Interview imaginaire avec John Locke
par Charactorium · John Locke (1632 — 1704) · Philosophie · Politique · 6 min de lecture
Octobre 1703. Dans le cabinet de travail que les Masham lui prêtent à Oates, en pleine campagne de l'Essex, un vieil homme asthmatique nous reçoit entre ses livres et ses instruments scientifiques. La théière fume, la lumière décline ; John Locke, soixante et onze ans, accepte de remonter le fil d'une vie partagée entre la lancette, la plume et l'exil.
—Comment un homme que l'on dit philosophe en est-il venu à tenir le bistouri au chevet d'un grand seigneur ?
On oublie volontiers que j'ai d'abord été un homme de médecine, formé à Christ Church d'Oxford, où la fréquentation de Robert Boyle m'a donné le goût de l'observation patiente plutôt que des systèmes. En 1666, je rencontrai Anthony Ashley Cooper, le futur comte de Shaftesbury, dont le foie était rongé par un kyste qui le tuait à petit feu. J'ai supervisé une opération que mes confrères jugeaient téméraire : ouvrir, drainer, poser un tube d'argent pour que l'humeur s'écoule. Il survécut des années. Cette lancette, ces instruments rangés dans ma trousse, m'ont ouvert non pas les corps seulement, mais les cercles du pouvoir anglais. Un philosophe qui n'a jamais vu saigner un homme parle de la nature humaine comme un aveugle parle des couleurs.
Un philosophe qui n'a jamais vu saigner un homme parle de la nature humaine comme un aveugle parle des couleurs.
—Pourquoi avoir quitté l'Angleterre pour les Pays-Bas en 1683, au péril de tout perdre ?
Parce que l'on me croyait mêlé à une conspiration contre Charles II, ce que la cour appelait l'affaire de Rye House. Servir Shaftesbury, c'était porter sur soi l'ombre de ses combats ; quand il tomba, je devins suspect par contagion. J'ai donc passé la Manche et trouvé refuge à Amsterdam, puis à Utrecht, dans cette Hollande où l'on pouvait penser tout haut sans qu'un mouchard ne vous suive. Ce furent cinq années d'un exil que je ne souhaite à personne, et pourtant les plus fécondes de mon existence. Loin des espions, je travaillais en secret mes manuscrits, ceux du gouvernement civil et de l'entendement, que je n'osais montrer qu'à de rares amis. La tolérance hollandaise fut pour moi moins une idée qu'une chose respirée chaque matin.
La tolérance hollandaise fut pour moi moins une idée qu'une chose respirée chaque matin.
—Vous souvenez-vous des circonstances de votre retour en Angleterre ?
Février 1689. La mer était froide et le navire chargé d'espérances. J'eus l'honneur insigne de rentrer à bord du même bâtiment que Marie, la future reine, celle qui allait régner aux côtés de Guillaume d'Orange. Imaginez ce que c'était : un homme banni, qu'un roi soupçonnait de complot, revenant non plus en fugitif mais dans le sillage d'une souveraine, au lendemain d'une révolution qui s'était faite presque sans verser de sang. La Glorieuse Révolution avait renversé Jacques II et ouvert un règne où le Parlement comptait enfin. À cinquante-sept ans passés, je sentais que le moment était venu de sortir mes papiers de l'ombre. Tout ce que j'avais mûri dans le silence pouvait enfin paraître au grand jour.
—Que répondez-vous à ceux qui prétendent que l'esprit naît déjà pourvu d'idées innées ?
Qu'ils regardent un nouveau-né. Où sont ces vérités que Dieu y aurait gravées ? Je n'en trouve aucune. Dans mon Essai sur l'entendement humain, j'ai osé écrire ceci : « Supposons donc que l'esprit est, comme on dit, une page blanche, vide de tout caractère, sans aucune idée : comment vient-il à être rempli ? D'où lui vient cette prodigieuse quantité que l'imagination de l'homme y a tracée ? À cela je réponds en un mot, de l'expérience. » Cette page blanche, cette ardoise vierge, voilà ma boussole. Tout ce que nous savons entre par les sens, comme la lumière entre par la fenêtre. Descartes voulait des idées toutes faites dans notre berceau ; moi, je n'y vois qu'une promesse vide que la vie, peu à peu, vient écrire.
Tout ce que nous savons entre par les sens, comme la lumière entre par la fenêtre.
—Comment, à partir de rien, l'esprit parvient-il à former des pensées aussi vastes ?
Par un travail d'assemblage, patient et muet. Les sens nous livrent d'abord des idées simples : ce rouge, ce froid, cette amertume du thé que je bois en vous parlant, ce poids dans la main. L'esprit ne les invente pas, il les reçoit, comme la cire reçoit l'empreinte. Mais il ne reste pas oisif : il compare, il joint, il sépare, et de ces matériaux bruts il bâtit les idées complexes, celles d'une armée, d'une justice, d'un triangle. Voilà toute notre architecture intérieure : pas de palais descendu du ciel, mais une maison montée pierre à pierre avec ce que l'expérience charrie. C'est humble, et c'est pourquoi cela me paraît vrai. Les grands systèmes qui prétendent tout déduire sans rien observer me font l'effet de châteaux bâtis sur le vide.
—Vous affirmez qu'un peuple peut légitimement se dresser contre son roi. N'est-ce pas une pensée dangereuse ?
Dangereuse pour les tyrans seulement. Dans mes Deux Traités du gouvernement civil, je pars de l'état de nature, et là je m'écarte de mon contemporain Hobbes, qui n'y voit qu'une guerre de tous contre tous. Pour moi, cet état est déjà gouverné par la raison et la loi naturelle : l'homme y possède sa vie, sa liberté, ses biens. S'il consent à former une société, c'est pour mieux protéger ces droits naturels, non pour les abandonner à un maître. Dès lors, le prince qui foule ces droits aux pieds rompt le pacte le premier ; ce n'est pas le peuple qui se révolte, c'est le souverain qui, par sa tyrannie, déclare la guerre à son peuple. Résister, alors, n'est pas un crime : c'est rendre au gouvernement sa fin véritable.
Ce n'est pas le peuple qui se révolte, c'est le souverain qui, par sa tyrannie, déclare la guerre à son peuple.
—Pour quelle raison, selon vous, les hommes consentent-ils à se donner un gouvernement ?
Je l'ai formulé sans détour au paragraphe 123 du second traité : « La grande et principale fin que se proposent les hommes, lorsqu'ils s'unissent en communauté et se soumettent à un gouvernement, c'est de conserver leurs propriétés. » Entendez ce mot largement : par propriété, je désigne la vie, la liberté et les biens d'un homme, tout ce qui est proprement sien. Dans l'état de nature, chacun jouit de ces choses, mais sans juge impartial pour trancher les querelles ni force commune pour défendre le faible. Le contrat social n'est rien d'autre que cela : nous renonçons à nous faire justice nous-mêmes, à condition qu'une autorité commune garde ce que nous avons de plus cher. Un gouvernement qui détruit ce qu'il devait garder se renie lui-même.

—Vous avez publié, sous le voile de l'anonymat, un plaidoyer pour la tolérance. Pourquoi tant de prudence ?
Parce qu'en cette Europe-là, dire que l'on doit laisser chacun prier Dieu à sa façon était une témérité. La France de Louis XIV venait de révoquer l'édit de Nantes et jetait ses protestants sur les routes ; les bûchers fumaient encore dans bien des mémoires. Dans ma Lettre sur la tolérance, j'ai écrit ce que je tiens pour le cœur de l'affaire : « Je tiens que la tolérance est la principale marque distinctive de la véritable Église. » Le magistrat est fait pour gouverner les corps et les biens, non les consciences ; l'Église, pour le salut des âmes, n'a d'autre arme que la persuasion. Mêler les deux, c'est corrompre l'un par l'autre. La foi que l'on impose par la contrainte n'est qu'une grimace de foi.
La foi que l'on impose par la contrainte n'est qu'une grimace de foi.
—On vous objecte une contradiction : l'apôtre de la liberté fut aussi mêlé au commerce des esclaves. Qu'avez-vous à dire ?
Je ne fuirai pas la question, car elle est juste et elle me pèse. Oui, j'ai été parmi les fondateurs de la Compagnie royale d'Afrique, et j'ai tenu la plume, en 1669, des Constitutions fondamentales de la Caroline, qui reconnaissaient à un maître pouvoir absolu sur ses esclaves. Comment l'homme qui proclame que tout être naît libre a-t-il pu écrire pareille chose ? Je pourrais plaider le siècle, les intérêts de mes protecteurs, la distance des colonies. Mais je sais ce que vaut une telle excuse dans la bouche de celui qui a fait de la liberté le premier des droits naturels. Il y a là une plaie que mes traités ne referment pas. Que d'autres, après moi, jugent si mes principes valaient mieux que ma conduite ; je crains de connaître leur réponse.
Il y a là une plaie que mes traités ne referment pas.
—À l'heure où nous parlons, dans cette retraite d'Oates, comment vivez-vous ces dernières années ?
En médecin de moi-même, autant qu'il se peut. Mon asthme me reprend l'haleine, mes yeux faiblissent et réclament ces lunettes à monture de métal qui ne me quittent plus. Je me lève tôt encore, je lis l'Écriture, je réponds à des correspondants de toute l'Europe, je révise mes ouvrages d'une main plus lente. Les soirées chez les Masham, à Oates, sont ma vraie douceur : Damaris Masham est elle-même philosophe, et nos conversations valent les meilleurs livres. Je mange frugalement, suivant mes propres prescriptions, j'évite la viande grasse et l'alcool fort, et je goûte ce thé venu d'Orient dont l'Angleterre raffole depuis peu. Un homme qui a beaucoup voyagé et beaucoup craint finit par trouver qu'une chambre tranquille, des amis et des livres sont une fortune suffisante.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de John Locke. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


