Dialogue imaginaire entre Henrietta Bird et Isabella Bird
par Charactorium · Isabella Bird (1831 — 1904) · Exploration · Lettres · 6 min de lecture

C'est dans le petit salon d'Édimbourg, un après-midi gris de l'hiver 1893, que Henrietta retrouve sa sœur aînée entre deux départs. Sur la table s'entassent les liasses de lettres qu'Isabella lui a adressées depuis les Rocheuses, le Japon et la Perse, à côté d'une théière qui refroidit. Les deux femmes se connaissent mieux que quiconque : l'une a couru le monde, l'autre a lu chaque page de ces courses au coin du feu. Henrietta vient ce jour-là non pour admirer l'exploratrice, mais pour faire parler la sœur fragile qu'elle seule connaît.
—Isabella, tu te souviens de ces hivers où je te veillais, le dos brisé, les nuits blanches ? Comment la selle a-t-elle fait ce qu'aucun médecin n'a su faire ?
Comment l'oublier, ma chère Henrietta — c'est toi qui posais les compresses et qui écoutais mes plaintes jusqu'à l'aube. En Angleterre, j'étais un corps souffrant, une invalide qu'on plaignait. Le médecin, à bout, m'a prescrit le voyage comme d'autres prescrivent une eau thermale. Et le miracle, tu le connais mieux que personne : dès que je fus en selle dans le Colorado, en 1873, les maux de dos, les insomnies, les crises nerveuses se sont évanouis comme une brume au matin. Je te l'ai écrit depuis les Rocheuses : je n'ai jamais été aussi bien portante qu'au milieu du danger et de la solitude. Le grand air me guérissait de ce que la médecine n'avait jamais su soigner. Ce n'est pas mon corps qui était malade, vois-tu — c'est le salon qui l'était.
Ce n'est pas mon corps qui était malade — c'est le salon qui l'était.
—Dans tes lettres du Colorado, tu me parlais sans cesse de ce Mountain Jim. Dis-moi vraiment qui était cet homme au visage lacéré.
Ah, Jim Nugent. Tu as dû me trouver bien imprudente d'écrire tant de lignes sur un trappeur borgne, le visage déchiré par les griffes d'un grizzly, dont tout Estes Park redoutait les colères. Et pourtant, ma sœur, c'était le plus beau spécimen de l'Ouest américain que j'aie rencontré. Il m'a escortée jusqu'au sommet du Longs Peak, à plus de quatre mille mètres, me halant sur les rocs quand mes forces cédaient. Là-haut, l'air était vif comme du cristal, chaque sommet enneigé brillait comme incrusté de diamants — jamais l'Europe ne m'avait montré pareille chose. Sous la brute perçait un homme cultivé, mélancolique, qui récitait des vers au coin du feu. Je ne t'ai jamais tout dit de lui dans mes lettres, Henrietta ; certaines pages, je les ai gardées pour moi.
C'était le plus beau spécimen de l'Ouest, et sous la brute perçait un homme qui récitait des vers.
—En 1878, tu m'as terrifiée : partir seule dans le nord du Japon, là où nulle Occidentale n'avait mis les pieds. Qu'y cherchais-tu ?
Je sais, tes lettres de réponse trahissaient ton inquiétude, et je t'écrivais pour te rassurer autant que pour tout consigner. Le Tōhoku, puis Hokkaidō : des routes que nul étranger n'empruntait, où je voyageais à cheval ou tirée dans une jinrikisha par un homme trottant des heures durant. Je dormais chez l'habitant, sur les tatamis, malgré les puces et la chaleur. Ce que je cherchais ? La vérité d'un peuple, loin des ports où les Occidentaux se rassemblent. J'ai vu les Aïnous, ce peuple ancien du nord, leurs villages, leurs rites. Les paysans me regardaient passer avec une stupéfaction mêlée de courtoisie ; jamais une étrangère n'avait traversé ces hameaux. On m'offrait du thé, des fleurs, des sourires qui valaient toutes les lettres de recommandation du monde. C'est de ces carnets qu'est né Unbeaten Tracks in Japan.
On m'offrait du thé, des fleurs, des sourires qui valaient toutes les lettres de recommandation du monde.
—L'an dernier, à Londres, on t'a reçue à la Royal Geographical Society. Puis la rumeur court qu'on veut déjà en exclure les femmes. Comment le vis-tu ?
Avec une lucidité qui, je l'avoue, m'amuse presque, ma chère Henrietta. En 1892, nous fûmes une poignée de femmes admises parmi ces messieurs — moi qui, depuis des années, remettais à la Société mes cartes dessinées à la main et mes relevés de baromètre anéroïde pris au flanc des montagnes. Et voilà que le scandale gronde chez les conservateurs, qu'on parle déjà de revenir en arrière et de nous fermer la porte pour vingt ans. Qu'importe ! J'ai soixante et un ans, j'ai franchi des cols perses à trois mille mètres, dormi sous la tente des chefs kurdes. Ce n'est pas un vote de gentlemen londoniens qui décidera si je suis géographe. Le terrain m'a admise bien avant leur Société ; il ne peut pas m'en exclure.
Le terrain m'a admise bien avant leur Société ; il ne peut pas m'en exclure.

—La presse s'est moquée de ta tenue — cette jupe sur des culottes de cheval. Toi qui fus élevée comme moi, comment as-tu osé braver ainsi les convenances ?
Tu ris, mais tu sais combien cela m'a coûté de sarcasmes ! J'ai conçu moi-même cette tenue : une jupe ample qui se retrousse pour l'escalade, portée sur des culottes de cheval en drap résistant, bottes de cuir et veste à capuche. Surtout, j'ai abandonné le corset en voyage — et c'est cela, plus que tout, qui a scandalisé les feuilles londoniennes, qui m'ont dépeinte en amazone indécente. Que voulais-tu ? On ne franchit pas un torrent des Rocheuses sanglée dans une baleine de fanon. Je montais en amazone quand il le fallait, mais j'adoptais la selle à plat dès que le terrain l'exigeait, au grand dam des bien-pensants. La décence, ma sœur, ce n'est pas de mourir corsetée au fond d'un ravin ; c'est de rentrer vivante et de rapporter ce qu'on a vu. Le reste n'est que broderie de salon.
La décence, ce n'est pas de mourir corsetée au fond d'un ravin ; c'est de rentrer vivante.
—Quand tu rentres ici, à Édimbourg, entre deux voyages, retrouves-tu la femme fatiguée que je connais, ou gardes-tu quelque chose des pistes ?
Tu poses là, Henrietta, la question que je me garde de poser tout haut. Oui : dès que je repose les pieds sur nos pavés écossais, les anciens maux rôdent de nouveau. Le dos se raidit, le sommeil me fuit, l'ombre du salon revient. Notre maison est le contraire exact de mes pistes — je l'aime pour toi, pour nos lectures au coin du feu, pour ces lettres que tu as toutes gardées. Mais je sens bien que je n'y guéris pas ; j'y attends. Ce que je rapporte des routes, ce n'est pas seulement des carnets et des plaques photographiques : c'est une santé qui n'existe qu'en mouvement. Voilà pourquoi je repars toujours, même quand tu me supplies de rester. Tant que je voyage, je ne suis jamais malade — et cela, personne d'autre que toi ne peut le comprendre.
J'y attends, je n'y guéris pas : ma santé n'existe qu'en mouvement.

—Dans ces auberges japonaises, ces ryokan, tu me décrivais des nuits bien rudes. Comment supportais-tu, toi si délicate, une telle vie ?
Rudes, elles l'étaient, et je ne te cachais rien des puces ni des moustiques qui me dévoraient sous la moustiquaire ! Mais vois le paradoxe, ma sœur : cette femme délicate que tu veillais en Angleterre supportait, là-bas, ce qui aurait fait fuir bien des hommes robustes. Je mangeais le riz qu'on m'offrait, je buvais le thé fort à l'aube, je dormais sur les tatamis en refusant les provisions d'Europe — car partager la nourriture des habitants ouvrait plus de portes que toutes les recommandations. J'appris à goûter les bains chauds des ryokan, ce délassement inconnu chez nous. Le soir, à la lueur d'une bougie, je t'écrivais dix pages avant de sombrer. La délicatesse dont tu parles, c'était l'affaire des salons ; sur la route, il ne restait qu'une volonté têtue et une curiosité que rien ne rassasiait.
La délicatesse, c'était l'affaire des salons ; sur la route, il ne restait qu'une volonté têtue.
—Ces cartes que tu traces toi-même, ce baromètre que tu emportes en montagne — dis-moi, te sens-tu savante autant qu'écrivaine ?
Voilà une question que seule une sœur oserait me poser sans flagornerie. Je ne me suis jamais crue savante à la manière de ces géographes de cabinet qui tracent des frontières sans avoir senti le vent d'un col. Les tribus kurdes, je te l'ai écrit, connaissaient leur terrain mieux que n'importe lequel d'entre eux. Mais oui : j'emporte mon baromètre anéroïde, je note les altitudes, je dessine des cartes des régions que nul Européen n'a relevées, et je les remets à la Société. Cela n'est pas de la littérature, c'est de la mesure, patiente, faite à dos de cheval sous la pluie. J'écris pour émouvoir, je mesure pour prouver. Les deux se répondent : sans le récit, mes chiffres dormiraient dans un tiroir ; sans les chiffres, mes récits ne seraient que des romans. Je crois avoir été, à ma modeste façon, un peu des deux.
J'écris pour émouvoir, je mesure pour prouver ; sans le récit, mes chiffres dormiraient dans un tiroir.
—Le Longs Peak, tu me l'as décrit comme le sommet de ta vie. Qu'as-tu ressenti, tout là-haut, que tes lettres n'ont pas su dire ?
Mes lettres, si bavardes fussent-elles, sont restées en deçà, tu as raison. Là-haut, à quatre mille trois cent quarante-six mètres, le monde entier semblait posé à mes pieds. Le ciel était d'un bleu intense, l'air si pur qu'il faisait mal à respirer, et chaque cime enneigée brillait comme incrustée de diamants. Jim m'avait halée sur les derniers rochers, muet, presque grave, comme s'il sentait que ce moment ne se répéterait pas. J'ai pleuré, Henrietta — de fatigue, de vertige, et d'autre chose que je ne saurais nommer. Une femme que Londres jugeait invalide se tenait au sommet d'une montagne des Amériques, seule maîtresse de ce qu'elle voyait. Ce que je n'ai pas su t'écrire, c'est que j'ai compris là, dans ce silence de cristal, que je ne pourrais plus jamais me contenter d'un fauteuil au coin du feu.
Dans ce silence de cristal, j'ai compris que je ne pourrais plus jamais me contenter d'un fauteuil.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Isabella Bird. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


