle nulle part.
Nous vivions sur une ligne de crête, entre le Temple et l'Empire.
—Que sont devenus votre vie et vos mariages après cette nuit fameuse ?
La nuit du plateau n'a pas clos ma vie, quoi qu'en pensent ceux qui m'y enferment. J'ai épousé Philippe le Tétrarque, mon grand-oncle, qui gouvernait l'Iturée et la Trachonitide au nord ; devenue veuve, je me suis remariée avec Aristobule de Chalcis. Ainsi allaient les femmes de notre sang : nos noces scellaient des alliances, elles cousaient ensemble les morceaux d'un royaume que Rome pouvait défaire d'un mot. Le titre de tétrarque que portaient mes époux disait bien notre condition — gouverner un quart de royaume, sous l'œil du procurateur. Je n'ai pas été qu'une danseuse : j'ai été une pièce sur l'échiquier des Hérodiens.
Nos noces cousaient ensemble les morceaux d'un royaume que Rome pouvait défaire d'un mot.
—Comment avez-vous vécu la chute de votre beau-père, exilé par Rome ?
Le pouvoir des Hérodiens tenait à un fil, et ce fil, Rome le tranchait quand bon lui semblait. Mon beau-père Antipas, accusé de comploter, fut chassé de Galilée et envoyé finir ses jours en Gaule ; ma mère Hérodiade, fidèle jusqu'au bout à son orgueil, partit en exil avec lui. J'ai vu s'effondrer la cour où j'avais dansé, ces palais de Tibériade aux colonnes romaines et aux mosaïques. Nous croyions régner, et nous n'étions que les hôtes tolérés de l'Empire. Ceux qui, comme le Baptiste, dénonçaient nos noces, jugeaient une maison déjà fragile — un souffle de Rome, et tout notre faste retournait à la poussière.
Nous croyions régner, et nous n'étions que les hôtes tolérés de l'Empire.

—Que diriez-vous à ceux qui ont fait de vous une femme fatale, une séductrice mortelle ?
Si l'on m'apprenait qu'un jour, dans des siècles que je ne verrai pas, on ferait de moi l'incarnation de la femme dangereuse, je crois que je rirais d'abord, puis je m'effraierais. On me peindrait tenant une tête lumineuse, on m'imaginerait éprise du prophète que j'ai fait mourir, on m'accorderait des désirs que je n'ai jamais eus. Mais je le pressens déjà : les hommes préfèrent une tentatrice à une fille obéissante, car la tentatrice les absout. Il est plus doux de croire qu'une femme a voulu le sang par passion que d'admettre qu'une mère l'a ordonné par calcul, et qu'une enfant a obéi.
Les hommes préfèrent une tentatrice à une fille obéissante, car la tentatrice les absout.
—Cette image de vous en tentatrice ensorcelante, d'où pensez-vous qu'elle vienne ?
Elle vient du même endroit que toutes les légendes : de la peur qu'inspire une femme qui a, l'espace d'une danse, tenu un roi à sa merci. On a besoin de voiles pour draper ce qui n'était que la brutalité d'une cour et l'ambition d'une mère. Alors on m'a couverte de parures orientales, de bijoux d'or, on a fait de mon corps l'énigme et de mon silence une menace. Le plateau d'argent, lui, on ne le retient plus que comme un accessoire de mon triomphe. Pourtant c'est là qu'est la vérité : non dans mes hanches, mais dans ce plat froid où reposait la tête d'un homme juste.
On a besoin de voiles pour draper ce qui n'était que la brutalité d'une cour.
—Si votre nom devait traverser les siècles, qu'aimeriez-vous qu'il rappelle ?
J'aimerais qu'on se souvienne qu'avant d'être un mythe, j'ai été une fille dans la maison des Hérodiens, prise entre un serment d'ivrogne et la rancune de ma mère. Qu'on regarde moins mes voiles et davantage la forteresse de Machaerus, ses cachots, la loi de Moïse qu'un prophète a défendue jusqu'à la mort. Si mon nom doit durer, qu'il serve d'avertissement : voyez ce que devient une enfant qu'on dresse à obéir sans jamais lui apprendre à refuser. Le reste — les tableaux, les musiques, la danseuse ensorcelante — appartient à ceux qui viendront. Moi, je n'ai jamais eu que le froid d'un plateau d'argent entre les mains.
Voyez ce que devient une enfant qu'on dresse à obéir sans jamais lui apprendre à refuser.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Salomé. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


