Interview imaginaire avec Alexandra David-Néel
par Charactorium · Alexandra David-Néel (1868 — 1969) · Exploration · 6 min de lecture
C'est à Samten Dzong, sa forteresse de méditation de Digne-les-Bains, qu'Aphur Yongden retrouve celle qu'il appelle sa mère, en ce matin d'hiver 1953. Le poêle ronfle, l'air sent le thé au beurre et le papier des manuscrits empilés jusqu'aux fenêtres givrées. Ils ont marché ensemble des milliers de lieues, dormi sous la même tente glaciale, partagé la faim et le secret du déguisement ; aujourd'hui le fils veut interroger la femme derrière la légende. Dehors, les Alpes lui rappellent d'autres montagnes, désormais fermées.
—Mère, avant le Tibet, avant nos longues marches, on dit que tu chantais à l'opéra. Comment as-tu quitté cette vie-là ?
C'est vrai, et toi qui m'as connue rétive à toute cage, tu devines ce que cela me coûtait. J'ai chanté sur des scènes, jusqu'à Tunis, et j'y ai gagné mon pain comme une femme libre l'entend. Mais une salle d'opéra, vois-tu, n'est qu'un salon plus vaste, et j'étouffais dans les salons. Très jeune, déjà, je militais pour que les femmes disposent d'elles-mêmes, qu'on cesse de les marier comme on range un meuble. Le mariage, l'ordre bourgeois, les visites convenues : tout cela me semblait une mort lente et tiède. J'ai préféré la mort vive du voyage. Quand on a senti, une seule fois, l'appel d'une route qui s'ouvre vers l'Orient, on ne rentre plus jamais tout à fait au logis.
Une salle d'opéra n'est qu'un salon plus vaste, et j'étouffais dans les salons.
—En 1911 tu as tout laissé pour l'Asie. Pour une femme mariée de ce temps, c'était presque un scandale. Qu'est-ce qui t'a décidée ?
Je n'ai pas décidé d'un coup, mon fils ; j'ai cédé à une faim ancienne. Mon mari était un brave homme, mais notre vie commune me pesait comme une porte close. En 1911, je suis partie pour ce que je croyais un voyage d'étude de quelques mois. Quatorze années ont passé avant que je ne revoie l'Europe. Songe à l'audace qu'il fallait alors : une femme seule, sans escorte, parmi des langues qu'elle ne possédait pas encore. On me jugeait folle, ou pire. Mais je savais une chose que les sages ne savaient pas : la peur de partir est toujours plus grande que les dangers de la route. J'ai choisi l'inconnu plutôt que l'ennui, et je n'ai jamais regretté ce marché.
La peur de partir est toujours plus grande que les dangers de la route.
—Te souviens-tu, Mère, du Sikkim, où je t'ai vue discuter avec les lamas dans leur propre langue ? On te prête treize langues — comment les as-tu apprises ?
Je m'en souviens d'autant mieux que c'est là, dans ces monastères, que je t'ai rencontré. Treize langues, oui, le tibétain, le sanskrit, le chinois parmi elles, et ce n'est pas un don du ciel : c'est de la patience, des nuits entières penchée sur des textes, et l'humilité d'écouter avant de parler. La plupart des orientalistes d'Europe étudient l'Asie dans des bibliothèques de Paris ou de Londres, sans jamais entendre une voix vivante. Moi, je voulais lire les Mystiques et Magiciens du Tibet dans la bouche même des ermites, recevoir leur enseignement sans truchement. La langue, vois-tu, n'est pas un outil : c'est une porte. Sans elle, on reste sur le seuil et l'on prend les murs pour le sanctuaire.
La langue n'est pas un outil : c'est une porte.
—Tu portais toujours ton mala aux cent huit perles. Étudiais-tu le bouddhisme en savante, ou le pratiquais-tu comme les moines que nous fréquentions ?
Les deux, et je ne crois pas qu'on puisse les séparer. On ne comprend pas une méditation en la décrivant de l'extérieur, comme un naturaliste épingle un papillon. J'ai voulu m'asseoir où les ermites s'asseyent, jeûner où ils jeûnent, sentir dans mon propre corps ce que les textes affirment. Ce mala que tu m'as vue égrener n'était pas un ornement d'exploratrice : c'était un instrument de travail, au même titre que mon carnet. Quand j'ai écrit Le Bouddhisme du Bouddha, je n'ai pas couché sur le papier des théories de cabinet, mais ce que des années d'observation m'avaient enseigné. L'érudition sans l'expérience est sèche ; l'expérience sans l'érudition est aveugle. J'ai tâché de tenir les deux ensemble, ma vie durant.
—Parlons de Lhassa. Les Anglais interdisaient la ville aux Occidentaux. Pourquoi t'entêter vers une cité qu'on te défendait d'atteindre ?
Parce qu'on me la défendait, justement. Tant qu'une porte est ouverte, on n'y court pas ; c'est l'interdit qui allume le désir. Les Britanniques avaient fait du Tibet une chasse gardée et refoulaient quiconque approchait de la ville sainte. À mes yeux, cette défense n'était pas une loi du ciel, mais l'arrogance d'un empire. Lhassa, je la portais en moi depuis des années comme un rêve mûri et patiemment préparé. On ne franchit pas l'Himalaya sur un caprice : il m'a fallu des hivers d'étude, des repérages, des renoncements. Mais une fois la résolution prise, elle est devenue inébranlable. Quels que fussent les obstacles dressés devant moi, je savais que j'irais. Ce n'était plus un projet : c'était devenu ma destinée même.
Tant qu'une porte est ouverte, on n'y court pas ; c'est l'interdit qui allume le désir.

—Te souviens-tu, Mère, comment nous nous sommes grimés en pèlerins mendiants ? Toi, la Parisienne, noircie de suie et drapée de haillons. Avais-tu peur d'être démasquée ?
Comment l'oublierais-je, mon fils, toi qui as frotté toi-même la suie sur mon visage et qui m'as appris à tendre la main comme une vraie dokpa ? La peur, oui, elle était notre compagne de chaque heure. Un mot de français échappé, un geste trop fier, une peau trop pâle, et c'était la prison ou le renvoi. J'avais teint mes cheveux à l'encre de Chine, noirci ma figure, appris à mendier ma pitance et à dormir dans la crasse des caravansérails. Le plus dur n'était pas le froid ni la faim : c'était de me faire petite, de taire l'orgueil de l'Européenne. Nous avancions en récitant des prières, deux pèlerins parmi des milliers. Notre déguisement n'était pas une ruse : c'était une discipline de chaque instant.
Le plus dur n'était pas le froid ni la faim : c'était de me faire petite.
—Plus de deux mille kilomètres à pied, par des cols glacés où nous avons failli mourir de froid. Qu'est-ce qui t'a tenue debout, à ton âge déjà avancé ?
Ta présence, d'abord, ne va pas croire que je l'oublie. Seule, j'aurais peut-être faibli ; à deux, on se fait honte de renoncer. Souviens-toi de cette nuit où nous n'avions plus de feu, où j'ai dû réchauffer mes mains par la seule force de l'esprit, comme les ermites me l'avaient enseigné. Ce que les lamas appellent toumo, cette chaleur intérieure, m'a sauvée plus d'une fois. Mais par-dessus tout, c'est la volonté qui porte le corps quand le corps voudrait s'asseoir et mourir dans la neige. J'avais juré d'atteindre Lhassa ; ce serment marchait à ma place. On croit que ce sont les jambes qui franchissent les montagnes. Ce sont les résolutions de l'âme. Le reste suit, en grognant, mais il suit.

—Et quand enfin nous avons vu se dresser le Potala, en 1924, qu'as-tu ressenti, toi la première femme d'Occident à fouler la ville interdite ?
Une joie si grave qu'elle ressemblait au silence. Je n'ai pas crié victoire, vois-tu ; j'ai regardé longtemps les toits d'or du Potala dans la lumière, et j'ai mesuré le chemin parcouru. Des années de rêve, quatorze ans d'Asie, des mois de marche : tout cela tenait dans cet instant. Et puis il fallait se garder de la fierté, car nous étions encore des mendiants traqués au cœur de la ville. Je me suis mêlée aux pèlerins du grand pèlerinage, je suis entrée dans les temples comme une dévote anonyme. Personne, autour de moi, ne savait qu'une Parisienne priait à ses côtés. Ce secret-là, je l'ai gardé comme un trésor. Plus tard, j'en ai fait Voyage d'une Parisienne à Lhassa, mais le livre ne dira jamais tout ce que ce matin-là contenait.
—Mère, depuis 1950 les armées chinoises tiennent le Tibet. Ces vallées que nous avons traversées ensemble se ferment. Comment vis-tu cette nouvelle ?
Comme un deuil, je ne te le cacherai pas, à toi qui as connu ces vallées libres. Le Tibet que nous avons parcouru, ce monde de monastères et de caravanes, de lamas et d'ermites, est en train de disparaître sous nos yeux. On ferme les routes que j'ai ouvertes au prix de tant de peines ; les pèlerins d'aujourd'hui ne marcheront plus comme nous avons marché. Il y a là une tristesse que les jeunes ne mesurent pas : ils n'ont pas vu ce qu'ils ont perdu. Et pourtant, je me console d'une chose. Ce que j'ai écrit demeure ; les textes que j'ai traduits demeurent. Les armées prennent les villes, mais elles ne prennent pas la mémoire. C'est pour cela qu'il faut écrire, encore et encore, tant qu'il reste de l'encre.
Les armées prennent les villes, mais elles ne prennent pas la mémoire.
—Tu travailles encore chaque jour, à un âge où d'autres se reposent. Avoue-le-moi : tu rêves toujours de repartir là-bas, n'est-ce pas ?
Tu me connais trop bien pour que je mente. Oui, je tiens mon passeport à jour, et ne souris pas, car je suis sérieuse. Le corps proteste, les jambes ne valent plus celles d'autrefois, mais l'envie de partir, elle, n'a pas vieilli d'un jour. Tant que je respire, je veux apprendre encore, marcher encore, voir une route s'ouvrir devant moi. Je crois qu'on ne meurt pas d'être vieux, mais d'avoir cessé de désirer. Ici, à Digne, entre mes manuscrits et mes souvenirs, je continue d'écrire, et chaque livre est une manière de repartir sans bouger. Mais si demain on rouvrait les cols, je crois bien que je referais mon balluchon. L'aventure, mon fils, ce n'est pas un âge : c'est une façon de tenir debout jusqu'au dernier souffle.
On ne meurt pas d'être vieux, mais d'avoir cessé de désirer.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Alexandra David-Néel. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



