Interview imaginaire avec Claude Monet
par Charactorium · Claude Monet (1840 — 1926) · Arts visuels · 5 min de lecture
C'est dans la grande maison aux volets verts de Giverny, par un matin de septembre 1908, que Gustave Geffroy retrouve Claude Monet. Une odeur de térébenthine flotte encore dans l'atelier, et par la fenêtre on devine le bassin où dorment les nymphéas. Les deux hommes se connaissent depuis bientôt vingt ans, depuis cette lettre où le peintre lui confiait poursuivre la nature sans pouvoir l'atteindre. Geffroy n'est pas venu en critique ce jour-là, mais en ami, pour faire parler l'homme derrière la barbe blanche.
—Claude, tu te souviens de cette toile du Havre que tu as appelée Impression, soleil levant ? Comment ce mot t'est-il venu, ce matin-là dans la brume ?
Il fallait bien lui donner un titre pour le catalogue, mon cher Geffroy, et je ne pouvais pas écrire « vue du Havre » : ce n'était pas le port que je peignais, c'était la brume, le soleil rouge qui montait à peine, ce qui tremblait entre l'eau et moi. Alors j'ai lâché le mot impression, presque par paresse. Je ne savais pas qu'un nommé Leroy, au Charivari, allait s'en saisir pour nous tourner en ridicule. Il croyait nous enterrer ; il nous a baptisés. Toi qui as lu ses lignes, tu sais qu'il riait de notre « facture embryonnaire ». Eh bien, ce rire nous a donné un nom que nous n'aurions jamais osé choisir.
Il croyait nous enterrer ; il nous a baptisés.
—Ce mot d'impression qu'on vous a jeté à la figure en 1874, l'as-tu jamais regretté, ou l'as-tu fait tien ?
Regretté ? Non. Au début, je l'ai porté comme une moquerie cousue dans le dos. Mais le mot disait vrai, vois-tu. Je ne peins pas une chose, je peins la sensation que cette chose me donne à un instant qui ne reviendra plus. C'est cela, l'impression : ce qui est déjà parti quand on veut le saisir. Les messieurs du Salon voulaient des sujets, des histoires, des héros. Moi je n'avais à offrir qu'une heure du jour, une vapeur, un reflet. On nous a crus paresseux parce que notre touche restait visible. Mais cette touche rapide, c'était notre honnêteté : montrer la main qui tremble devant ce qui change.
Je ne peins pas une chose, je peins la sensation que cette chose me donne.
—Avant Giverny, je t'ai connu courant les berges avec ton barda. Parle-moi de ces outils qui t'ont permis de peindre dehors, sur le motif.
Tout cela tient à peu de chose, Gustave : un chevalet qu'on plie sous le bras, des tubes d'étain où la couleur attend sans sécher. Quand j'étais jeune, on ne pouvait pas songer à travailler en plein air comme nous l'avons fait : la peinture restait à l'atelier. Le tube de métal a tout changé, il a mis le paysage à notre portée. J'avais aussi mon bateau-atelier, une barque couverte que j'avais fait aménager d'après l'idée du père Daubigny : je m'y glissais au ras de l'eau pour peindre les reflets de la Seine, comme si j'étais moi-même un morceau de la rivière. Sans ces inventions, mon cher, je serais resté enfermé entre quatre murs à copier des plâtres.
Le tube de métal a tout changé, il a mis le paysage à notre portée.
—Lorsque tu m'as écrit en 1890 que tu poursuivais la nature sans pouvoir l'atteindre, tu commençais tes Meules. D'où t'est venue cette idée de peindre le même sujet sans fin ?
De mon impuissance, tout simplement. Je m'étais mis devant ces meules de foin en croyant qu'une toile suffirait. Mais la lumière bougeait, et avec elle tout changeait : la meule de cinq heures n'était plus celle de midi. Alors j'ai compris qu'il fallait plusieurs toiles, et passer de l'une à l'autre au fil des heures. Je me faisais apporter une brouette chargée de châssis dans le champ, et je tournais avec le soleil comme un cadran. Le sujet, vois-tu, ne compte presque pas. Une meule, une cathédrale, qu'importe : ce que je traque, c'est l'enveloppe d'air et de lumière qui les recouvre. Voilà ce que je te disais : courir derrière la nature, et la sentir filer entre les doigts.
La meule de cinq heures n'était plus celle de midi.
—Et ces trente toiles de la Cathédrale de Rouen, peintes depuis une fenêtre entre 1892 et 1894 — ce fut un supplice ou un bonheur ?
Un tourment, Geffroy, je ne te le cacherai pas, à toi moins qu'à quiconque. J'étais posté à une fenêtre en face du portail, et la pierre n'était jamais la même. Le matin elle était bleue, à midi dorée, le soir presque rose, et chaque nuage qui passait me volait mon effet. Je travaillais à dix toiles à la fois, courant de l'une à l'autre, en nage, désespéré de ne jamais finir. J'en ai pleuré de rage. Mais quand Durand-Ruel les a montrées ensemble, j'ai compris que ce n'était plus une cathédrale que j'avais peinte : c'était le jour lui-même, du lever au crépuscule, posé sur une vieille façade de pierre.
Ce n'était plus une cathédrale que j'avais peinte : c'était le jour lui-même.

—Te voici fixé à Giverny depuis 1883. Quand tu m'as reçu la première fois, le bassin n'existait pas. Comment as-tu fait surgir ce jardin d'eau ?
Je l'ai creusé, mon ami, au sens propre ! J'ai acheté le pré voisin, j'ai fait détourner un bras de l'Epte malgré les protestations des paysans qui craignaient pour leurs bêtes. On m'a pris pour un fou de dépenser tant pour des fleurs d'eau. J'emploie aujourd'hui plusieurs jardiniers, et l'un d'eux n'a d'autre tâche que de laver chaque matin la poussière sur les feuilles des nymphéas, afin que la surface reste pure quand je m'installe. Mon plus beau chef-d'œuvre, vois-tu, c'est peut-être ce jardin. Je l'ai composé comme une palette : ici les violets, là les jaunes, le pont japonais pour fermer le tableau. Je l'ai peint avant même de prendre le pinceau.
Mon plus beau chef-d'œuvre, c'est peut-être ce jardin.
—On t'imagine, Claude, l'œil rivé à ta toile du matin au soir. Mais raconte-moi tes journées ici, loin du peintre que le public croit connaître.
Tu sais bien que je me lève avant cinq heures, Gustave — tu m'as vu sortir alors que tu dormais encore sous mon toit ! Je veux la première lumière, celle qui n'a pas encore durci. Je mange beaucoup, j'ai besoin de forces, puis je file au jardin ou sur le motif. L'après-midi, si la lumière me trahit, je rentre retravailler en atelier ou je tourmente mes jardiniers de mes ordres. Le soir, c'est la famille dans la salle à manger jaune, les enfants, la correspondance, et au lit de bonne heure. On me croit ermite ; je suis surtout un homme réglé comme un horloger, esclave du soleil. Ma vraie maîtresse, c'est l'heure qui passe.
Je suis surtout un homme réglé comme un horloger, esclave du soleil.

—On dit ta table aussi soignée que ta peinture. Est-il vrai que le gourmet chez toi rivalise avec le peintre ?
On ne ment pas, pour une fois ! J'aime ma table autant que ma palette, et je crois qu'on peint mieux le ventre content. Mon potager me donne ses légumes, la Seine ses poissons, mes basses-cours leurs volailles. Je tiens un cahier de recettes que je garde jalousement, et je ne déteste pas surveiller la cuisine moi-même. Ce sont des plats normands, simples, mais il faut qu'ils soient justes, comme une couleur. Quand tu reviendras, je te ferai goûter cela plutôt que de t'assommer avec mes toiles. Un bon repas dans la salle jaune, parmi mes estampes japonaises : voilà encore une manière de composer une harmonie.
Je crois qu'on peint mieux le ventre content.
—Tu te plains parfois de tes yeux, mon vieil ami. Cette lumière que tu poursuis depuis quarante ans, crains-tu qu'elle finisse par te fuir ?
C'est ma hantise, Geffroy, et je n'en parle qu'à ceux qui me sont chers. Mes yeux ne sont plus ce qu'ils étaient ; les bleus me semblent troubles, les couleurs perdent leur franchise comme à travers un voile jaune. Imagine le supplice : avoir passé sa vie à servir la lumière, et la sentir s'éteindre de l'intérieur. Je crains de ne plus distinguer le ton que je pose du ton que je crois poser. Parfois je gratte une toile entière, persuadé de m'être trompé. Toi qui connais mon acharnement, tu devines mon angoisse : que deviendrai-je, peintre, le jour où je ne verrai plus juste ? Mais tant qu'il me reste une lueur, je veux la donner à mes grands panneaux d'eau.
Avoir passé sa vie à servir la lumière, et la sentir s'éteindre de l'intérieur.
—Justement, ces grands panneaux de nymphéas dont tu rêves à voix haute — quel sens donnes-tu à cette œuvre démesurée que tu entreprends sur le tard ?
C'est l'œuvre d'un vieil homme qui ne veut pas mourir tout entier, voilà la vérité. Je rêve de panneaux immenses, sans horizon, sans rive, où le visiteur entrerait comme dans l'eau elle-même et oublierait le monde. Plus de sol, plus de ciel : rien que la surface du bassin, les reflets, les fleurs qui flottent. Je voudrais offrir aux yeux fatigués un lieu de repos, une eau tranquille où se laisser bercer. Si mes forces et mes yeux tiennent, j'y travaillerai jusqu'à mon dernier jour. Tu seras peut-être là, Gustave, pour dire si le vieux Monet a tenu sa promesse, ou s'il s'est noyé dans son propre étang.
Le visiteur entrerait comme dans l'eau elle-même et oublierait le monde.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Claude Monet. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


