Interview imaginaire avec Vasco de Gama
par Charactorium · Vasco de Gama (1460 — 1525) · Exploration · 6 min de lecture
Lisbonne, une fin d'après-midi de 1524, quelques semaines avant son troisième départ pour l'Orient. L'amiral reçoit dans une demeure proche du Tage, cartes roulées et astrolabe posé sur la table. La voix est lente, le regard dur de ceux qui ont compté leurs morts.
—Comment avez-vous abordé une route que beaucoup, avant vous, tenaient pour impossible ?
Je ne suis pas parti dans le noir. Dix ans avant moi, Bartolomeu Dias avait déjà plié le cap de Bonne-Espérance sous sa proue en 1488, sans oser pousser plus loin. Il avait ouvert la porte ; on m'a demandé d'entrer. Quand j'ai quitté Lisbonne le 8 juillet 1497, je savais que le cap se laissait contourner — restait à savoir si l'océan d'au-delà conduisait aux Indes ou au néant. Toute l'Europe rêvait des épices d'Orient mais les payait à prix d'or aux intermédiaires qui tenaient les routes de terre. Mon roi voulait une voie d'eau, à nous seuls. J'ai donc navigué non en découvreur ivre d'inconnu, mais en homme qui achève le travail d'un autre, une croix de pierre dans la cale pour marquer chaque rivage.
Dias avait ouvert la porte ; on m'a demandé d'entrer.
—Pourquoi le Portugal misait-il tant sur une route maritime alors que les épices arrivaient déjà par voie de terre ?
Parce que ces routes-là ne nous appartenaient pas. Le poivre, le clou de girofle, la muscade traversaient des mains musulmanes d'Alexandrie à Venise avant d'atteindre nos tables, et chaque main prenait sa part. La vieille Route de la Soie enrichissait tout le monde sauf nous. Contourner le Cap, c'était couper ces intermédiaires d'un trait de quille : porter nos navires jusqu'à la source, dans l'océan Indien, et ramener la cargaison sans qu'aucun sultan ne la taxe. Mon roi Manuel n'y voyait pas seulement du commerce ; il y voyait une croisade qui paie. On m'avait nommé Amiral de la mer des Indes avant même que je sache si cette mer existait pour nous. Voilà ce que pèse une route d'eau : elle ne raccourcit pas seulement le chemin, elle change qui tient la bourse du monde.
—Que faisiez-vous, concrètement, pour ne pas vous perdre sur une mer dont aucune carte ne disait rien ?
On vit la latitude à l'astrolabe et la direction à la boussole, et le reste, on le devine à l'odeur du vent. Chaque jour je relevais la hauteur du soleil ou de l'étoile pour savoir combien j'étais descendu vers le sud, puis combien je remontais vers l'Inde. Au large de l'Afrique australe, j'ai pris le parti fou de lâcher la côte et de tirer un grand arc en plein océan — cent quarante-quatre jours sans rien voir que l'eau, jusqu'aux côtes du Kerala. Mes pilotes notaient tout sur le journal de bord : la dérive, les calmes, les bancs d'étoiles inconnus du ciel austral. Un navigateur qui cesse de mesurer est déjà un noyé qui s'ignore. La mer ne pardonne pas l'à-peu-près ; elle ne récompense que l'homme qui écrit chaque jour où il croit être.
Un navigateur qui cesse de mesurer est déjà un noyé qui s'ignore.
—Vous souvenez-vous de ce que vous teniez à consigner, soir après soir, dans vos écrits de traversée ?
Tout ce qui pourrait servir à celui qui viendrait après moi. Le soir, dans ma cabine, je dictais ou j'écrivais ce que le Roteiro de notre voyage devait garder : les profondeurs, les courants, l'accueil des rois côtiers, le prix d'une mesure de poivre. Quand nous avons enfin touché Calicut en mai 1498, j'ai tenu à ce qu'on note que nous y avions trouvé épices et pierres de grand prix — preuve que la mer menait bien aux Indes. Ces pages ne sont pas des confidences ; ce sont des instructions pour les flottes futures. Un récit exact vaut mieux qu'une cargaison, car la cargaison se vend une fois et le savoir se rouvre à chaque départ. J'ai navigué la plume autant que la barre, sachant qu'un royaume se bâtit sur ce qu'on a su écrire.
—Que s'est-il passé lorsque votre équipage, épuisé, a réclamé le retour ?
C'était en 1498, et la mer avait déjà mangé une partie de mes hommes par l'intérieur. Le scorbut leur gonflait les gencives, faisait tomber les dents, vidait les jambes de toute force ; certains réclamaient qu'on vire de bord et qu'on rentre mourir au pays plutôt qu'au large. Une mutinerie, sur un navire, c'est plus dangereux qu'une tempête, car la tempête au moins n'a pas de raison. J'ai tenu. J'ai serré les meneurs, rappelé à chacun qu'on n'avait pas franchi le Cap pour reculer à trois cents lieues du but. Un capitaine qui plie une fois ne commande plus jamais. La route des Indes ne s'est pas payée en or d'abord, elle s'est payée en hommes — et celui qui mène doit décider froidement combien il est prêt à en perdre.
La route des Indes ne s'est pas payée en or d'abord, elle s'est payée en hommes.

—Comment vit-on le retour d'un triomphe quand il a coûté autant de morts ?
On rentre vainqueur et l'on compte ses tombes. Nous étions près de cent soixante au départ ; nous sommes revenus à Lisbonne en 1499 à cinquante-cinq. Les autres, la mer les a gardés, le plus souvent rongés par le mal des gencives, jetés par-dessus bord sans une croix sur l'eau. Moi-même, une fièvre des tropiques m'a tenu des mois après le retour, si bas que j'ai cru ne pas voir l'honneur qu'on me préparait. On m'a fêté comme un homme qui avait ouvert la route de l'Orient — et c'était vrai. Mais quand la foule criait sur le quai, je voyais surtout les visages qui manquaient à l'appel. Un triomphe, ce n'est pas l'absence de deuil ; c'est un deuil qu'on a décidé de tenir pour utile.
—Qu'êtes-vous réellement venu chercher en débarquant à Calicut ?
Je l'ai dit tout net aux gens du roi de Calicut, après dix mois de mer : nous étions venus chercher des chrétiens et des épices. Les deux tenaient dans la même phrase parce qu'ils tenaient dans la même ambition. Le Portugal croyait trouver en Orient des frères de foi perdus depuis des siècles, des alliés contre l'Islam ; et il voulait le poivre du Kerala à la source, sans le payer trois fois. Sur la côte du Malabar, j'ai trouvé les épices en abondance — mais des chrétiens, point de la sorte que nous espérions, et des marchands musulmans déjà bien installés qui ne voyaient pas d'un bon œil ces nouveaux venus. La croix de pierre que je plantais sur les rivages disait notre foi ; les balances du marché, elles, parlaient une langue plus dure.
Nous étions venus chercher des chrétiens et des épices — les deux tenaient dans la même phrase.
![Retrato de Homem [Suposto retrato de Vasco da Gama]](/_next/image?url=https%3A%2F%2Fupload.wikimedia.org%2Fwikipedia%2Fcommons%2F2%2F2b%2FRetrato_de_Vasco_da_Gama.png&w=3840&q=75)
—Que diriez-vous de l'écart entre ce que vous espériez de l'Orient et ce que vous y avez trouvé ?
Nous étions partis avec des images dans la tête et nous avons accosté dans un monde qui ne nous devait rien. J'imaginais des princes prêts à s'allier à un roi chrétien ; j'ai rencontré le Samorin de Calicut, riche, puissant, entouré de marchands qui tenaient déjà le négoce des épices et n'avaient nul besoin de nous. Nos présents pour lui — du tissu, du miel, des bassins — ont fait sourire une cour habituée à l'or et aux soieries d'Arabie. J'ai compris là que la mer ne suffirait pas : pour tenir ce commerce, il faudrait des comptoirs, des forteresses, du canon. C'est pourquoi je suis revenu plus tard fonder un établissement à Cochin. On entre en Orient en suppliant ; on n'y demeure qu'en s'imposant. Cette leçon-là, aucune carte ne me l'avait apprise.
—Que représente pour vous, après tant d'années, d'être renvoyé aux Indes comme vice-roi ?
C'est l'honneur le plus haut et il arrive le plus tard. En 1524, mon roi m'a nommé vice-roi des Indes, lui confiant le gouvernement de tout ce que nous y tenons, de Cochin au littoral du Malabar. Vingt-sept ans avaient passé depuis mon premier départ de Lisbonne — assez pour qu'une autre génération de capitaines ait grandi sur la route que j'avais ouverte. On me renvoie non plus pour découvrir mais pour mettre de l'ordre : châtier les abus des comptoirs, raffermir une domination qui se relâchait. Je pars sans illusion sur ma santé ; cette mer m'a déjà fait payer cher mes premiers voyages. Mais un homme qui a tracé une route doit accepter d'en être un jour le gardien, fût-ce au bout de ses forces.
—Songez-vous parfois à ce que pèserait votre vie si l'on devait en faire le bilan ?
Si l'on me lit un jour, j'aimerais qu'on dise simplement : il a ouvert la mer des Indes, et il y est resté. Je sais que je finirai là-bas, sur cette côte de Cochin où je m'apprête à gouverner, loin du Portugal que j'ai quitté presque trente ans plus tôt en jeune capitaine. Mes voyages ont changé le prix des épices à Lisbonne, fait de mon roi le maître d'un commerce que Venise croyait sien — voilà pour la gloire. Mais j'ai aussi vu mourir les trois quarts de mes premiers compagnons, j'ai maté des révoltes, planté des croix sur des rivages qui ne m'avaient rien demandé. Un homme se juge à la route qu'il laisse derrière lui plus qu'au repos qu'il s'accorde. La mienne mène à l'Orient ; qu'on en fasse ce qu'on voudra.
Il a ouvert la mer des Indes, et il y est resté.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Vasco de Gama. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


