Imaginary interview with Cabu
by Charactorium · Cabu (1938 — 2015) · Visual Arts · Society · 6 min read
Fin d'après-midi rue Nicolas-Appert, dans le brouhaha d'une rédaction qui sent le café froid et l'encre de Chine. Un homme à la coupe au bol et aux grandes lunettes rondes lève à peine le nez de son carnet, un crayon coincé derrière l'oreille. Il continue à croquer tout en parlant, comme s'il ne pouvait pas s'en empêcher.
—Comment devient-on antimilitariste comme vous l'êtes devenu ?
On m'a envoyé faire mon service en Algérie, de 1958 à 1960, en pleine guerre. J'avais vingt ans, un crayon dans la poche et l'idée qu'on allait me faire jouer au soldat. Je suis rentré autre chose qu'un jeune homme sage : je suis rentré dégoûté de l'uniforme, de la discipline, de cette bêtise en rangs qui vous apprend à obéir sans réfléchir. Depuis, la caserne, l'adjudant, le militaire content de lui, je les ai dessinés pendant des dizaines d'années. C'est là, dans le bled, que mon antimilitarisme est né — pas dans les livres, dans la boue. Je crois que je n'ai jamais pardonné à l'armée de m'avoir volé deux ans et d'avoir cru me rendre viril. Elle m'a surtout rendu farouchement méfiant des gens en galons.
Mon antimilitarisme est né non pas dans les livres, mais dans la boue du bled algérien.
—D'où est venue l'idée de ce personnage du Beauf ?
En 1978, je cherchais à croquer un type qu'on connaît tous : le Français moyen, sûr de lui, raciste sans même le savoir, qui pontifie au comptoir. Je l'ai appelé le Beauf, comme « beau-frère », parce que c'est toujours le beau-frère qui vous explique la France entre le fromage et la poire. Ce qui m'a sidéré, c'est que le mot est sorti du dessin pour entrer dans la langue, jusque dans les dictionnaires. Pour moi, le beauf, ce n'est pas une insulte gratuite : c'est le contraire de la culture, le contraire de la générosité, le contraire de la tolérance. C'est le Français moyen dans ce qu'il a de pire. Et le plus drôle, ou le plus triste, c'est que chacun croit reconnaître son voisin, jamais lui-même.
C'est toujours le beau-frère qui vous explique la France entre le fromage et la poire.
—Vous ne lâchez jamais votre carnet. Pourquoi cette manie de croquer sans arrêt ?
Parce que le monde ne pose pas. Il passe. Alors je garde toujours sur moi un crayon et un carnet de croquis, et je croque — un mot de dessinateur, ça veut dire attraper quelqu'un sur le vif, vite, avant qu'il ne bouge. Le matin, je lis tous les journaux à la recherche de l'actualité qui me donnera mon dessin du jour. Mais mon vrai atelier, c'est le métro parisien : des visages, des mains, des gens qui dorment la bouche ouverte, des amoureux, des raseurs. Le soir, j'aime traîner dans les clubs de jazz, et là encore je croque les musiciens pendant qu'ils jouent. Un trait doit être nerveux, rapide, presque avant la pensée. Si je réfléchis trop, la vie a déjà changé de wagon.
Le monde ne pose pas, il passe : alors je le croque avant qu'il ne bouge.
—Vous êtes aussi devenu, à la télévision, un dessinateur pour les enfants. Comment l'avez-vous vécu ?
C'est un versant qu'on n'attend pas d'un homme de Charlie Hebdo ! À partir de 1978, j'ai dessiné en direct dans Récré A2, l'émission jeunesse. Devant les caméras, sur une grande ardoise, je faisais apparaître « Le Dodu » et je croquais les animateurs pendant qu'on tournait. Les gosses voyaient le dessin naître sous leurs yeux, trait après trait, ce qui est une magie que le papier imprimé ne donne pas. Toute une génération d'enfants a connu mon coup de crayon comme ça, sans savoir que le même monsieur faisait, ailleurs, des dessins qui pouvaient être féroces. J'ai toujours pensé qu'on ne devait pas mentir aux enfants ni les prendre pour des idiots. Leur montrer qu'un dessin, ça se fabrique à la main, c'était déjà leur apprendre à regarder.
Les gosses voyaient le dessin naître sous leurs yeux, trait après trait.
—Que répondez-vous à ceux qui trouvent le Beauf méchant, presque méprisant ?
Je comprends qu'on le trouve dur. Mais je ne me moque pas d'une classe, je me moque d'une attitude. Le Beauf, ce n'est pas le pauvre type, c'est le type content de sa bêtise, celui qui érige ses préjugés en bon sens. Quand je l'ai créé en 1978, je voulais tendre un miroir, pas cracher d'en haut. La caricature, c'est ça : on exagère un travers pour qu'on le voie mieux, on grossit le nez du mensonge. Et si le mot est entré dans le langage courant, c'est bien que les gens l'ont reconnu autour d'eux. Le vrai risque, ce n'est pas de vexer le beauf, c'est de devenir soi-même un peu beauf sans s'en apercevoir — content, fermé, sûr d'avoir raison. Je me surveille là-dessus autant que les autres.
Je ne me moque pas d'une classe, je me moque d'une attitude.
—Vous parliez du jazz. Quelle place tient-il dans votre travail ?
Une place immense, même si on l'oublie derrière mes dessins politiques. Le soir, après le bouclage, quand le journal est parti à l'imprimerie et que la tension retombe, je file écouter de la musique. Le jazz, c'est de l'improvisation, exactement comme un croquis sur le vif : on attrape l'instant, on ne recommence pas. Je m'installe avec mon carnet et je dessine les musiciens en plein solo, les doigts, la sueur, l'abandon. Il y a une parenté secrète entre le trait et la note : les deux doivent être justes du premier coup. À Paris, entre les cafés, les clubs et les rédactions, j'ai passé ma vie à observer des gens qui ne se savaient pas regardés. Le jazzman en transe, c'est mon Grand Duduche en musique — un rêveur qui, l'espace d'un solo, échappe au monde des adultes.
Il y a une parenté secrète entre le trait et la note : les deux doivent être justes du premier coup.
—En 2006, votre dessin de Mahomet fait scandale. Comment avez-vous vécu cette tempête ?
En 2006, Charlie Hebdo a republié les caricatures, et j'ai signé la une : un Mahomet en larmes, accablé, qui soupire « C'est dur d'être aimé par des cons ». Ce que je visais, ce n'était pas les croyants, c'étaient les fanatiques, ceux qui font parler Dieu pour justifier leur haine. On nous a traînés en procès, et en 2007 le journal a été relaxé au nom de la liberté d'expression. J'y tenais comme à la prunelle de mes yeux : dans une République, on doit pouvoir rire de tout, sinon on ne rit plus de rien. Le blasphème, ça ne veut rien dire dans une société laïque — c'est un mot pour faire taire. Un dessin ne tue personne. Il pique, il agace, il fait réfléchir. C'est justement pour ça qu'il dérange les puissants et les cuistres.
Dans une République, on doit pouvoir rire de tout, sinon on ne rit plus de rien.
—Vous dites souvent que le dessin est une arme. Qu'entendez-vous par là ?
Le dessin de presse, c'est une arme. On ne se bat pas avec des fleurs, on se bat avec des crayons. Ce n'est pas une formule en l'air : quand je pose mon trait sur une une, je vise une injustice, une hypocrisie, un galonné trop content. Un article, on peut le survoler ; un bon dessin, il vous saute dessus, il reste dans l'œil. Depuis le temps de Hara-Kiri, le journal « bête et méchant », j'ai appris qu'un trait bien placé fait plus de mal à un puissant qu'un long discours. Mais c'est une arme qui ne verse pas de sang : elle blesse l'orgueil, jamais le corps. Voilà pourquoi je m'inquiète quand des gens répondent à un dessin autrement que par un autre dessin. Le crayon appelle le crayon, pas le reste.
On ne se bat pas avec des fleurs, on se bat avec des crayons.
—Cette expérience algérienne, la retrouve-t-on encore dans vos dessins des années 1980 ?
Elle ne m'a jamais quitté. Vingt ans après l'Algérie, je dessinais encore l'adjudant obtus, le colonel bardé de décorations, le va-t-en-guerre qui n'a jamais entendu siffler autre chose que son réveil. C'est le même dégoût qui, en creusant, a donné le Beauf : car le militariste et le beauf, c'est souvent le même homme, celui qui aime l'ordre pour ne pas avoir à penser. Mon Grand Duduche, ce lycéen rêveur et pacifiste que j'ai inventé en 1960, c'est l'exact contraire : le gamin doux qui refuse la brutalité du monde. Au fond, entre le rêveur et l'adjudant, j'ai passé ma vie à opposer ces deux visages de la France. La caserne m'a donné mes ennemis pour cinquante ans. Je devrais presque lui dire merci.
Le militariste et le beauf, c'est souvent le même homme : celui qui aime l'ordre pour ne pas avoir à penser.
—Qu'est-ce que dessiner en public, en direct, vous a appris sur votre propre métier ?
Énormément. À la table de Récré A2, il n'y a pas de gomme, pas de bouclage pour rattraper la bêtise : le trait part et il reste. Cela m'a obligé à une honnêteté totale de la main. On croit qu'un dessinateur cache son secret ; moi, sur cette ardoise, je le montrais aux enfants comme un cuisinier qui ouvrirait sa cuisine. Et j'ai compris une chose : le dessin sur le vif, qu'il s'agisse du Dodu pour les gosses ou d'un ministre pour la une, c'est toujours le même geste — attraper l'essentiel en trois traits avant que la chose ne s'échappe. Que le public soit un plateau d'enfants ou une salle de rédaction sous pression, on ne triche pas avec un crayon. Il dit tout de suite si la main tremble ou si elle sait ce qu'elle veut.
Il n'y a pas de gomme en direct : le trait part et il reste.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Cabu's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.