Interview imaginaire avec Al-Zamakhshari
par Charactorium · Al-Zamakhshari (1075 — 1144) · Lettres · Spiritualité · 6 min de lecture

Nous retrouvons Al-Zamakhshari à La Mecque, dans l'ombre de la Kaaba, où il a élu domicile depuis tant d'années qu'on ne l'appelle plus que Jār Allāh. Appuyé sur sa jambe de bois, un exemplaire encore frais de l'Al-Kashshāf posé sur les genoux, il accepte de revenir sur son parcours, entre steppes gelées et rhétorique coranique.
—Vous êtes né au Khwarezm, loin des terres arabes. Comment un enfant de cette région en est-il venu à maîtriser si parfaitement la langue arabe ?
Je suis né loin des terres où l'arabe se boit au berceau, à Zamakhshar, dans l'oasis du Khwarezm. Je n'ai pas appris cette langue en tétant le lait de ma mère, et pourtant on m'a souvent demandé comment un non-Arabe pouvait surpasser les Arabes eux-mêmes dans la connaissance de leur propre langue. Je réponds que la langue ne se possède pas par le sang, elle se conquiert par l'étude acharnée, nuit après nuit, calame à la main, entre Boukhara et Bagdad où j'ai cherché les meilleurs maîtres. C'est cette exigence qui a nourri mon Al-Mufaṣṣal fī ṣanʿat al-iʿrāb : un traité où chaque règle de la déclinaison, chaque iʿrāb, est disséquée jusqu'à l'os, pour que nul ne puisse me reprendre un mot mal fléchi.
—On raconte une histoire terrible à propos de votre jambe. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Ce fut lors d'un voyage à travers les steppes du Khwarezm, en plein hiver, quand le froid mord plus fort que n'importe quelle lame. Ma jambe a gelé, et il a fallu me la couper. Depuis, je marche avec une jambe de bois, et je ne m'en cache pas — mais je porte aussi, plié dans mes affaires, un certificat signé par des juges de Gurgandj, attestant que cette infirmité n'est le châtiment d'aucun crime ni d'aucun péché caché. Car les hommes sont prompts à voir dans le malheur du corps la marque d'une faute de l'âme, et je ne voulais laisser à personne le loisir d'inventer une histoire à ma place. La vérité, la voici : un homme peut perdre une jambe dans les steppes glacées et garder intacte sa piété.
Je ne voulais laisser à personne le loisir d'inventer une histoire à ma place.
—Cette infirmité n'a-t-elle pas nui à votre réputation de savant pieux ?
Les hommes sont soupçonneux devant l'infirmité d'un savant : certains murmurent que le corps porte la trace des fautes de l'âme. J'ai donc pris soin, dès mon retour du Khwarezm avec ma jambe de bois, de faire attester par des juges que cette perte n'était le signe d'aucun péché, seulement celle du froid des steppes. Je montrais ce certificat à qui en doutait, non par vanité, mais parce qu'un maître de l'iʿrāb et du tafsīr ne peut se permettre qu'on doute de sa droiture. Mes étudiants, à La Mecque comme ailleurs, ne m'ont jamais regardé autrement qu'à travers mes leçons sur le Coran et la grammaire ; c'est peut-être la meilleure preuve que la vérité, une fois établie clairement, finit toujours par apaiser les murmures.
—Pourquoi vous appelle-t-on Jār Allāh, le voisin de Dieu ?
On m'appelle Jār Allāh, le voisin de Dieu, parce que j'ai fait de La Mecque ma demeure plus souvent qu'aucun autre lieu sur cette terre. J'y ai enseigné la grammaire et le Coran à des étudiants venus de contrées que je n'aurais jamais visitées autrement, assis près de la Maison sacrée, le subḥa égrené entre mes doigts durant mes veilles de prière. Ce surnom n'est pas une vanité que je me serais donnée : ce sont mes disciples et mes pairs qui, année après année, m'ont vu revenir vers cette ville comme on revient vers sa propre maison, jusqu'à ne plus savoir dire si j'étais du Khwarezm ou de la ville sainte elle-même. C'est là, près de la Kaaba, que j'ai composé l'essentiel de mon Al-Kashshāf.
—La Mecque occupe une place centrale dans votre vie et votre œuvre. Que représente-t-elle pour vous ?
La Mecque n'est pas pour moi une simple étape de pèlerinage, c'est le lieu où l'âme se pose enfin. J'y ai vécu si longtemps que le nom de Zamakhshar, mon village natal, en est venu à sonner comme un souvenir lointain, presque celui d'un autre homme. Près de la Maison sacrée, entouré de mon pupitre et de mes manuscrits, j'ai trouvé un silence propice à l'étude que je n'avais connu ni à Boukhara ni à Gurgandj. Chaque prière tournée vers la Kaaba, chaque soir passé le subḥa à la main, m'a semblé rapprocher mon travail de grammairien de quelque chose de plus grand que la seule science des mots. C'est peut-être pour cela qu'on a fini par m'appeler le voisin de Dieu plutôt que le voisin des hommes.
—Votre commentaire du Coran s'ouvre par une formule qui a fait couler beaucoup d'encre. Pouvez-vous nous l'expliquer ?
Mon commentaire s'ouvre par une louange à Dieu qui a fait descendre le Coran comme parole arabe claire, exempte de toute déviation. Cette phrase, en apparence simple, a suffi à faire dresser l'oreille de bien des savants, car je suis de ceux qu'on nomme les Muʿtazila : nous tenons que le Coran est parole créée, et non parole coéternelle à Dieu depuis toujours. Ce débat n'est pas né avec moi — il agitait déjà les cercles savants du vivant même d'Al-Ghazâlî, dont la mort en 1111 n'a rien éteint. Je sais que cette position m'attire les foudres de bien des théologiens de Bagdad, mais je crois qu'un Coran façonné dans le temps, adressé aux hommes dans leur langue et leur raison, honore davantage la sagesse divine qu'un texte figé hors du monde.
Un Coran façonné dans le temps honore davantage la sagesse divine qu'un texte figé hors du monde.
—Vos positions mu'tazilites vous ont valu bien des critiques. Comment avez-vous vécu cette tension avec d'autres savants ?
Beaucoup de théologiens, y compris ceux qui rejettent le muʿtazilisme, se penchent sur mon Al-Kashshāf pour sa finesse dans l'analyse du texte, tout en dénonçant mes positions. Cela ne me surprend ni ne m'attriste : je préfère qu'on discute mes idées plutôt qu'on les ignore. Des générations de lecteurs, m'a-t-on rapporté, ajouteront des gloses à mon commentaire pour en corriger ce qu'ils jugent hérétique, sans pouvoir se passer de mes analyses de rhétorique. À Bagdad comme à La Mecque, j'ai appris à distinguer le désaccord théologique, respectable quand il s'appuie sur la raison, de l'anathème facile qui ferme toute discussion. Ma foi dans le Coran comme parole créée ne m'a jamais empêché de vénérer ce texte plus que tout autre.
—Votre dictionnaire Asās al-balāgha innove en distinguant sens propre et sens figuré. Qu'est-ce qui vous a poussé à cette entreprise ?
J'ai voulu qu'un même mot, dans notre langue, révèle ses deux visages : le sens propre, celui qu'on trouve au marché ou dans la bouche d'un enfant, et le sens figuré, celui que déploie le poète ou le prédicateur. C'est le projet de mon Asās al-balāgha — le fondement de l'éloquence. Sans distinguer les deux visages d'un mot, on lit le Coran à moitié aveugle, sourd à ses résonances secrètes. Cette entreprise m'a demandé des années, penché sur mon pupitre à la lueur d'une lampe, l'encrier toujours à portée de main, à consigner chaque usage recueilli auprès des poètes du désert comme des lettrés des villes. La balāgha n'est pas un ornement : c'est la clé qui ouvre le sens caché des textes sacrés.
—Dans les Colliers d'or, vous exhortez vos lecteurs à la vertu. D'où vient ce souci moral ?
Les Aṭwāq al-dhahab sont nés d'un besoin que je ressentais chaque soir, en repensant à la journée écoulée : celui d'exhorter les hommes, moi le premier, à ne pas amasser sans mesure. J'ai composé cent sermons brefs, comme autant de perles enfilées sur un même fil, pour rappeler que la richesse ne suit personne dans la tombe. Ma propre vie, sobre — un peu de pain, des dattes, une robe de laine — n'était pas un renoncement forcé mais un choix cohérent avec ce que j'écrivais. J'y dis que celui qui amasse doit savoir que la mort défera ce que sa main a noué, et qu'il vaut mieux agir avec justice tant que le jour te reste. Ce sont des mots que je m'adressais autant qu'à mes lecteurs.
La mort défera ce que ta main a noué : agis avec justice tant que le jour te reste.
—Un dernier mot pour ceux qui liront vos Colliers d'or après vous ?
Si un mot devait rester de moi après ma mort à Gurgandj, je souhaiterais que ce soit celui-ci, tiré de mes Colliers d'or : que la mort défait ce que la main a noué, et qu'il faut agir avec justice tant que le jour nous reste. J'ai passé ma vie penché sur des manuscrits, entre le qalam et l'encrier, à démêler le sens des mots du Coran et des hadiths — mais je sais que ce travail, aussi minutieux fût-il, ne vaut rien sans la droiture du cœur qui l'accomplit. Que ceux qui me liront après moi, à La Mecque ou ailleurs, retiennent moins mon nom que cette exhortation simple : amasser le savoir comme la richesse est vain, si l'on n'agit pas avec justice tant qu'il en est temps.
Amasser le savoir comme la richesse est vain, si l'on n'agit pas avec justice tant qu'il en est temps.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Al-Zamakhshari. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


