Interview imaginaire avec Sarah Winnemucca
par Charactorium · Sarah Winnemucca (1844 — 1891) · Politique · Lettres · Société · 5 min de lecture

Nevada, printemps 1886. Sous un ciel du Grand Bassin encore piqueté de neige, une femme d'une quarantaine d'années nous reçoit près de Lovelock, entre les murs de terre de sa petite école. Elle a rangé la robe de daim des grandes scènes de l'Est ; elle parle bas, mais chaque phrase pèse comme une pierre qu'on aurait longtemps portée.
—Quel est votre tout premier souvenir des Blancs ?
Je n'avais pas six ans. Chez nous, au bord du lac Humboldt, on se répétait que ces hommes venus de l'est mangeaient les Indiens, et cette rumeur courait de campement en campement comme un vent mauvais. Un jour, on les a vus approcher. Les nôtres nous ont couchés, nous les enfants, dans des trous creusés à la hâte, jusqu'au cou, et l'on nous a couvert le visage de sauge pour qu'aucun œil blanc ne devine que la terre respirait. Je suis restée là des heures, persuadée qu'on allait me déterrer pour me dévorer, ces gens-là mêmes que mon grand-père Truckee aimait tant. La peur, voyez-vous, ne s'enterre pas avec l'enfant : elle grandit avec elle.
On nous couvrait le visage de sauge pour que la terre ne trahisse pas qu'elle respirait.
—Vous souvenez-vous du moment où cette peur d'enfant s'est changée en autre chose ?
Mon grand-père Truckee avait guidé les Américains, il gardait comme une relique une lettre qu'on lui avait remise, son « ami de chiffon », persuadé que ce papier savait parler pour lui et dire à tous qu'il était leur ami. Enfant, je trouvais cela beau et un peu fou. Puis vint 1865, le massacre de Mud Lake : des soldats sont tombés sur les nôtres, et ma mère fut du nombre des morts. Ce jour-là, j'ai compris que le papier de mon grand-père ne parlait pas assez fort, et qu'aucune lettre d'amitié n'arrêtait un fusil. Il me faudrait apprendre, moi, à faire parler d'autres papiers, et plus fort encore.
Aucune lettre d'amitié n'arrête un fusil.
—Comment en êtes-vous venue à chevaucher pour l'armée américaine, en 1878 ?
C'était la guerre des Bannocks. Mon père et d'autres des nôtres étaient retenus prisonniers parmi les combattants, et le général Howard cherchait quelqu'un qui parlât notre langue et connût la montagne. J'ai dit oui, non pour ses galons, mais pour ce vieil homme captif. J'ai fait plus de cent cinquante kilomètres à cheval, de nuit, à travers un pays hérissé d'ennemis, à me glisser jusqu'au camp pour en ressortir avec les miens. On me nomme éclaireuse, interprète ; moi je me souviens surtout d'un cœur qui cognait et d'une fille qui allait chercher son père. J'ai porté les messages de l'armée, oui, mais mon vrai message, cette nuit-là, était pour lui seul.
On me nomme éclaireuse ; moi, cette nuit-là, j'étais une fille qui allait chercher son père.
—Servir cette armée qui avait tué les vôtres, cela n'était-il pas un déchirement ?
Vous touchez la plaie. La même armée dont un détachement avait frappé Mud Lake me demandait mes jambes, mes oreilles, ma langue. Mais entre laisser les miens périr et me servir de ces hommes comme d'un outil, j'ai choisi l'outil. Interprète, on l'oublie, ce n'est pas seulement traduire des mots : c'est se tenir debout entre deux feux et empêcher qu'une phrase mal comprise ne fasse un mort de plus. Je parlais paiute, anglais, espagnol ; je me suis dit que ces trois langues valaient mieux dans ma bouche que dans celle d'un homme qui n'aimait pas mon peuple. On m'a reproché ce choix des deux côtés. Je le referais.
—Parlons de la scène. Qu'éprouviez-vous, drapée en « Princesse Sarah » devant le public de l'Est ?
Près de trois cents fois j'ai paru devant eux, de San Francisco jusqu'à Boston, dans une robe de daim frangée qu'on m'avait taillée pour faire « indienne ». On m'annonçait « Princesse Sarah », titre que les nôtres n'ont jamais porté — nous n'avons pas de princesses, nous avons des filles de chefs qui travaillent comme les autres. Mais j'avais compris une chose : ce public voulait un costume avant d'écouter une vérité. Alors je leur donnais le costume, et par la porte qu'il ouvrait, je faisais entrer la misère des réserves, la faim, les agents voleurs. Je jouais un peu leur rêve d'Indienne pour leur imposer, ensuite, l'Indienne réelle.
Ce public voulait un costume avant d'écouter une vérité ; alors je leur donnais le costume.

—Ne craigniez-vous pas de trahir votre peuple en épousant ainsi leur image de l'« Indienne » ?
Chaque soir je me le demandais en défaisant les franges de cette robe. Un agent indien corrompu vole les vivres dans le silence, et personne ne le sait ; moi je faisais du bruit, et le bruit, aussi coûteux fût-il en dignité, sauvait parfois des ventres. J'ai vu des salles pleines à Cambridge pleurer sur les nôtres après m'avoir applaudie comme on applaudit un spectacle. Cela me blessait et me servait à la fois. Je préférais être une curiosité qu'on écoute qu'une justice qu'on ignore. La Princesse n'était qu'un habit ; dessous, il y avait Thocmetony, Fleur de coquillage, qui n'oubliait rien.
Je préférais être une curiosité qu'on écoute qu'une justice qu'on ignore.
—En 1883, vous devenez la première femme de votre peuple à publier un livre en anglais. Pourquoi écrire ?
Parce que la parole d'une scène s'envole, et que le papier, lui, reste et voyage. Life Among the Piutes est né de cette rage patiente. J'ai voulu que les nôtres cessent d'être racontés par d'autres, toujours par d'autres. Mes amies Elizabeth Peabody et Mary Mann m'ont aidée à porter le manuscrit jusqu'aux presses de Boston. J'y ai écrit ce que j'ai vu de mes propres yeux : les premiers Blancs qui vinrent sur nous comme un lion, et qui n'ont guère cessé de rugir depuis. Un livre, c'est un « ami de chiffon » qui, cette fois, parle assez fort. Le papier de mon grand-père ne défendait qu'un homme ; le mien plaide pour tout un peuple.
Un livre, c'est un ami de chiffon qui, cette fois, parle assez fort.

—Qu'avez-vous voulu qu'un lecteur inconnu retienne de ces pages ?
Qu'un Paiute, un Numa, « le peuple », n'est pas une bête ni un décor, mais un homme, une femme, un enfant qui a froid, qui a faim, qui pleure ses morts. J'y ai mis nos huttes de saule, les karnee, les grandes cueillettes de pignons de pin à l'automne, les paniers tressés par ma mère — non pour faire joli, mais pour qu'on voie une vie, une vraie, avant de voir des « sauvages ». Et j'y ai mis nos plaies : les traités trahis, les réserves stériles. Si quelqu'un, un jour, referme ce livre en pensant que nous méritons la terre où reposent nos aïeux, alors j'aurai écrit pour quelque chose.
—En 1880, vous êtes reçue à Washington. Que reste-t-il de cette rencontre au sommet ?
On m'a fait traverser tout le pays jusqu'à Washington, où j'ai plaidé devant le président Hayes et le secrétaire Schurz pour qu'on rende aux nôtres des terres en propre. On m'a écoutée avec des visages graves, on m'a fait des promesses douces comme du miel. Puis je suis repartie, et le miel s'est changé en poussière : rien, ou presque, ne fut tenu. Plus tard, en 1884, j'ai porté au Congrès une pétition couverte de milliers de signatures. On a voté un texte, et ce texte est resté lettre morte. J'ai appris, à Washington, que la parole du puissant coûte moins cher que la nôtre, et qu'une signature n'est pas une terre.
On m'a fait des promesses douces comme du miel ; le miel s'est changé en poussière.
—Après tant de portes fermées, pourquoi avoir ouvert une école ici, à Lovelock ?
Parce que j'ai cessé d'attendre des terres qu'on me refusait pour donner aux enfants ce qu'aucun agent indien ne peut voler : leur propre langue et celle des autres. Ici, à ma Peabody Indian School, on apprend en paiute et en anglais, côte à côte, sans qu'aucune des deux n'écrase l'autre. Washington m'a enseigné que les lois se déchirent ; je crois désormais qu'un enfant qui sait lire le monde en deux langues est plus difficile à tromper qu'un peuple entier de silencieux. Je ne verrai peut-être pas la moisson. Mais si l'on doit un jour nous laisser vivre, ce sera par ces petits-là, debout, qui sauront répondre — et non par des princesses en robe de daim.
Un enfant qui sait lire le monde en deux langues est plus difficile à tromper.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Sarah Winnemucca. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


