Interview imaginaire avec Hans Christian Andersen
par Charactorium · Hans Christian Andersen (1805 — 1875) · Lettres · 5 min de lecture
C'est dans le salon encombré de Gad's Hill Place, près de Rochester, que Charles Dickens retrouve son hôte danois en cet été 1857. La pluie anglaise martèle les vitres, et sur la table traîne une feuille de papier noir qu'Andersen a découpée la veille pour amuser les enfants. Les deux hommes s'admirent depuis des années par lettres, mais cinq semaines de vie commune ont tendu le fil de leur amitié. Dickens, mi-affectueux mi-agacé, pose enfin les questions qu'il n'osait écrire.
—Mon cher Hans, vous voilà fêté dans toute l'Europe, et pourtant je vous sens toujours sur la défensive. D'où vient cette ombre ?
Toi qui m'observes depuis cinq semaines sous ton propre toit, tu l'as sûrement deviné, Charles. Je suis né à Odense, fils d'un cordonnier, dans une chambre où tenaient à peine un lit et un établi. Enfant, on se moquait de ma taille, de mon nez, de mes grands pieds. Quand j'ai écrit Le Vilain Petit Canard en 1843, je n'inventais rien : je racontais le poussin gris que toute la basse-cour rejetait, et qui découvre un matin qu'il est un cygne. Mais vois-tu, même devenu cygne, on garde au fond de la gorge le souvenir des coups de bec. La gloire ne guérit pas l'enfance ; elle la dore, c'est tout.
Même devenu cygne, on garde au fond de la gorge le souvenir des coups de bec.
—Vous avez intitulé votre vie un conte de fées. N'est-ce pas un peu de coquetterie, vous qui en avez tant souffert ?
Pas de coquetterie, Charles, mais de la gratitude. Dans Le Conte de ma vie, en 1855, j'ai écrit que si une fée bienveillante m'avait rencontré enfant pauvre et sans appui, ma destinée n'aurait pu être plus heureuse. Songe au chemin : un gamin d'Odense qui quitte sa ville à quatorze ans pour Copenhague, rêvant de chanter ou de jouer la comédie, et qui finit reçu dans les cours royales. Cela ressemble bien à un conte, n'est-ce pas ? Seulement, dans les vrais contes, il y a toujours un prix à payer. La petite sirène perd sa voix. Moi, j'ai gardé la mienne, mais j'ai payé en solitude.
Dans les vrais contes, il y a toujours un prix à payer.
—Hier soir encore, vous avez sorti vos ciseaux devant mes enfants. Ce papier découpé, est-ce un simple jeu ou autre chose ?
Tes petits ont ri, et c'est là tout mon secret. Quand je découpe une silhouette dans le papier noir — un château, un cygne, un danseur — je raconte déjà l'histoire avant qu'elle ne soit écrite. Mes mains parlent en même temps que ma bouche. Dans les salons de Copenhague, je lisais mes contes à voix haute, mimant le vieux crapaud et la fière princesse, et pendant ce temps mes ciseaux travaillaient. Le conte n'est pas un objet de bibliothèque, Charles : c'est une voix, un geste, un soir près du feu. Tu écris pour des milliers de lecteurs muets ; moi, j'ai toujours besoin de voir un visage s'éclairer en face de moi.
Le conte n'est pas un objet de bibliothèque : c'est une voix, un geste, un soir près du feu.
—Vous lisez vos histoires à voix haute là où d'autres se contentent de les imprimer. N'est-ce pas le comédien manqué qui reparaît ?
Tu mets le doigt sur ma vieille blessure. À quatorze ans, je suis monté à Copenhague pour devenir acteur ou chanteur, et l'on m'a refusé partout : ma voix muait, mon corps était gauche, je faisais rire au mauvais moment. Le théâtre m'a fermé sa porte. Alors j'ai fait de chaque salon ma scène, de chaque dîner une représentation. Quand je lis La Reine des Neiges, je suis tour à tour Gerda, le renne et la sorcière. Le comédien manqué n'est pas mort, Charles : il a seulement échangé les planches contre une feuille de papier et un cercle d'auditeurs. On ne tue jamais tout à fait l'enfant qui voulait monter sur scène.
J'ai fait de chaque salon ma scène, de chaque dîner une représentation.
—On murmure que votre Rossignol cache une femme. Vous pouvez bien me le dire, à moi qui vous loge.
À toi, oui, je le dirai à demi-mot. Il y eut une voix, Charles, la plus pure que j'aie entendue : celle de la soprano suédoise Jenny Lind, qu'on surnommait le Rossignol du Nord. Je l'ai aimée comme on aime un astre, sans espoir de jamais le toucher. Elle me tenait pour un frère, un ami cher, jamais davantage. Mon Rossignol, en 1843, oppose l'oiseau vivant à l'oiseau mécanique tout incrusté de pierreries : c'est l'art véritable contre l'artifice. Mais c'est aussi un homme qui sait que le chant le plus beau ne se possède pas, qu'il s'envole toujours vers une autre fenêtre que la sienne.
Je l'ai aimée comme on aime un astre, sans espoir de jamais le toucher.

—Vous écrivez sur l'amour avec une telle douleur. Le cœur d'Andersen est-il donc resté tout entier inconsolé ?
Inconsolé, le mot est juste, et je ne le confierais qu'à un ami sous son propre toit. J'ai aimé des femmes qui me voyaient en frère, et j'ai éprouvé pour certains amis une tendresse si vive qu'elle m'effrayait moi-même — il y a en elle, je l'ai écrit un jour à Edvard Collin, quelque chose de féminin dans sa douceur. Le monde veut des cœurs simples ; le mien ne l'a jamais été. Voilà pourquoi mes contes finissent si souvent dans la neige ou dans la mer : La Petite Fille aux allumettes meurt de froid en rêvant de chaleur. J'ai mis dans ces enfants gelés tout ce que je n'ai jamais pu réchauffer en moi.
J'ai mis dans ces enfants gelés tout ce que je n'ai jamais pu réchauffer en moi.
—Hans, soyons francs entre nous : ce séjour chez moi, à Gad's Hill, se prolonge. Sentez-vous, comme moi, qu'un fil se tend ?
Je le sens, Charles, et tu ne sais pas combien cela me serre. Je suis venu avec tant de joie, t'admirant comme nul autre écrivain anglais. Mais je vois bien que ma langue maladroite, mes habitudes étranges, mes silences embarrassés pèsent à ta maison qui bourdonne déjà de tant de vie. J'ai noté dans mon journal que je me sens parfois un invité de trop. C'est mon mal de toujours : je m'attache trop fort, je reste trop longtemps, je ne sais pas deviner le moment de partir. Pardonne au canard gris qui, ayant enfin trouvé un toit chaleureux, n'osait plus reprendre son vol.
Je m'attache trop fort, je reste trop longtemps, je ne sais pas deviner le moment de partir.
—Vous avez serré la main de Victor Hugo, des frères Grimm, de tant de grands hommes. Pourtant ces amitiés vous échappent. Pourquoi ?
Parce que je les veux trop, Charles, voilà la vérité que je n'avouerais à personne d'autre. J'arrive le cœur ouvert, je donne ma confiance entière, et cette ferveur même effraie ceux que j'approche. Les Grimm m'ont reçu poliment sans trop savoir qui j'étais ; Hugo m'a salué de loin. Je traverse l'Europe en quête de frères, et je repars souvent avec le sentiment d'avoir trop demandé. Un homme habitué dès l'enfance au rejet ne dose jamais bien sa tendresse : il s'offre tout entier ou il se tait. C'est sans doute pour cela que je m'entends mieux avec les enfants — eux ne calculent pas la mesure d'une affection.
Un homme habitué dès l'enfance au rejet ne dose jamais bien sa tendresse.
—Cette malle de cuir qui encombre mon vestibule depuis cinq semaines — elle dit tout de vous, n'est-ce pas, éternel voyageur ?
Elle dit tout, en effet, et je ris que tu l'aies remarquée. Je n'ai jamais possédé de vraie maison, Charles : j'ai vécu en hôtels, chez mes protecteurs, en chambres louées, ma malle toujours prête, ficelée d'une corde car je tremble de perdre mes bagages. En 1833, une bourse royale danoise m'a permis de partir pour Rome ; ce voyage m'a transformé, il a nourri mon roman Improvisatoren et tout mon imaginaire depuis. Le voyage est mon véritable foyer. Les routes d'Europe m'ont donné ce qu'aucun toit ne m'a offert : le sentiment, chaque matin, que le monde recommence et qu'un nouveau conte m'attend au prochain relais.
Je n'ai jamais possédé de vraie maison : le voyage est mon véritable foyer.
—Avant de nous quitter, dites-moi : que cherchez-vous vraiment sur toutes ces routes, carnet à la main ?
Je cherche, Charles, le regard neuf de l'enfant qui découvre. Mon carnet ne me quitte jamais : j'y note un visage entrevu dans une auberge, la lumière sur les collines de Funen, une parole de paysan. Tout cela devient conte un jour ou l'autre. Au fond, je crois que je voyage pour ne pas m'arrêter de m'émerveiller, car le jour où je cesserai de m'étonner, je cesserai d'écrire. Le petit cordonnier d'Odense est toujours en chemin, sa malle ficelée, ses ciseaux dans la poche, espérant qu'au tournant de la prochaine route l'attend une histoire qu'il n'a pas encore racontée. Voilà, mon ami, le seul foyer que je connaisse.
Le jour où je cesserai de m'étonner, je cesserai d'écrire.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Hans Christian Andersen. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



