Interview imaginaire avec Guillaume le Conquérant
par Charactorium · Guillaume le Conquérant (1028 — 1087) · Politique · 6 min de lecture
Caen, dans la pénombre de l'Abbaye-aux-Hommes encore inachevée, le vieux roi reçoit entre deux conseils. Les mains posées sur le pommeau de son épée, il parle d'une voix lente, où la fierté du conquérant le dispute à la crainte de Dieu.
—On a beaucoup raillé les conditions de votre naissance. Comment êtes-vous venu au monde ?
Je suis né au pied du château de Falaise, vers l'an mil vingt-huit, du sang du duc Robert le Magnifique et d'Arlette, une fille de tanneur de la ville basse. Les grands de Normandie ne m'ont jamais laissé l'oublier : bâtard, me crachaient-ils, fils d'une roturière. Enfant, j'ai vu plus d'un de mes gardiens tomber le poignard dans le dos, car on voulait ma tête avant que je sache tenir une lance. Dieu en a décidé autrement. À sept ans, quand mon père mourut sur la route de Jérusalem, du côté de Nicée, je fus fait duc d'un duché qui me haïssait. On ne forge pas un fer tendre dans une telle fournaise.
Bâtard, me crachaient-ils — on ne forge pas un fer tendre dans une telle fournaise.
—Vous souvenez-vous du jour où vous avez cessé d'être un enfant que l'on protège pour devenir un duc que l'on craint ?
Ce jour eut un nom : Val-ès-Dunes, l'an quarante-sept. Les barons de l'Ouest s'étaient ligués pour me jeter à bas, croyant qu'un bâtard ne saurait commander un ost. J'ai chevauché aux côtés de mon suzerain, le roi Henri de France, et nous avons rompu leur révolte dans la plaine, près de Caen. J'avais à peine dix-neuf ans et déjà le destrier sous moi sentait la poudre des hommes en fuite. Ce matin-là, j'ai compris que la peur change de camp pour qui ose frapper le premier. Mes vassaux félons apprirent que le service du seigneur n'est pas une chose dont on se délie à sa guise.
—Parlons de la grande traversée. Que s'est-il passé lorsque vos navires ont touché la côte anglaise ?
Nous avons débarqué à Pevensey, à la fin de septembre de l'an soixante-six, plusieurs centaines de nefs glissant sur le sable. En posant le pied à terre, je trébuchai et tombai face contre le sol. Un murmure parcourut mes hommes : mauvais présage. Mais je me relevai, les deux poings pleins de cette terre anglaise, et je la leur montrai en criant que je tenais déjà le royaume dans mes mains. Au-dessus de ma tête flottait la bannière bénie que le pape Alexandre m'avait fait porter, car cette guerre n'était pas un brigandage : c'était le redressement d'un serment trahi. Dieu et le bienheureux Pierre marchaient avec moi.
Je me relevai, les deux poings pleins de terre anglaise, et je la leur montrai.
—Comment avez-vous vécu l'heure la plus périlleuse, en pleine mêlée à Hastings ?
Le quatorze octobre, sur la pente de Senlac, trois destriers furent tués sous moi, et chaque fois je retombai dans la boue mêlée de sang. Une rumeur courut alors plus vite que les flèches : le duc est mort. J'ai vu mes lignes vaciller, prêtes à fuir. Alors j'ai arraché mon casque nasal, ce heaume qui dérobe le visage des hommes, et j'ai relevé la tête pour qu'on me reconnût vivant. Mon chapelain Guillaume de Poitiers l'a rapporté depuis : je chevauchai ce jour-là avec une bravoure que je n'ose nommer mienne, car elle venait d'en haut. Un chef qui se cache sous son fer perd ses hommes avant de perdre la bataille.
—Et la chute d'Harold, ce rival qui avait rompu son serment — comment l'avez-vous apprise ?
Harold s'était parjuré : il avait juré sur les reliques, en Normandie, de soutenir ma cause, puis s'était coiffé lui-même de la couronne à la mort d'Édouard. Le ciel ne souffre pas longtemps le félon. Au soir de la bataille, on m'apprit qu'il avait été frappé à l'œil — ainsi le chante le Carmen de Hastingae Proelio — et abattu au milieu de sa garde. À la Noël de cette même année, on me sacra roi à l'abbaye de Westminster. Tandis qu'on m'acclamait, mes gardes au-dehors, croyant à une révolte, mirent le feu aux maisons : je reçus la couronne dans la fumée et les cris. Présage, peut-être, du prix qu'il faudrait encore payer.
Le ciel ne souffre pas longtemps le félon.

—Vous avez voulu connaître chaque arpent de votre royaume. D'où vous est venue cette idée du grand recensement ?
Quand on prend un royaume, il ne suffit pas de le tenir par l'épée : il faut le tenir par le compte. À ma cour de Noël, l'an quatre-vingt-cinq, je décidai d'envoyer mes hommes par toute l'Angleterre, comté après comté, pour inscrire chaque terre, chaque charrue, chaque bête, chaque âme et ce qu'elle me devait. On l'a appelé le Domesday Book, le livre du Jugement, car nul n'y échappait, pas plus qu'au Jugement dernier. Aucun prince de la chrétienté ne possédait pareil registre. Il me disait, à moi seul, l'exacte richesse de ce que Dieu m'avait confié — et nul baron ne pouvait plus me mentir sur ce qu'il tenait de ma main.
Le livre du Jugement, car nul n'y échappait, pas plus qu'au Jugement dernier.
—Comment avez-vous remodelé la vieille Angleterre saxonne pour la faire vôtre ?
J'ai pris les terres des seigneurs vaincus et je les ai redistribuées à mes compagnons en fiefs, à charge pour eux du service d'ost et de la fidélité jurée. Chacun les tenait de moi, et moi seul étais le suzerain de tous, plus haut que ne l'avait jamais été aucun roi anglais. Le vieux conseil des sages, le Witan, qui élisait les rois à sa guise, je l'ai laissé s'éteindre au profit de ma curia regis, ma propre cour. Et sur les collines, mes hommes élevèrent des centaines de mottes castrales, ces buttes coiffées d'une tour de bois, pour qu'un Normand veillât sur chaque vallée conquise. Ainsi l'ordre tient mieux qu'aux paroles : par la terre, le serment et la pierre.
—Votre mariage avec Mathilde a déplu à l'Église. Comment avez-vous réparé cette faute ?
J'épousai Mathilde de Flandre vers l'an cinquante et un, contre l'interdit du pape qui nous jugeait trop proches par le sang. Je l'aimais et j'avais besoin de cette alliance : je passai outre. Mais on ne brave pas longtemps l'Église sans devoir l'apaiser. En pénitence, nous fondâmes à Caen deux maisons de Dieu : l'Abbaye-aux-Hommes pour moi, l'Abbaye-aux-Dames pour elle. Par mes chartes, je les dotai de terres et de revenus, afin que des moines prient sans fin pour le salut de nos âmes. La pierre que j'ai dressée là vaut mieux qu'une absolution arrachée : elle dira ma faute et mon repentir longtemps après que ma voix se sera tue.

—Quelle place tenait la reine Mathilde dans cette œuvre de piété ?
Mathilde ne fut pas seulement l'épouse qui me donna mes héritiers : elle fut ma main droite quand je guerroyais outre-Manche, gardant la Normandie en mon absence. À Caen, son Abbaye-aux-Dames s'éleva en regard de la mienne, comme deux mains jointes en prière au-dessus de la ville. Elle y fonda et dota son monastère par ses propres chartes, et c'est là qu'on la coucha en terre, voici quelques années déjà, l'an quatre-vingt-trois. Je n'ai plus connu de paix véritable depuis. Une femme qui sait tenir un duché pendant qu'un homme conquiert un royaume mérite plus qu'un tombeau : elle mérite qu'on prie pour elle jusqu'à la fin des temps.
Deux abbayes comme deux mains jointes en prière au-dessus de la ville.
—Vous portez encore les marques de la guerre. Comment en êtes-vous venu à votre dernière blessure ?
Le roi Philippe de France, ce moqueur qui raillait mon embonpoint en disant que je relevais de couches comme une femme grosse, m'avait poussé à bout. Je suis allé brûler Mantes en représailles, et tandis que ma monture piétinait les braises de la ville, le pommeau de ma selle me meurtrit cruellement le ventre. La plaie ne guérit point. On me transporta du côté de Rouen, où je m'éteignis au mois de septembre. Un conquérant rêve de tomber sous une lance ennemie, au plus fort de la mêlée ; Dieu, pour m'enseigner l'humilité, a voulu qu'un cheval et une selle eussent raison de moi.
—On raconte que vos funérailles ne furent pas dignes du roi que vous étiez. Que redoutez-vous qu'on en dise ?
Je le sais, et cela m'enseigne ce que vaut la gloire des hommes. On me portera à l'Abbaye-aux-Hommes, dans le chœur que j'ai fait bâtir. Mais mon corps, devenu trop lourd des festins de gibier et de vins de toute une vie de roi, ne tiendra pas dans le coffre de pierre qu'on m'aura taillé. On me forcera, et la chair éclatera, répandant une puanteur telle que les moines abrégeront les prières et fuiront l'autel. Voilà le conquérant de l'Angleterre, le maître du Domesday Book : une dépouille qui déborde de son tombeau. Que celui qui s'enorgueillit de sa puissance vienne sentir, à Caen, ce que devient la pompe des rois.
Voilà le conquérant de l'Angleterre : une dépouille qui déborde de son tombeau.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Guillaume le Conquérant. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


