Dialogue imaginaire entre Alan Greenspan et Ayn Rand
par Charactorium · Ayn Rand (1905 — 1982) · Philosophie · Lettres · Exploration · 6 min de lecture

C'est un soir d'hiver de 1961, dans l'appartement de l'East 36th Street à Manhattan, que Alan Greenspan retrouve Ayn Rand au milieu des bibliothèques qui couvrent les murs. La fumée du long porte-cigarette dessine des volutes sous la lampe de bureau, et les épreuves de For the New Intellectual traînent encore sur la table basse. Depuis des années, le jeune économiste fréquente le cercle qu'elle appelle avec ironie 'Le Collectif', buvant ses raisonnements comme d'autres boivent du café noir. Ce soir, il vient moins en disciple qu'en ami curieux de remonter aux sources d'une pensée qu'il croyait connaître.
—Ayn, vous parlez rarement de l'enfant que vous étiez. À Saint-Pétersbourg, en 1917, qu'avez-vous compris exactement le jour où l'on a pris la pharmacie de votre père ?
J'avais douze ans, Alan, et j'ai vu des hommes armés entrer chez nous au nom du peuple pour confisquer le travail d'une vie. Mon père n'avait volé personne : il avait construit, servi, mérité. En une matinée, on lui a dit que son droit n'existait plus, que le collectif passait avant lui. Je n'ai pas pleuré — j'ai été saisie d'une colère froide qui ne m'a jamais quittée. Ce jour-là, sans le vocabulaire que j'ai forgé depuis, j'ai su que sacrifier l'individu au groupe n'était pas de la générosité mais du vol organisé. Toute ma philosophie n'est que la mise en ordre rationnelle de cette évidence d'enfant. Le bolchevisme ne m'a pas convaincue de rien : il m'a montré ce qu'il fallait combattre.
Sacrifier l'individu au groupe n'était pas de la générosité mais du vol organisé.
—Vous êtes arrivée aux États-Unis en 1926 avec un simple visa de touriste. En posant le pied à Hollywood, saviez-vous déjà que vous ne repartiriez jamais ?
Je le savais avant même d'embarquer. La Russie n'était plus qu'une prison où le mot moi devenait suspect. L'Amérique, je l'avais vue au cinéma dans les salles de Petrograd : des gratte-ciel, des hommes qui décidaient de leur vie. C'était pour moi non pas un pays mais une idée faite de pierre et d'acier. Quand Cecil B. DeMille m'a remarquée par hasard à l'entrée des studios et m'a donné du travail de figurante, j'ai pris cela comme une confirmation : ici, le hasard récompensait celui qui se tenait debout, prêt. Je parlais mal l'anglais, je n'avais presque rien. Mais j'avais choisi ce pays par conviction, comme on choisit une valeur. On ne revient pas en arrière quand on a enfin trouvé où respirer.
L'Amérique n'était pas pour moi un pays mais une idée faite de pierre et d'acier.
—Parlons de Roark. Vous vous êtes inspirée de Frank Lloyd Wright pour The Fountainhead. Qu'est-ce qui, chez l'architecte, incarnait à vos yeux l'homme idéal ?
Ce n'est pas Wright que j'ai peint, Alan, c'est ce qu'un homme devrait être — et lui n'en fut qu'une esquisse partielle. Ce qui m'intéressait, c'était le créateur qui puise sa norme en lui-même et non dans l'approbation des autres. Roark préfère dynamiter son propre édifice plutôt que de le voir défiguré par un compromis. Cela choque : on y voit de l'orgueil. Moi, j'y vois la seule intégrité possible. L'homme qui crée ne demande à personne la permission d'exister, ni la charge de faire vivre les autres à sa place. Souviens-toi de ce que je t'ai fait lire de son discours : il ne reconnaît à quiconque un droit sur une minute de sa vie. Ce n'était pas de l'arrogance. C'était le refus d'être un homme de seconde main.
L'homme qui crée ne demande à personne la permission d'exister.
—Vous avez mis douze ans à écrire Atlas Shrugged, refusé par douze éditeurs. Dans ces années de doute, qu'est-ce qui vous empêchait d'abandonner ?
Le doute, Alan ? Je n'ai jamais douté du livre — seulement de la lâcheur des éditeurs. Douze ans, oui, parce que je voulais tout dire, jusqu'au discours de Galt qui à lui seul m'a demandé deux années. Douze refus, parce qu'aucun d'eux n'osait publier un roman qui déclare que l'homme n'a pas à s'excuser d'être productif. On me disait le livre trop long, trop philosophique, trop radical. J'ai répondu que je ne retrancherais pas une ligne. Ce que je décrivais était simple : si les créateurs du monde cessaient de porter les parasites, le monde s'arrêterait. Il fallait le montrer par un roman entier, pas par un pamphlet. Quand tu m'entends citer le serment de Galt, tu sais que je n'ai jamais vécu pour un autre, ni demandé à un autre de vivre pour moi.
Je n'ai jamais douté du livre — seulement de la lâcheté des éditeurs.
—On dit que ce roman est devenu, selon certains, le livre le plus influent après la Bible. Comment recevez-vous une comparaison aussi religieuse pour une œuvre si laïque ?
L'ironie ne m'échappe pas, et elle me réjouit. Un livre qui célèbre la raison, la production et la vie terrestre placé au voisinage d'un texte qui exige la foi et le sacrifice — quel meilleur symptôme de ce qui se joue en Amérique ? Je ne cherche pas à fonder une religion, Alan, tu le sais mieux que personne : rien ne me révulse davantage que la demande de croire sans preuve. Si Atlas Shrugged touche tant de lecteurs, ce n'est pas parce qu'il console, c'est parce qu'il donne un nom à ce qu'ils ressentent sans oser le dire : qu'il n'est pas coupable de vouloir vivre pour soi. Un livre n'est influent que lorsqu'il rend une pensée pensable. Le mien a rendu l'égoïsme rationnel enfin dicible.
Un livre n'est influent que lorsqu'il rend une pensée enfin pensable.

—En 1947, vous avez témoigné devant la commission HUAC à Washington comme 'témoin amical'. Vous, si méfiante de l'État — comment avez-vous vécu cette position ?
Avec un malaise que je n'ai jamais caché. J'y suis allée pour une raison précise : dénoncer la manière dont certains films peignaient l'Union soviétique en paradis souriant, alors que j'y avais vu la faim et la peur. On m'a demandé si Song of Russia mentait — j'ai dit qu'il mentait, parce que des gens affamés n'y avaient pas de raison de sourire. Cela, je savais de quoi je parlais. Mais je me méfiais des méthodes du maccarthysme : chasser des idées par la contrainte, c'est encore laisser l'État décider de ce qu'on peut penser. On ne combat pas le collectivisme par les armes du collectivisme. J'ai dénoncé la propagande, non les consciences. La frontière est étroite, Alan, et beaucoup l'ont franchie sans la voir.
On ne combat pas le collectivisme par les armes du collectivisme.
—Vous avez connu deux totalitarismes de loin, le nazisme et le stalinisme. Pour vous, qu'ont-ils de commun sous des uniformes si opposés ?
Ils ont exactement la même racine, et c'est pourquoi je refuse qu'on me dise 'de droite' ou 'de gauche'. Nazisme, communisme, socialisme : tous placent le collectif — la race, la classe, la nation — au-dessus de l'individu, et exigent qu'il se sacrifie. Les uniformes changent, la doctrine morale est identique : tu n'existes que pour le groupe. J'ai vu les bolcheviks au nom du peuple ; d'autres ont vu les nazis au nom du sang. Le contenu du prétexte importe peu ; c'est le principe du sacrifice qui tue. Voilà pourquoi je tiens l'altruisme, entendu comme devoir de vivre pour autrui, pour la porte d'entrée de tous les despotismes. L'homme qui accepte qu'il n'a pas le droit d'exister pour lui-même a déjà signé sa servitude.
Les uniformes changent, la doctrine morale est identique : tu n'existes que pour le groupe.

—Vous portez cette broche en signe dollar que tout le monde remarque. Provocation, ou déclaration ? Moi qui vous connais, je penche pour la seconde.
Tu me connais bien, Alan. Ce n'est pas une provocation, c'est un drapeau. Le dollar n'est pas, comme le répètent les moralistes, la racine du mal : c'est le symbole d'un échange libre entre hommes qui ne se pillent pas mais se servent mutuellement par le commerce. Un billet représente du travail, de l'intelligence, une valeur produite et non arrachée. Quand je porte ce signe sur ma poitrine, je dis : je n'ai pas honte de vivre de ce que je crée, ni de saluer ceux qui en font autant. Les sociétés qui méprisent l'argent finissent toujours par lui substituer le fouet ou le fusil. J'ai vu la Russie où l'on ne payait plus : on obéissait. Alors oui, je porte le dollar comme d'autres portent une croix — avec conviction.
Je n'ai pas honte de vivre de ce que je crée.
—Ce cercle que vous appelez 'Le Collectif' — un nom moqueur pour un groupe d'individualistes. Que cherchez-vous dans ces longues nuits de discussion avec nous ?
Le nom est une plaisanterie, bien sûr — le contraire de ce que vous êtes. Ce que je cherche ? Des esprits qui pensent, pas des admirateurs qui approuvent. Rien ne m'ennuie autant que l'accord servile. Quand tu me presses avec tes objections d'économiste, quand tu confrontes mes principes aux chiffres du monde réel, tu me rends service : une idée qui ne résiste pas à l'examen ne mérite pas d'être défendue. Ces nuits, avec le café noir et la fumée, ne sont pas des séances de dévotion — ce sont des laboratoires. Je construis l'objectivisme pièce par pièce, et j'ai besoin de contradicteurs loyaux pour éprouver chaque rouage. Une philosophie se bâtit comme un édifice de Roark : rien ne tient si une seule poutre est posée par complaisance.
Je cherche des esprits qui pensent, pas des admirateurs qui approuvent.
—Une dernière chose, plus intime. Vous travaillez la nuit, vous dormez tard, vous fumez sans cesse. Cette discipline étrange, d'où vous vient-elle ?
Ce n'est pas de la discipline, Alan, c'est un appétit. La nuit, le monde se tait et ne réclame plus rien de moi ; il ne reste que la page, la machine, et le problème que je veux résoudre. J'écris jusqu'à ce que la lumière revienne parce que penser est le seul plaisir que je ne rationne pas. La cigarette ? J'y vois un petit emblème : une flamme domptée au bout des doigts, l'homme qui maîtrise le feu au lieu de le craindre. Je mange peu, je m'habille sobrement, tout cela m'indiffère — ce ne sont que du carburant et de l'étoffe. Ce qui compte se passe dans la tête. On me croit austère ; je suis simplement quelqu'un qui a trouvé où mettre toute sa vie, et qui refuse de la dilapider ailleurs.
Penser est le seul plaisir que je ne rationne pas.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Ayn Rand. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


