Interview imaginaire avec Sisygambis
par Charactorium · Sisygambis (301 av. J.-C. — 322 av. J.-C.) · Politique · 6 min de lecture

On m'a menée jusqu'à la salle où j'ai consenti à recevoir cet étranger venu d'au-delà des mers. Depuis Issos, j'ai appris à parler à des vainqueurs ; celui-ci ne porte pas d'épée, seulement des questions. Qu'il les pose, puisque le temps m'en laisse encore le loisir.
—Vous souvenez-vous du moment où vous vous êtes prosternée devant Héphaistion, croyant qu'il était Alexandre ?
Le jour même de notre capture après Issos, on nous a conduites sous la tente où deux hommes sont entrés, l'un plus grand que l'autre. Chez nous, la taille et la parure désignent le rang : j'ai fait la proskynèse devant celui qui me semblait porter la stature d'un roi, et c'était Héphaistion, non Alexandre. J'ai senti le sang me monter au visage en comprenant mon erreur, et j'ai voulu me redresser, confuse devant mes propres filles. Mais le jeune roi m'a arrêtée d'un mot : « Tu ne t'es pas trompée, mère, car lui aussi est Alexandre. » Je n'avais jamais entendu un vainqueur transformer ainsi la honte d'une captive en dignité offerte. Ce jour-là, dans le désordre de nos tentes prises, j'ai compris que cet homme voulait autre chose que nos richesses.
Il a transformé la honte d'une captive en dignité offerte.
—Qu'avez-vous ressenti la première fois qu'Alexandre vous a appelée « mère » ?
Un mot pèse plus qu'une armée, parfois. Quand ce nom m'est venu de sa bouche, à moi qui avais enfanté le Grand Roi des Perses, j'ai d'abord cru à une politesse de vainqueur envers une vieille femme vaincue. Mais il l'a répété, jour après jour, à Suse comme en campagne, et les Macédoniens ont fini par s'incliner devant moi comme devant sa propre mère, restée si loin, en Macédoine. Je n'ai jamais oublié que Darius était mon fils selon le sang, et qu'Alexandre ne l'était que selon les mots. Mais un mot répété devient un lien, et ce lien-là m'a gardée vivante, moi et les enfants de ma maison, quand tant d'autres dynasties tombées n'auraient reçu que le fer.
—Comment avez-vous réussi à garder le rang d'une reine achéménide alors que vous étiez captive ?
On ne dépose pas une reine comme on dépose une couronne. À Suse, où l'on m'a installée avec les miens, j'ai gardé ma kidaris, mes servantes, mes parures d'or, et j'ai continué d'exiger qu'on m'approche selon l'usage. Alexandre n'a jamais touché à rien de cela : ni à mon kandys, ni au voile qui protège le visage d'une femme de mon rang. Dix années durant, j'ai tenu la maison comme si Persépolis n'avait jamais brûlé, comme si mon fils régnait encore quelque part au-delà des montagnes. Ce n'était pas orgueil : c'était le seul royaume qui me restait, celui du protocole et de la mémoire, et je n'allais pas le laisser s'effondrer en même temps que le trône.
—Le voile et le protocole de cour avaient-ils encore un sens une fois votre empire tombé ?
Plus encore qu'avant, je crois. Une femme de la maison royale ne se montre pas comme une servante ; elle voyage voilée, dans une harmamaxa aux tentures closes, et reçoit derrière le rideau du gynécée. Garder ces usages en captivité, c'était refuser de disparaître tout à fait. Les soldats macédoniens s'étonnaient de ce voile qu'on ne levait devant personne, mais Alexandre, lui, avait compris : il a interdit qu'on nous en dépouille. Chaque geste du protocole perse que je continuais d'exiger disait la même chose à mes gardiens : vous avez pris mon royaume, non mon rang. C'est peu de chose, un voile, sauf pour celle qui n'a plus que cela pour rester elle-même.
Vous avez pris mon royaume, non mon rang.
—Que faisiez-vous de vos journées, à Suse, pendant ces années de captivité ?
Les matinées se passaient en soins et en prières, comme toujours chez nous ; l'après-midi, je surveillais la maisonnée et l'éducation des petites-filles qui me restaient, car une princesse achéménide doit savoir tenir son rang avant même de savoir marcher droit. Le soir, on dînait selon l'usage perse, les femmes à part des hommes, autour de mets abondants où ne manquaient ni le mouton rôti ni les dattes. Rien, dans ces journées, ne ressemblait à celles d'une prisonnière ordinaire ; c'est peut-être cela qui a le plus déconcerté nos vainqueurs. Ils s'attendaient à des femmes brisées, ils ont trouvé une cour qui continuait de vivre selon ses propres lois, murée dans ses habitudes comme dans une forteresse invisible.

—On raconte qu'Alexandre vous a offert un jour de la laine à filer. Que s'est-il passé ?
Il a voulu me faire plaisir, à sa manière macédonienne : il m'a fait porter des étoffes et de la laine, pensant m'offrir une occupation digne, comme le font les femmes de sa terre natale. Je l'ai reçue en silence, mais le cœur serré, car chez nous filer la laine est l'ouvrage des servantes du gynécée, non celui d'une mère de Grand Roi. Ce panier posé devant moi disait, sans le vouloir, que j'étais désormais une femme comme une autre. J'ai gardé le silence plutôt que de l'offenser, mais mon trouble a dû se voir sur mon visage, car la nouvelle est vite remontée jusqu'à lui.
—Pensez-vous qu'Alexandre ait vraiment compris son erreur avec cette quenouille ?
Il est venu lui-même s'excuser, ce qui n'est pas un mince honneur venant d'un roi. Il ne connaissait pas nos usages : chez les Macédoniens, une femme de bonne maison file la laine avec fierté ; chez nous, c'est le signe d'une condition servile. Une fois qu'on lui eut expliqué la chose, il a paru sincèrement contrarié d'avoir blessé celle qu'il appelait mère. Ce petit malentendu m'a appris quelque chose de lui : il voulait vraiment nous honorer, mais il jugeait le monde perse à l'aune du sien. Un conquérant qui prend la peine de s'excuser pour une quenouille, c'est un conquérant qui n'a pas fini de nous surprendre.
—Pourquoi avez-vous choisi de rester auprès d'Alexandre après la mort de votre fils Darius ?
Quand j'ai appris que le satrape Bessos avait tué mon fils en pleine fuite, plutôt que de le laisser tomber vivant aux mains d'Alexandre, j'ai compris que la maison de mon sang venait de s'éteindre pour de bon. J'aurais pu chercher à rejoindre ce qui restait des Perses fidèles ; je suis restée dans le camp de celui qui m'avait traitée en reine quand les miens m'avaient laissée captive sans espoir. Ce n'était pas trahison, c'était lucidité : Darius n'était plus, l'empire s'effondrait de toutes parts, et un seul homme continuait de m'appeler mère. Entre un trône disparu et une main tendue, j'ai choisi la main.
Entre un trône disparu et une main tendue, j'ai choisi la main.
—Que pensiez-vous de Bessos, ce satrape qui a trahi votre fils ?
Un satrape doit sa charge au Grand Roi, et sa fidélité va avec la charge. Bessos a préféré sauver sa tête plutôt que son honneur, et il a payé mon fils de fers et de trahison au lieu de le défendre jusqu'au bout. Je ne l'ai jamais pardonné, même si je sais qu'Alexandre, plus tard, en a fait justice à sa manière. Ce qui m'a le plus frappée, c'est que ce fut un homme des nôtres qui porta le coup final à la dynastie, non l'étranger venu de Macédoine. L'empire ne s'est pas effondré seulement sous les coups d'Alexandre ; il s'est aussi défait de l'intérieur, par la lâcheté de ceux qui devaient le tenir debout.
—Comment avez-vous vécu l'annonce de la mort d'Alexandre à Babylone ?
J'avais déjà survécu à la perte de mon royaume, à celle de mon fils, à celle de mes petits-enfants : je pensais n'avoir plus rien à perdre. La nouvelle venue de Babylone m'a prouvée le contraire. Celui qui m'avait appelée mère pendant dix ans, celui-là même qui avait gardé mes servantes et mes parures quand tout le reste m'était ôté, n'était plus. Je me suis voilé la tête, j'ai refusé toute nourriture et toute lumière, comme on refuse un monde devenu inutile. Je ne pleurais pas seulement un roi : je pleurais le dernier lien qui me rattachait encore à quelque chose de vivant.
Je ne pleurais pas seulement un roi : je pleurais le dernier lien qui me rattachait à quelque chose de vivant.
—Si vous deviez résumer ce que fut votre vie, entre les deux effondrements de votre maison, que diriez-vous ?
J'ai vu Persépolis brûler et j'ai vu un roi étranger m'appeler mère ; j'ai vu mon fils trahi par les siens et un ennemi me rendre plus d'honneurs que je n'en espérais. Si l'on devait un jour raconter cette histoire après moi, je voudrais qu'on retienne ceci : une reine peut perdre son trône sans perdre sa tenue, et le respect d'un vainqueur ne rachète jamais tout à fait ce qu'il a détruit, même s'il l'adoucit. Je ne sais pas ce qu'il adviendra de l'empire d'Alexandre une fois que ses généraux se le disputeront, mais je sais que j'aurai tenu jusqu'au bout ce que mon rang exigeait de moi.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Sisygambis. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


