Imaginary interview with Jacques Faizant
by Charactorium · Jacques Faizant (1918 — 2006) · Visual Arts · Society · 6 min read
Automne 2005, un appartement parisien à deux pas des anciennes rédactions. Sur la planche à dessin, une plume et un flacon d'encre de Chine attendent le croquis du lendemain. Jacques Faizant, la voix douce et l'œil malicieux, accepte de remonter le fil de cinquante années passées à croquer la République chaque matin.
—Avant le crayon, il y a eu d'autres passions dans votre vie. Comment êtes-vous venu au dessin ?
On oublie volontiers que le dessin ne fut pas ma première ivresse. J'ai d'abord aimé le ciel, les avions, cette sensation de quitter le sol pour voir les choses de plus haut — ce qui, au fond, n'est pas si loin du métier de caricaturiste. Et j'ai écrit, aussi. En 1957, j'ai publié Ni d'Ève ni d'Adam, un roman où je m'amusais avec les mots comme d'autres jonglent. La plume et l'encre de Chine sont venues ensuite, presque par surprise, comme une troisième langue. J'avais découvert qu'un trait juste dit parfois ce qu'une page entière peine à formuler. Le dessin, voyez-vous, fut ma manière de continuer à voler et à écrire en même temps, sur une simple feuille posée sur la planche.
Le dessin fut ma manière de continuer à voler et à écrire en même temps.
—Diriez-vous que ces débuts d'écrivain ont nourri votre œil de dessinateur ?
Assurément. Un romancier apprend à écouter les gens parler, à saisir le petit détail qui trahit un caractère — une manie, une hésitation, une vanité. Quand je suis passé au dessin, j'ai gardé cette oreille. Mes personnages ne sont jamais tout à fait muets : ils bavardent, ils commentent, ils ont des répliques. C'est l'écrivain en moi qui refusait de se taire. Écrire des romans humoristiques m'avait aussi enseigné une chose précieuse : la tendresse vaut mieux que le fiel. On peut rire de quelqu'un sans le détester. Ce fut ma ligne de conduite, du premier livre jusqu'au dernier croquis livré au Figaro. Le crayon n'a fait que prolonger la phrase.
Mes personnages ne sont jamais tout à fait muets : c'est l'écrivain en moi qui refusait de se taire.
—Comment se déroulait une journée type, avec ce dessin quotidien à livrer en première page ?
Le matin appartenait à l'actualité. Je lisais les journaux, j'écoutais les nouvelles, je guettais l'événement de la nuit — un discours, une crise, une petite phrase — en cherchant l'angle qui ferait sourire sans blesser trop fort. L'idée, il fallait la trouver vite, car elle seule commandait tout le reste. L'après-midi, je passais à la planche : le croquis à main levée, puis la mise au net à la plume et à l'encre de Chine, ce trait net qui résiste à l'impression. Et le soir, la course contre le bouclage : le dessin devait partir à temps, sinon il ne servait plus à rien. Un dessin en retard d'un jour, c'est comme un journal d'hier — bon à envelopper le poisson.
Un dessin en retard d'un jour, c'est comme un journal d'hier — bon à envelopper le poisson.
—Cette contrainte quotidienne, pendant plus de trente ans, n'était-elle pas épuisante ?
Elle était terrible et merveilleuse à la fois. Chaque jour, la feuille blanche recommençait à zéro, indifférente à ce que vous aviez réussi la veille. On ne se repose jamais sur ses lauriers quand le bouclage vous attend le soir même. Mais cette discipline, curieusement, libère. Elle interdit l'à-peu-près et l'attente de la muse : on n'a pas le luxe de bouder l'inspiration. Il faut trouver, là, maintenant, avec ce qu'on a. J'ai tenu ce rythme à la une du Figaro parce que je crois que le dessin de presse est un métier d'artisan plus que d'artiste — on se lève, on ouvre l'atelier, on livre. La régularité fut ma fierté autant que ma fatigue.
On ne se repose jamais sur ses lauriers quand le bouclage vous attend le soir même.
—Vous souvenez-vous du jour où vous avez dessiné cette Marianne en larmes ?
Novembre 1970. On venait d'annoncer la mort du général de Gaulle, et le pays tout entier semblait avoir retenu son souffle. Devant ma planche, j'ai compris que toute légende serait de trop, que le moindre mot d'esprit sonnerait faux ce matin-là. Alors j'ai dessiné Marianne, seule, la tête posée contre un pilier, effondrée. Rien d'autre. Pas une ligne de texte. C'était un risque, car un dessinateur de presse a l'habitude de faire parler ses figures. Mais il y a des deuils devant lesquels on se tait. Ce dessin sans légende est peut-être celui qui m'a le plus échappé : je l'ai lâché dans le journal, et il est devenu celui des lecteurs bien plus que le mien.
Il y a des deuils devant lesquels on se tait.
—Pourquoi avoir choisi précisément la figure de Marianne pour incarner ce deuil national ?
Parce que Marianne n'est pas une personne, elle est nous tous. Quand je la fais pleurer, ce n'est pas une femme qui pleure, c'est la République, c'est la France, c'est le lecteur devant son café. L'allégorie a cette force que la caricature d'un homme politique n'aura jamais : elle rassemble au lieu de diviser. J'ai souvent dessiné cette figure au bonnet phrygien pour incarner la nation devant les événements — tantôt goguenarde, tantôt inquiète. Mais ce jour de novembre, il fallait qu'elle porte le chagrin de millions de gens à la fois. Une seule silhouette de femme en pleurs pouvait dire ce que nul discours officiel n'aurait su exprimer. C'est là le privilège du symbole : parler pour la foule sans jamais la trahir.
Quand je fais pleurer Marianne, ce n'est pas une femme qui pleure, c'est nous tous.
—Que diriez-vous à ceux qui s'étonnent qu'un dessin si sobre soit devenu si célèbre ?
Je leur répondrais que la sobriété n'est pas l'absence, c'est le comble du travail. Enlever, toujours enlever, jusqu'à ce qu'il ne reste que l'essentiel — voilà le vrai métier. Un croquis chargé de détails et de légendes fait rire un instant puis s'oublie ; une image nue s'installe dans la mémoire et n'en sort plus. La Marianne de 1970 ne comportait presque rien, et c'est pour cela qu'elle a tout dit. Je crois qu'un dessin de presse réussi ressemble à une porte : il ne faut pas la remplir, il faut la laisser s'ouvrir sur ce que le lecteur y apporte lui-même. Ce jour-là, chacun a pleuré sa propre peine dans mon trait. Je n'avais fait que tendre le miroir.
Une image nue s'installe dans la mémoire et n'en sort plus.
—Vous avez croqué tous les présidents de la Ve République. Comment aborde-t-on des hommes de pouvoir sans tomber dans la méchanceté ?
J'en ai vu défiler quelques-uns depuis mon arrivée au Figaro en 1965 : le général, puis Giscard en 1974, Mitterrand en 1981 avec cette première alternance qui secoua tant le pays, Chirac en 1995. Chacun m'a offert sa silhouette, sa manière, son petit travers à saisir. Mais je n'ai jamais cherché à humilier. La caricature n'est pas une exécution, c'est une conversation un peu vive entre le dessinateur et le puissant. On grossit un nez, on accentue une pose, mais on garde au fond du respect pour la fonction. Je me disais que ces hommes étaient au service de la République — la même que celle de ma Marianne. On peut se moquer d'un serviteur sans cracher sur ce qu'il sert.
La caricature n'est pas une exécution, c'est une conversation un peu vive avec le puissant.
—L'alternance de 1981 fut-elle un événement particulier à croquer pour vous ?
Ce fut un tournant, oui. Pour la première fois sous la Cinquième République, le pouvoir changeait vraiment de camp — l'alternance cessait d'être un mot de manuel pour devenir une réalité que chacun vivait. Un dessinateur adore ces bascules, car elles rebattent les cartes : de nouveaux visages, de nouvelles manies, tout un vocabulaire à réapprendre. J'ai dû réapprivoiser des silhouettes que je connaissais mal. Mais mon rôle ne changeait pas : commenter, sourire, piquer un peu. La politique passe, le crayon reste. J'ai toujours pensé que le dessinateur de presse était une sorte de mémoire narquoise de la nation — il note les grandeurs et les ridicules avec la même plume, et il rappelle aux triomphants d'aujourd'hui qu'ils seront les caricatures de demain.
Le dessinateur de presse est une sorte de mémoire narquoise de la nation.
—Parlez-nous de vos fameuses petites vieilles. D'où sont-elles venues ?
Mes deux « petites vieilles » sont nées presque toutes seules, comme surgissent parfois les meilleurs personnages. Deux dames âgées, un cabas au bras, qui bavardent sur un trottoir et commentent la marche du monde avec un bon sens tranquille. Elles disaient ce que je n'aurais pu dire moi-même sans paraître donneur de leçons. Par leur bouche, je pouvais glisser une vérité piquante sur les ministres et les grands de ce monde, tout en gardant ce ton tendre qui désarme. Le peuple s'y reconnaissait : c'était sa voix, malicieuse et pleine de sagesse ordinaire. Je crois qu'on pardonne tout à deux vieilles dames — même de dire tout haut ce que chacun pense tout bas. Elles furent mes complices les plus fidèles pendant quarante ans.
On pardonne tout à deux vieilles dames — même de dire tout haut ce que chacun pense tout bas.
—Comment expliquez-vous l'attachement des lecteurs à ces personnages récurrents ?
Parce qu'elles étaient de la famille. Un lecteur qui retrouve chaque matin les mêmes silhouettes finit par les aimer comme des voisines. Elles ne jugeaient pas de haut, elles jasaient à hauteur de trottoir, avec cette ironie douce des gens qui ont beaucoup vu et ne s'étonnent plus de grand-chose. J'ai mes racines dans le Cantal, à Laroquebrou, parmi ces figures populaires du village qui commentaient tout avec malice — mes vieilles en descendent directement. Elles offraient au lecteur un refuge : quelle que fût la gravité de l'actualité, on savait qu'elles seraient là, à échanger deux mots pleins de sagesse ou d'espièglerie. Dans un journal qui parle de crises et de pouvoir, ces deux commères apportaient un peu de la chaleur des conversations de la rue.
Elles ne jugeaient pas de haut, elles jasaient à hauteur de trottoir.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Jacques Faizant's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.
