Interview imaginaire avec Hans Christian Andersen
par Charactorium · Hans Christian Andersen (1805 — 1875) · Lettres · 6 min de lecture
Copenhague, un soir d'hiver. Dans une chambre d'hôtel encombrée de carnets et de chutes de papier noir, un homme très grand se tient près de la fenêtre, des ciseaux à la main. Hans Christian Andersen reçoit avec la courtoisie inquiète de celui qui n'a jamais tout à fait cru à sa propre célébrité, et commence à parler de sa vie comme s'il en racontait le conte.
—On dit que vous vous reconnaissiez dans l'un de vos propres personnages. Lequel, et pourquoi ?
Le poussin gris, bien sûr, celui qu'on chasse de la basse-cour parce qu'il est trop grand, trop gauche, mal taillé. Quand j'ai écrit Le Vilain Petit Canard en 1843, je n'ai rien inventé : j'ai décrit l'enfant que j'étais, ce garçon d'Odense au nez trop long, aux pieds immenses, qui marchait comme un échassier et qu'on raillait. Toute ma jeunesse, on m'a fait sentir que je n'étais pas de la bonne couvée. Mais voyez-vous, je n'ai pas voulu écrire une plainte. J'ai voulu dire qu'on peut naître dans une cour à canards et se découvrir cygne, non par orgueil, mais parce qu'on a fini par trouver l'eau qui vous porte. Ce conte est le plus honnête miroir que j'aie jamais tendu, et il m'effraie encore un peu de m'y voir si nu.
On peut naître dans une cour à canards et se découvrir cygne, non par orgueil, mais parce qu'on a fini par trouver l'eau qui vous porte.
—Comment un fils de cordonnier d'Odense en arrive-t-il à fréquenter les cours royales d'Europe ?
Par une obstination que je prenais alors pour de l'espérance. J'ai quitté Odense à quatorze ans, en 1819, avec quelques pièces et l'idée folle de devenir chanteur ou acteur à Copenhague. La capitale m'a d'abord ri au nez, comme la basse-cour. Puis des protecteurs sont venus : la famille Collin, et plus tard le roi lui-même, qui m'a reçu en 1844. Comprenez-moi : un homme de ma naissance ne se hisse pas seul, il est porté. J'ai gardé toute ma vie la conscience aiguë de cette pauvreté première, la maison basse où mon père cousait des souliers. C'est pourquoi je n'ai jamais possédé de logis à moi : j'ai vécu en chambres d'hôtel et chez mes hôtes, comme si m'enraciner eût été présumer de mon droit à rester.
—Vos contes vous ont rendu immortel. Les considériez-vous, au départ, comme votre œuvre majeure ?
Pas le moins du monde, et c'est ce qui me confond encore. En 1835, j'ai publié ce premier mince recueil de Contes racontés pour les enfants presque honteusement, comme un divertissement glissé en marge de ma vraie ambition, qui était la poésie et le roman. Je croyais que mon Improvisatoren, né de mon voyage en Italie, ferait ma gloire. Dans la préface, j'avouais simplement avoir repris les histoires entendues enfant et les avoir racontées à ma manière, en y ajoutant ce que le monde m'avait appris. Et voilà que ces bagatelles ont peu à peu mangé tout le reste ! J'ai mis des années à admettre que mon immortalité, si elle existe, dormait dans ces pages que je jugeais légères. L'écrivain ne choisit pas toujours la porte par laquelle il entrera dans l'avenir.
J'ai mis des années à admettre que mon immortalité dormait dans ces pages que je jugeais légères.
—On raconte que vous lisiez vos contes à voix haute dans les salons. Que cherchiez-vous dans ces lectures ?
À retrouver la voix avant le livre. Mes contes ne sont pas nés sur le papier mais dans la bouche, comme les histoires qu'on me contait enfant. Aussi, dans les salons de Copenhague, je ne me contentais pas de lire : je jouais, je changeais de timbre, je faisais le vent et la vieille femme, je mimais d'un geste la mer ou la mort. Mon long corps maladroit devenait soudain utile. Les enfants riaient, les dames se taisaient, et je sentais le conte vivre dans l'air avant de se figer dans l'encre. Souvent je terminais en prenant mes ciseaux pour découper, sous leurs yeux, une silhouette de château ou de danseuse. Pour moi, écrire et raconter ne se séparent pas : un conte mort sur la page est un oiseau empaillé.
—Le voyage a tenu une place immense dans votre existence. Que représentait-il pour vous ?
Mon vrai domicile, puisque je n'en eus jamais d'autre. Dès 1833, une bourse royale m'a permis de partir vers le sud, et Rome m'a saisi comme une révélation : la lumière, les ruines, la foule des rues, tout y nourrissait mon imagination affamée. De ce séjour est sorti mon Improvisatoren. Depuis, je n'ai plus cessé de courir l'Europe et jusqu'en Orient, ma grande malle de cuir sanglée d'une corde solide, car j'avais une terreur d'enfant de perdre mes bagages. Dans mon carnet, je notais tout : un visage, un toit, une phrase entendue, et ces croquis devenaient plus tard des contes. Voyez-vous, je crois que je n'écrivais bien que déraciné. L'homme sédentaire regarde toujours le même mur ; le voyageur, lui, voit le monde se renouveler chaque matin par la fenêtre d'une diligence.
Je crois que je n'écrivais bien que déraciné.

—Vos contemporains parlaient de vous comme d'un virtuose des ciseaux. D'où vous venait cet art du papier découpé ?
D'un besoin de faire surgir l'image en même temps que le récit. Tandis que je parlais, mes doigts pliaient et taillaient une feuille noire, et il en sortait des cygnes, des sylphes, des théâtres miniatures, des arbres peuplés de visages. Je ne dessinais pas le découpage à l'avance : je le laissais naître comme le conte, d'un seul élan, et c'était toujours un petit mystère de déplier le papier pour voir ce que les ciseaux avaient décidé. J'offrais ces silhouettes à mes hôtes comme on offre une part de soi ; certaines, dit-on, sont aujourd'hui gardées précieusement. Le théâtre m'avait fasciné dès l'enfance — j'avais rêvé d'y monter — et le papier découpé fut peut-être ma scène de poche, le seul théâtre où je tenais tous les rôles sans qu'on me chasse des planches.
—Vous avez dédié des contes à la cantatrice Jenny Lind. Que fut-elle pour vous ?
Une voix que j'ai aimée plus que de raison, et qui ne m'aima jamais en retour. On l'appelait le Rossignol du Nord, et le surnom était juste : l'entendre chanter, c'était comme entendre l'art vivant lui-même, celui qui jaillit du cœur et non d'un mécanisme. Je crois bien que mon conte Le Rossignol, en 1843, est né de là — de cette opposition entre l'oiseau véritable, fragile et libre, et l'automate serti de pierreries que la cour préfère parce qu'il ne déçoit jamais. Jenny me traitait en frère, en ami cher, jamais en amant. J'ai porté cette tendresse sans retour comme une note tenue qui ne se résout pas. Beaucoup de mes contes, au fond, parlent de cela : d'un amour qui se donne tout entier et reçoit, pour seule réponse, le silence poli de l'autre.
J'ai porté cette tendresse sans retour comme une note tenue qui ne se résout pas.
—Vos lettres révèlent un cœur d'une intensité brûlante. Comment viviez-vous cette ferveur des sentiments ?
Comme une fièvre dont je ne guérissais pas. J'ai écrit un jour à mon ami Edvard Collin des mots que je n'oserais peut-être pas redire aujourd'hui : que je l'aimais comme je n'avais jamais aimé un être humain, et que mon affection pour lui avait quelque chose de féminin dans sa douceur. Voyez ma franchise — ou ma maladresse, car elle m'a souvent coûté. J'aimais trop, trop vite, trop fort, hommes et femmes, et cet excès effrayait ceux que j'aimais. La timidité me rendait muet en société, mais la plume me déliait jusqu'à l'imprudence. Peut-être est-ce pour cela que je me suis réfugié dans les contes : là, une sirène peut se changer en écume pour un prince qui l'ignore, et nul ne vous reproche d'avoir le cœur trop grand.
—Votre séjour chez Charles Dickens, en 1857, s'est terminé dans le malaise. Que s'est-il passé ?
J'avais tant rêvé de cette amitié, et je l'ai abîmée par ma seule présence. Dickens m'avait reçu chez lui, en Angleterre, et moi, dans mon bonheur naïf, je suis resté cinq semaines — bien au-delà de ce que la politesse anglaise pouvait endurer. Je sentais quelque chose se durcir autour de moi sans en comprendre la cause : ma langue maladroite, mes habitudes étranges, ma façon de m'attarder. J'ai noté dans mon journal que je me faisais l'effet d'un invité de trop dans cette maison qui bourdonnait de vie sans plus de place pour moi. Après mon départ, ses lettres se sont espacées, puis ont cessé. J'ai mis longtemps à admettre que l'homme qui m'avait ouvert sa porte était soulagé de la refermer. C'est, de toutes mes peines, l'une de celles qui me piquent encore.
J'ai mis longtemps à admettre que l'homme qui m'avait ouvert sa porte était soulagé de la refermer.
—Au terme d'une telle vie, quel regard portez-vous sur le chemin parcouru depuis la maison du cordonnier ?
Celui d'un homme qui peine à croire à son propre conte. J'ai écrit, en ouverture du récit de ma vie, que mon existence était un beau conte de fées, riche et heureux ; que si une fée bienveillante avait croisé l'enfant pauvre et sans appui que j'étais et lui avait promis sa protection, ma destinée n'aurait pu être plus douce. Et c'est vrai — depuis la chambre basse d'Odense jusqu'aux dîners des rois, depuis le poussin moqué jusqu'au citoyen d'honneur qu'on m'a fait en 1867. Pourtant, sous la merveille, j'ai toujours senti le froid de la petite fille aux allumettes, cette peur de n'être qu'un imposteur qu'on finira par renvoyer à la cour à canards. Un conte heureux, oui — mais raconté par quelqu'un qui n'a jamais cessé d'avoir peur du noir.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Hans Christian Andersen. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



