Imaginary interview with Nasreddin Hodja
by Charactorium · Nasreddin Hodja (1208 — 1284) · Mythology · Literature · 6 min read
On raconte qu'il suffit de s'asseoir à l'ombre du grand noyer d'Akşehir, une écuelle de yaourt à la main, pour voir passer le Hodja sur son âne. C'est là, contre le mur bas de sa cour, entre l'appel du muezzin et le passage d'une caravane venue de Konya, que cette conversation a pris forme. Il parle lentement, comme s'il laissait toujours à la question le temps de se retourner elle-même.
—Comment se partagent vos journées entre la charge de kadi et celle d'imam ?
Le matin je conduis la prière, et l'après-midi je rends la justice : deux façons de faire taire le vacarme des hommes. À la mosquée je monte au minbar et je parle à des gens qui, souvent, n'ont pas envie qu'on leur parle. Au tribunal, ce sont les mêmes qui viennent, mais fâchés d'un âne prêté ou d'un mur mal planté. Je ne fais pas grande différence entre les deux sièges : dans l'un comme dans l'autre, on m'apporte des vérités qui se croient droites et qui, retournées un instant, se révèlent bancales. Konya a ses savants, ses derviches, sa grande mosquée ; moi je reste un homme de bourg qui juge des chèvres égarées. Mais un kadi qui ne sait pas rire d'un litige finit par juger de travers, et un imam trop grave prêche à des bancs vides.
—Le sultanat seldjoukide de Roum a connu bien des tourments de votre vivant. Comment cela a-t-il traversé votre existence ?
J'étais un jeune homme quand le sultanat brillait encore sous Alâeddin Keykubad, avec ses caravansérails pleins et ses routes sûres. Puis vint Köse Dağ, et les Mongols nous mirent sous leur botte comme on met un chapeau sur une tête qui n'en veut pas. On dit que le peuple a besoin de pain et de justice ; je crois qu'il a surtout besoin qu'on continue de rire quand le pain se fait rare et la justice, mongole. Je n'ai rien changé à mes sermons du vendredi ni à mes jugements de voisinage : un âne emprunté reste un âne emprunté, vassal ou pas. Peut-être est-ce là mon seul acte de résistance, planter mon bâton en terre et dire que le centre du monde n'a pas bougé, même quand les frontières, elles, bougent sans cesse.
Un âne emprunté reste un âne emprunté, vassal ou pas.
—On raconte que vous traversiez le marché assis à l'envers sur votre âne. Que répondiez-vous à ceux qui riaient ?
Je leur disais que ce n'était pas moi qui étais à l'envers, mais l'âne qui avait choisi d'aller dans l'autre sens. Les gens rient d'abord de la posture, puis ils s'arrêtent de rire quand ils comprennent que je les regarde en face pendant qu'ils me tournent le dos pour avancer. C'est toute la ruse : qui, du cavalier ou de la monture, décide vraiment du chemin ? Un âne a son entêtement, ses raisons de brebis têtue, et je préfère m'asseoir face à lui plutôt que de prétendre le commander comme un sultan commande son émir. Les marchands du bazar en ont fait une image qu'on se raconte encore aux caravansérails : parfois la vérité voyage mieux quand on la regarde par où elle vient, non par où elle va.
—Une autre de vos histoires vous montre cherchant un objet perdu, non pas où il est tombé, mais où il y a de la lumière. Pourquoi cette image vous poursuit-elle ?
Parce qu'elle décrit tous les hommes, et le kadi que je suis en premier. J'avais perdu ma bague dans l'ombre de ma maison, et l'on m'a trouvé à quatre pattes sous un lampadaire, dans la rue. On me demanda pourquoi chercher là où l'objet n'était pas tombé, et j'ai répondu que là, au moins, il y avait de la lumière. Les savants de Konya chercheraient sans doute la bague avec des méthodes plus dignes ; moi je préfère avouer la paresse plutôt que la déguiser en sagesse. Devant mon minbar, le vendredi, je vois souvent des visages qui cherchent leurs réponses là où c'est facile plutôt que là où elles se trouvent réellement. Je ne les corrige pas toujours : parfois il suffit de raconter l'histoire de la lanterne, et chacun se reconnaît dans l'ombre.
—On dit qu'un jour, mal vêtu, vous fûtes ignoré d'un banquet, puis honoré une fois revêtu d'une pelisse. Que fîtes-vous alors ?
Je suis rentré chez moi, j'ai passé ma kürk, cette pelisse fourrée que portent les notables, et je suis retourné au festin. Cette fois on m'a fait place d'honneur, on m'a servi le meilleur de la soupe. Alors j'ai trempé mes manches dedans en disant : mange, ma pelisse, mange, c'est toi qu'on a invitée, pas moi. Personne n'a ri tout de suite, puis tout le monde a compris qu'on n'avait pas honoré l'homme mais le drap qui le couvrait. Je ne méprise pas les belles étoffes, j'en porte volontiers un jour de dignité ; je méprise seulement qu'on juge un cœur à la coupe d'un manteau. Depuis, quand on m'accueille avec trop d'empressement, je me demande toujours, en silence, si c'est moi qu'on regarde, ou ma pelisse.
Mange, ma pelisse, mange, c'est toi qu'on a invitée, pas moi.
—Votre grand turban de kadi vous accompagne partout. Que représente-t-il pour vous, au-delà de la fonction ?
Il pèse sur ma tête comme la charge qu'il annonce : celle de trancher entre les hommes selon la loi et la coutume. Mais je sais aussi ce qu'il cache parfois : un homme aussi ordinaire que celui qui vient plaider devant moi pour une chèvre égarée. Les gens s'inclinent devant le turban blanc avant même d'avoir entendu ma voix, et cela m'a toujours semblé une plaisanterie plus grande que celles que j'invente moi-même. J'aime le porter au minbar, j'aime aussi le retirer chez moi pour seller mon âne comme n'importe quel bourg d'Anatolie. Un titre est un vêtement de plus, comme la pelisse du banquet : utile pour qu'on vous écoute, dangereux si l'on croit que c'est lui qui parle à votre place.
—Avez-vous déjà songé à ce qu'il adviendrait de votre tombe, à Akşehir ?
J'imagine parfois qu'on m'y enfermera derrière une porte solidement cadenassée, comme on ferme un trésor. Et je ris déjà, car autour de cette porte il n'y aura pas de mur : on pourra entrer par où l'on veut, sauf par la porte. C'est bien la seule façon honnête de garder un homme comme moi : verrouiller ce qui ne protège rien, et laisser ouvert ce qui compte. Si un jour des pèlerins ou de simples curieux s'arrêtent à Akşehir devant ce cadenas absurde, j'espère qu'ils comprendront la leçon avant même d'avoir lu une seule de mes histoires. On ferme grand ce qui n'a nulle importance, et l'on croit ainsi avoir tout gardé.
—Vos histoires voyagent-elles au-delà de l'Anatolie, jusqu'aux caravansérails d'Asie centrale ?
Les marchands qui font halte au han, entre Konya et les routes de Bukhara, en emportent toujours une ou deux avec leurs ballots de laine et d'épices. Je le sais parce qu'ils me les rapportent parfois déformées, avec un autre nom que le mien, comme si l'âne et la pelisse appartenaient déjà à un cousin lointain que je n'ai jamais vu. Cela ne me chagrine pas : une histoire qui reste immobile dans une seule bouche finit par se dessécher, tandis qu'une histoire qui voyage se nourrit de chaque conteur qui la reprend. Peut-être qu'un jour, très loin d'ici, quelqu'un racontera l'histoire de l'âne à l'envers sans jamais avoir entendu parler d'Akşehir, et ce sera très bien ainsi, car ce n'est pas mon nom qui compte, mais la leçon qui reste debout.
—Un jour, dit-on, on vous a demandé où se trouvait le centre du monde. Que leur avez-vous répondu ?
J'ai planté mon bâton dans le sol, devant tout le monde, et j'ai dit : ici même, si tu ne me crois pas, mesure toi-même. Personne n'a osé prendre la mesure, ce qui m'a toujours semblé plus révélateur que n'importe quelle réponse savante. La question voulait me piéger, me faire dire un lieu que je ne pourrais jamais prouver ; j'ai simplement refusé de jouer sur leur terrain et j'ai planté le mien. Un bâton dans la terre ne ment pas, contrairement aux grands discours des docteurs de la loi. Depuis, chaque fois qu'on me pose une question dont on attend surtout à me voir échouer, je pense à ce petit bâton planté, bien droit, au centre de tout ce que je connais.
Ici même. Si tu ne me crois pas, mesure toi-même.
—Vous montez souvent au minbar pour prêcher. Vos sermons ressemblent-ils à vos histoires de marché ?
Ils leur ressemblent trop, diront certains de mes collègues imams plus sérieux. Je monte au minbar comme je plante mon bâton : pour poser une question à laquelle l'assemblée ne s'attend pas, et la laisser se débrouiller avec sa propre réponse. Un sermon qui n'ébranle rien n'a servi à rien, sinon à occuper le temps entre deux prières. Je préfère qu'on reparte du vendredi avec une question qui gratte, plutôt qu'avec une certitude qui endort. Mes histoires de bazar et mes prêches sur le minbar naissent du même geste : retourner ce qu'on croyait connaître par cœur, jusqu'à ce que chacun le regarde enfin avec ses propres yeux, et non plus avec les habitudes qu'on lui a apprises.
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This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Nasreddin Hodja's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.



