Dialogue imaginaire entre Mahbub ul Haq et Amartya Sen
par Charactorium · Amartya Sen (1933 — ?) · Économie · 6 min de lecture

C'est dans un bureau du PNUD, à New York, un matin d'hiver de 1991, que Mahbub ul Haq retrouve son vieil ami Amartya Sen. Sur la table, les épreuves du deuxième Rapport mondial sur le développement humain voisinent avec des tasses de thé refroidi et des colonnes de chiffres annotées à la main. Les deux hommes se connaissent depuis Cambridge, où ils étaient étudiants dans les années cinquante, et Mahbub — l'homme des indices frappants — vient interroger celui qu'il appelle sa conscience théorique, pour remonter à la source de leurs idées communes.
—Amartya, avant de parler d'indices et de théories, ramène-moi à 1943. Toi, l'enfant de neuf ans — qu'as-tu vu cet été-là, au Bengale ?
Tu sais, Mahbub, j'avais neuf ans, à Santiniketan. Un matin, des hommes squelettiques ont commencé à traverser notre région, marchant vers Calcutta où ils croyaient trouver à manger. Ils mouraient par milliers sur les routes. Ce qui m'a hanté, et me hante encore, c'est que les marchés regorgeaient de riz — je le voyais de mes yeux d'enfant. Les greniers n'étaient pas vides. Simplement, les journaliers, les pêcheurs, les barbiers avaient perdu tout moyen d'acheter : les prix montaient, leurs salaires non. Deux, trois millions de morts au milieu de l'abondance. Un enfant ne comprend pas la théorie économique, mais il comprend l'injustice. J'ai passé ma vie d'adulte à mettre des mots sur ce que j'ai vu à neuf ans.
Un enfant ne comprend pas la théorie économique, mais il comprend l'injustice.
—Et c'est de cette vision d'enfant qu'est né, des années plus tard, ton Poverty and Famines ? Explique-moi ce que tes chiffres ont révélé.
C'est exactement ce que j'ai voulu démontrer, données à l'appui. Pendant des années, j'ai épluché les récoltes, les prix et les salaires du Bengale de 1943, mais aussi de famines plus récentes en Afrique et en Asie. Et partout le même constat : la production alimentaire n'avait souvent pas chuté. Ce qui s'effondre, dans une famine, ce sont ce que j'appelle les droits d'accès — les entitlements —, l'ensemble de ce qu'une personne peut légalement obtenir par son travail, ses biens, ses échanges. Un salarié dont la paie ne suit pas la flambée des prix perd son accès à la nourriture même si les silos débordent. Cela change tout pour l'action publique, Mahbub : il ne s'agit pas seulement de produire davantage, mais de garantir à chacun les moyens réels d'acquérir de quoi vivre.
—On me demande souvent d'où te vient ce prénom, Amartya. Raconte-moi Tagore, et cette école étrange où tu as grandi.
Ah, mon prénom ! C'est Rabindranath Tagore lui-même qui l'a choisi — il était proche de ma famille. Amartya signifie « immortel » en sanskrit ; un fardeau de nom pour un nourrisson, tu en conviendras. J'ai grandi dans son école de Santiniketan, et cela a façonné tout le reste. On y étudiait dehors, sous les arbres, sans notes ni examens rigides. Tagore pensait que la curiosité meurt dès qu'on la met en cage. On nous encourageait à discuter, à contester, à choisir nos lectures. Je crois que mon goût pour l'argumentation — cette conviction que la raison se forge dans le débat et non dans l'autorité — je la dois à ces matins bengalis. Une école sans peur, en somme. C'est rare, et cela forme des esprits libres.
—À l'époque où nous étions tous deux à Cambridge, tu as traversé une épreuve dont tu parlais peu. M'en diras-tu davantage aujourd'hui ?
Tu es l'un des rares à l'avoir su, Mahbub. Vers dix-huit ans, on m'avait diagnostiqué un cancer de la bouche. Les médecins hésitaient sur le traitement. J'ai fait ce qu'aucun patient de mon âge n'osait alors : j'ai réclamé les statistiques de survie, je les ai étudiées, et j'ai choisi moi-même une radiothérapie très lourde. J'avais compris qu'on peut, qu'on doit, décider en connaissance de cause de ce qui touche sa propre vie. J'en ai gardé des séquelles — tu m'as vu manger avec précaution, éviter certains plats. Mais cette épreuve m'a appris une chose que la théorie seule ne m'aurait jamais donnée : la santé n'est pas un luxe qui vient après le développement, c'est la première des libertés réelles. Sans elle, tout le reste demeure abstrait.
—Nous employons sans cesse ce mot de « capabilités » dans nos rapports. Toi qui l'as forgé, comment le définirais-tu simplement, pour nos lecteurs ?
Prends deux personnes ayant le même revenu, Mahbub. L'une est en bonne santé, sait lire, vit dans une société qui la laisse s'exprimer ; l'autre est malade, illettrée, réduite au silence. Ont-elles la même vie ? Évidemment non. Ce qui compte, ce n'est pas ce qu'on possède, mais ce qu'on est réellement capable d'être et de faire : se nourrir, s'instruire, se déplacer, prendre part à la vie de sa communauté. J'appelle cela les capabilités. Un revenu n'est qu'un moyen ; la vraie richesse d'une existence, c'est l'éventail des choix réels qu'elle ouvre. Une femme à qui l'on interdit l'école est pauvre d'une pauvreté que nul chiffre de PIB ne dira jamais. Voilà pourquoi nous devons regarder les vies, et pas seulement les portefeuilles.

—Te souviens-tu de nos disputes, quand je bâtissais au PNUD le premier Rapport ? Tu doutais de mon indice unique — qu'est-ce qui t'a convaincu ?
Je m'en souviens très bien — je résistais, oui. Toi, Mahbub, tu voulais un chiffre unique, frappant, capable de rivaliser avec le PIB dans les journaux. Moi, l'économiste prudent, je te répondais qu'on ne peut réduire la richesse d'une vie humaine à un seul nombre sans trahir sa complexité. Tu m'as opposé, avec ton flair politique que je n'ai jamais eu, que sans un chiffre simple personne n'écouterait, et que la vulgarisation valait bien une petite entorse théorique. Tu avais raison. L'Indice de développement humain mêle espérance de vie, éducation et revenu. L'indice est imparfait, mais il a déplacé le regard du monde — ta victoire autant que la mienne. Sans ton obstination de 1989, je serais resté à peaufiner des équations pendant qu'on continuait de ne compter que l'argent.
L'indice est imparfait, mais il a déplacé le regard du monde — ta victoire autant que la mienne.
—Nos détracteurs à la Banque répètent que le revenu par tête suffit à mesurer le progrès d'une nation. Que leur réponds-tu, Amartya ?
Je leur réponds par une question, Mahbub : à quoi sert la richesse ? Le PIB mesure ce qu'un pays produit en un an, et c'est utile. Mais un pays peut voir son PIB grimper pendant que ses enfants meurent faute de dispensaires, que ses filles restent sans école, que ses paysans n'osent plus parler. La croissance n'est pas une fin ; elle est un moyen au service de vies que les gens ont raison de valoriser. Regarde certains États indiens, comme le Kerala : plus pauvres en revenu, mais où l'on vit plus longtemps et où l'on sait lire, parce qu'on y a investi dans la santé et l'éducation. Le revenu compte, je ne le nie pas. Mais en faire la mesure ultime du progrès, c'est confondre le carburant avec le voyage.

—Tu me confiais l'autre soir que les philosophes cherchent trop la cité parfaite. Où veux-tu les mener, à la place ?
C'est une conviction qui grandit en moi, Mahbub, et j'espère un jour en faire un vrai livre. Depuis Rousseau, tant de penseurs s'échinent à décrire les institutions d'une société idéale, parfaitement juste. Mais à quoi cela sert-il à l'enfant qui a faim aujourd'hui ? Ce qui nous révolte, à juste titre, ce n'est pas que le monde ne soit pas parfait — aucun de nous ne l'espère —, c'est qu'il existe autour de nous des injustices que nous pourrions supprimer, et que nous ne supprimons pas. La faim évitable, l'analphabétisme évitable, la mort évitable. Je préfère une théorie qui nous aide à comparer deux situations réelles et à choisir la moins injuste, plutôt qu'un rêve d'absolu qui ne dit jamais quoi faire lundi matin. La justice se juge à ses effets sur les vies, pas à la beauté de ses principes.
Il existe autour de nous des injustices que nous pourrions supprimer, et que nous ne supprimons pas.
—Tu affirmes qu'une vraie démocratie ne connaît jamais de grande famine. N'est-ce pas trop beau, venant de l'enfant du Bengale ?
Justement, c'est l'enfant du Bengale qui te le dit, Mahbub. La famine de 1943 a eu lieu sous un pouvoir colonial, sans presse indienne libre, sans élections où en répondre. Observe : aucune famine de grande ampleur ne s'est jamais produite dans un pays doté d'une presse libre et d'opposants qui votent. Pourquoi ? Parce qu'un gouvernement qui peut être renversé, qu'une presse peut dénoncer, ne peut se permettre de laisser mourir son peuple sans réagir. Le débat public n'est pas un luxe d'intellectuels ; c'est un système d'alerte et de protection. La discussion raisonnée entre citoyens fait partie des moyens du développement, au même titre qu'une récolte. Voilà pourquoi je ne sépare jamais la liberté politique de la lutte contre la pauvreté : ôte la voix aux gens, et tu leur ôtes aussi le pain.
—Nous vieillissons, Amartya. Si tout ce travail devait tenir en une seule idée à laisser aux jeunes économistes, laquelle choisirais-tu ?
Une seule ? Alors ce serait celle-ci : regardez les gens, pas seulement les grandeurs. Derrière chaque courbe de croissance, il y a des vies — une petite fille à qui l'on ouvre ou l'on ferme une école, un journalier qui mange ou ne mange pas. L'économie n'est pas la science de l'argent ; c'est, ou ce devrait être, la science de ce que les êtres humains peuvent devenir. Quand j'avais neuf ans, à Santiniketan, j'ai vu ce qui arrive lorsqu'on l'oublie. Toi et moi, Mahbub, nous avons passé nos vies à essayer de remettre l'humain au centre du calcul. Nous n'avons pas fini — il reste tant d'injustices remédiables. Mais si nos rapports, nos indices, nos livres poussent un seul ministre à demander « et les gens, dans tout cela ? », nous n'aurons pas travaillé en vain.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Amartya Sen. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


