Interview imaginaire avec Christophe Colomb
par Charactorium · Christophe Colomb (1451 — 1506) · Exploration · 6 min de lecture
Valladolid, printemps 1506. Dans une chambre modeste où s'entassent cartes roulées et coffres de voyage, un homme vieilli avant l'âge, perclus de goutte, reçoit son visiteur. Il se dit encore Amiral, parle de l'Asie comme d'une terre qu'il aurait presque touchée du doigt, et accepte de revenir, une dernière fois, sur quatre traversées qui ont défait le monde connu.
—Comment trouvait-on son chemin sur une mer dont aucune carte ne montrait le bout ?
On naviguait à l'estime, monsieur, ce qui veut dire qu'on devinait plus qu'on ne savait. Je gardais l'œil sur la boussole, et croyez-moi, elle m'a donné des sueurs : au large des Açores, son aiguille s'est mise à dévier du nord des étoiles, et j'ai dû taire cette diablerie à mes pilotes pour ne pas semer la panique. Le sablier qu'un mousse retournait toutes les demi-heures me donnait le temps, et le temps multiplié par la vitesse du navire me donnait la distance. Mes cartes portulanes, héritées des marins de Gênes, s'arrêtaient là où commençait l'inconnu. Au-delà, il n'y avait plus que mon jugement, le vent d'est qui poussait dans le dos, et la foi que la terre était ronde et qu'on finit toujours par buter contre elle.
On naviguait à l'estime, ce qui veut dire qu'on devinait plus qu'on ne savait.
—Que diriez-vous de la vie à bord, jour après jour, pendant des semaines sans terre en vue ?
Une vie de prières et de biscuits, monsieur. La journée se découpe en quarts de quatre heures ; on se relaie nuit et jour, et nul ne dort jamais d'un sommeil entier. À l'aube, je consulte la boussole et je note mon point dans le journal. À midi, je lève l'astrolabe vers le soleil pour mesurer sa hauteur — exercice ingrat sur un pont qui roule, je vous prie de le croire. On mange des galletas si dures qu'il faut les tremper, du lard salé, des pois, et l'on boit une eau qui croupit dans les tonneaux dès la troisième semaine. Le soir, l'équipage chante le Salve Regina au coucher du soleil, et moi je relève les étoiles. C'est dans cette monotonie, croyez-moi, que naît la peur — bien plus que dans la tempête.
—Vous souvenez-vous du moment où votre équipage a failli se retourner contre vous ?
Je m'en souviens comme d'une plaie. Nous avions quitté Palos le 3 août et voguions depuis des semaines vers l'ouest, sans rien voir que l'eau et le ciel. Les hommes murmuraient que je les menais à la mort, que ce vent d'est qui nous portait ne nous ramènerait jamais. J'avais pris une précaution dont je ne suis pas fier et dont je suis tout ensemble assez fier : je tenais deux comptes des lieues parcourues. L'un, véridique, pour moi seul. L'autre, raccourci, que je montrais à l'équipage, pour qu'ils se croient moins loin de chez eux qu'ils ne l'étaient. Un mensonge de capitaine, si vous voulez, mais un mensonge qui a tenu les couteaux dans leurs gaines jusqu'à ce que la terre paraisse enfin.
Un mensonge de capitaine, mais un mensonge qui a tenu les couteaux dans leurs gaines.
—On raconte qu'un simple marin aurait aperçu la terre avant vous, le 12 octobre. Qu'en est-il ?
Ah, voilà l'histoire qu'on aime me jeter au visage. C'est vrai qu'un homme de la Pinta, Rodrigo de Triana, a crié depuis la vigie qu'il voyait la terre, cette nuit-là. Mais voyez-vous, la veille au soir, j'avais moi-même aperçu une lueur dans le lointain, comme une chandelle qu'on lève et qu'on baisse. J'ai donc réclamé la récompense promise par les Rois Catholiques au premier qui verrait la terre. On me l'a reproché, et le pauvre Rodrigo a dû s'en aller le cœur amer. Faut-il avoir honte ? Je menais l'expédition, j'en portais le poids depuis des années de cour et de refus. Cette lumière, je l'ai vue — qu'on me croie ou non. Et l'île que nous touchâmes au matin, je la nommai San Salvador, le Saint-Sauveur, car c'est bien Lui qui nous y avait conduits.
—Lors de votre dernier voyage, comment avez-vous échappé à la famine en Jamaïque ?
Par le ciel, monsieur, au sens le plus littéral. Nous étions échoués sur les côtes de Jamaïque, mes navires rongés par les vers, mes hommes affamés, et les Taïnos qui d'abord nous ravitaillaient avaient cessé de nous donner le moindre épi de maïs. Or je possédais des tables astronomiques, et j'y lus qu'une éclipse de lune devait survenir sous peu. Je convoquai donc leurs chefs et leur annonçai que mon Dieu, courroucé de leur refus, allait leur ôter la lune et la teindre de sang. Quand l'ombre commença de manger l'astre, ce fut une terreur sacrée : ils accoururent, les bras chargés de vivres, me suppliant d'intercéder. Je fis mine de prier dans ma cabine, et quand l'éclipse passa, leur lune leur fut rendue. Ruse, direz-vous. Je l'appelle survie.
Je leur annonçai que mon Dieu allait leur ôter la lune et la teindre de sang.

—Comment avez-vous vécu d'être ramené en Espagne chargé de fers, vous qui étiez Amiral ?
Comme une humiliation dont je n'ai jamais guéri. En 1500, les Rois Catholiques envoyèrent à Hispaniola un certain Francisco de Bobadilla, avec pleins pouvoirs. Il trouva les colons révoltés, les Indiens maltraités, mon gouvernement contesté de toutes parts — je ne nie pas que la tâche m'avait dépassé, car on m'avait fait amiral et navigateur, non point juge ni geôlier de mes propres frères. Il me fit jeter aux fers et me renvoya enchaîné sur un navire. Le capitaine voulut m'ôter ces chaînes durant la traversée ; je refusai. Je voulais que la cour me vît tel qu'on m'avait réduit, et je gardai ces fers dans ma chambre jusqu'à ma mort, pour qu'on les ensevelît avec moi. Un homme qu'on a couronné amiral de la mer Océane ne se relève pas d'avoir été traité en larron.
—Pourquoi tenez-vous tant aux titres que la couronne vous avait promis ?
Parce qu'ils étaient écrits, monsieur, signés, scellés. Avant même de lever l'ancre, j'avais obtenu les Capitulations de Santa Fe, où Leurs Altesses me nommaient Amiral de la mer Océane, vice-roi et gouverneur de toutes les terres que je découvrirais, et cela pour toute ma vie et pour mes héritiers. Ce n'était pas vanité : c'était un contrat. J'avais risqué ma tête sur une idée que tous les doctes de Salamanque jugeaient folle, et l'on m'avait promis en retour de quoi élever ma maison. Quand on m'a dépouillé de mes charges, on n'a pas seulement blessé mon orgueil — on a rompu la parole d'un roi. Mon fils Diego a passé des années en procès pour réclamer ce qui m'était dû. La gloire, voyez-vous, ne nourrit pas ; ce sont les encomiendas et les revenus des terres qui font vivre une lignée.

—Vous parlez sans cesse de l'Asie. Étiez-vous certain d'avoir atteint les Indes ?
Certain, oui, et je le demeure jusqu'à cette chambre où vous me trouvez. Les côtes de Cuba, je les ai prises pour la terre ferme du Cathay ; les fleuves du Venezuela, lors de mon troisième voyage, m'ont semblé si puissants qu'ils ne pouvaient sourdre que d'un continent immense — peut-être les abords du Paradis terrestre. J'ai même écrit aux Rois Catholiques une chose étrange : à mesure que je remontais vers ces terres, il me parut que le monde n'était pas tout à fait rond comme une boule, mais bombé en un point, à la façon d'une poire, ou du téton d'une femme. Mes pilotes me regardaient de travers. Mais je voyais bien que les étoiles changeaient, que les eaux se comportaient autrement. J'étais aux portes de l'Orient — j'en aurais juré sur l'Évangile.
Le monde n'était pas tout à fait rond, mais bombé à la façon d'une poire.
—On dit que vous voyiez vos voyages comme une mission voulue par Dieu. Qu'entendez-vous par là ?
Que je n'étais qu'un instrument, monsieur, choisi pour une œuvre qui me dépassait. Ces dernières années, j'ai rassemblé des textes de l'Écriture et des prophètes dans un recueil — mon Livre des Prophéties — pour montrer que ma traversée était annoncée de longue date, et que porter le nom du Christ aux peuples ignorants des terres nouvelles n'était pas un hasard de marchand génois. Mon prénom même, Christophe, ne signifie-t-il pas « porteur du Christ » ? Je rêvais que l'or des Indes financerait une dernière croisade pour reprendre Jérusalem aux infidèles, comme Constantinople était tombée l'année de ma jeunesse. On me jugera peut-être illuminé. Mais sans cette certitude brûlante, jamais je n'aurais tenu trente-trois jours face à l'océan vide.
—Si l'on devait vous lire dans un siècle, que craindriez-vous qu'on découvre que vous n'avez pas su ?
Voilà une question qui me serre le cœur, car je la pressens sans vouloir l'entendre. Ces dernières nuits, un doute me visite : et si ces terres n'étaient ni le Cathay ni Cipango, mais un monde dont les Anciens n'avaient jamais parlé ? Un Florentin nommé Amerigo Vespucci, qui a suivi mes sillages, ose dire qu'il s'agit d'un mundus novus, un Nouveau Monde entier. Si cela se vérifiait, alors j'aurais ouvert une porte sans jamais voir la chambre qu'elle révélait. Je mourrai à Valladolid en me croyant l'homme qui a rejoint l'Asie par l'ouest. Qu'un autre récolte le nom de ces continents pendant que je garderai mes chaînes — voilà peut-être l'ironie que votre siècle retiendra. J'ai déplacé les bornes du monde, et le monde, en retour, m'a échappé.
J'ai déplacé les bornes du monde, et le monde, en retour, m'a échappé.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Christophe Colomb. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



