Interview imaginaire avec John Locke
par Charactorium · John Locke (1632 — 1704) · Philosophie · Politique · 6 min de lecture
C'est dans le cabinet de travail d'Oates, en cette fin d'automne 1703, que je retrouve mon vieil ami John Locke, calé près de la fenêtre où la lumière grise de l'Essex tombe sur ses papiers en ordre. L'asthme le fatigue, mais l'œil reste vif, et l'odeur du thé qu'il affectionne flotte encore entre les rayonnages chargés de livres. Voilà bientôt douze ans qu'il loge sous notre toit, et nos soirées de discussion m'ont appris à connaître l'homme derrière les traités. Aujourd'hui, je viens en philosophe autant qu'en amie, lui arracher ce qu'il tait au public.
—John, vous qui dormez sous mon toit depuis tant d'années, parlez-moi de ces cinq années passées en Hollande, lorsque le roi vous croyait conspirateur. Qu'y avez-vous trouvé ?
Ah, Damaris, tu touches là à mes années les plus secrètes. Quand j'ai fui en 1683, après cette malheureuse affaire de Rye House, je n'étais qu'un homme suspecté, privé de mon nom et de ma place à Oxford. Mais Amsterdam et Utrecht m'ont donné ce que l'Angleterre me refusait : le silence pour penser. J'y ai vécu sous de faux noms, allant d'un logis à l'autre, et c'est dans cette solitude que j'ai enfin couché sur le papier ce que je ruminais depuis vingt ans. La tolérance des Hollandais n'était pas une idée de livre pour moi : c'était l'air que je respirais chaque matin. Sans cet exil, crois-moi, je n'aurais jamais osé écrire ce que j'ai écrit.
Amsterdam et Utrecht m'ont donné ce que l'Angleterre me refusait : le silence pour penser.
—On raconte que vous êtes rentré en 1688 sur le même navire que la reine Marie. Qu'avez-vous ressenti en revoyant les côtes anglaises ?
Quel jour, Damaris ! Figure-toi un homme de cinquante-six ans, banni cinq ans durant, qui voit enfin se lever les falaises de son pays — et non plus en fugitif, mais dans le sillage d'une princesse qui vient ceindre la couronne. La mer était rude, l'hiver mordant, mais je n'avais pas froid. Tout ce que j'avais défendu dans l'ombre se réalisait au grand jour : un roi chassé sans qu'une goutte de sang coule, un Parlement qui reprend ses droits. J'ai senti que mes manuscrits, jusque-là cachés, pourraient enfin paraître. Ce retour fut le commencement de tout ce que j'ai publié ensuite. Jamais homme ne fut plus heureux de remettre pied sur une terre qui l'avait proscrit.
Non plus en fugitif, mais dans le sillage d'une princesse qui vient ceindre la couronne.
—Avant le philosophe, il y eut le médecin. Racontez-moi cette opération qui sauva le comte de Shaftesbury — vous m'en avez si souvent dit un mot sans tout dire.
C'est vrai que j'en parle peu, et pourtant ma plume doit beaucoup à ma lancette. J'ai rencontré Anthony Ashley Cooper en 1666, et quand un abcès au foie menaça de l'emporter, j'ai osé ce que d'autres médecins n'osaient point : faire ouvrir et drainer le kyste, y laisser un tuyau d'argent pour évacuer le mal. L'audace était grande, l'époque tenait cela pour téméraire. Mais il vécut, et de longues années encore. De ce jour, il me tint pour son ami autant que pour son médecin, et m'ouvrit les portes du gouvernement. Vois l'étrange chose, Damaris : c'est en sauvant un corps que j'ai gagné l'accès aux affaires de l'État. Ma médecine fut l'antichambre de ma politique.
C'est en sauvant un corps que j'ai gagné l'accès aux affaires de l'État.
—Toi qui aimes débattre avec moi au coin du feu, explique-moi encore cette idée que l'esprit naîtrait vide, comme une ardoise que rien n'a marquée.
Volontiers, car nul ne me presse mieux que toi sur ce point. Suppose, Damaris, que l'esprit d'un nouveau-né soit comme une page blanche, vide de tout caractère, sans aucune idée. D'où vient alors cette prodigieuse quantité de pensées que l'homme y trace ? Je réponds en un mot : de l'expérience. Tout ce que nous savons nous vient des sens d'abord, puis de la réflexion de l'esprit sur ses propres opérations. Il n'est point d'idées innées, gravées en nous avant que nous ayons vécu — c'est là que je romps avec Monsieur Descartes et ses disciples. Les idées simples nous arrivent par les sens ; les complexes, l'esprit les assemble lui-même. Ôte l'expérience, et tu ôtes toute connaissance.
Ôte l'expérience, et tu ôtes toute connaissance.
—Cette page blanche ne vous semble-t-elle pas un peu cruelle, John ? Qu'advient-il alors de ce qui distingue un honnête homme d'un méchant ?
Cruelle ? Au contraire, Damaris, j'y vois la plus grande des espérances. Si rien n'est gravé d'avance, alors rien n'est fatal : l'homme n'est pas condamné par sa naissance à être bon ou mauvais. Je tiens que, de tous les hommes que nous rencontrons, neuf sur dix sont ce qu'ils sont, bons ou mauvais, utiles ou non, par leur éducation. Voilà pourquoi j'ai tant écrit sur la manière d'élever un enfant — non par la verge et la mémoire forcée, mais par la raison et l'habitude de la vertu. Toi qui penses si finement, tu sais qu'une âme bien conduite vaut tous les dons du berceau. La page est blanche, certes, mais c'est à nous de l'écrire avec soin.
Si rien n'est gravé d'avance, alors rien n'est fatal.
—Vous soutenez que les hommes se donnent un gouvernement pour une fin précise. Laquelle, et que devient ce gouvernement s'il trahit cette fin ?
La grande et principale fin que se proposent les hommes, lorsqu'ils s'unissent en communauté et se soumettent à un gouvernement, c'est de conserver leurs propriétés — j'entends par là leur vie, leur liberté et leurs biens. Avant toute loi humaine, Damaris, ces droits nous appartiennent par nature. L'homme quitte l'état de nature non pour devenir esclave, mais pour mieux garantir ce qu'il possède déjà. Aussi le pouvoir n'est-il qu'un dépôt confié par le peuple. Si le prince se retourne contre ceux qu'il devait protéger, s'il devient tyran, alors il rompt lui-même le pacte, et le peuple recouvre le droit de lui résister. Le pouvoir légitime n'est jamais qu'un service ; dès qu'il devient domination, il se renie.
Le pouvoir n'est qu'un dépôt confié par le peuple.
—Vos amis murmurent que ce Traité est dangereux, qu'il arme la révolte. Ne craignez-vous pas qu'on en abuse pour renverser tout ordre ?
On me fait ce reproche, et je le comprends, Damaris, mais il repose sur une méprise. Je n'arme point la révolte des humeurs et des séditieux ; je dis seulement qu'un peuple n'est pas tenu d'aimer ses chaînes. Les hommes ne se soulèvent pas pour des fautes légères ni pour quelque maladresse de leurs gouvernants — ils endurent longtemps, par nature. Mais quand une longue suite d'abus leur découvre un dessein de les asservir, alors résister n'est pas désordre : c'est défendre l'ordre véritable contre celui qui le viole le premier. Le rebelle, au vrai, c'est le tyran qui se met hors la loi. Songe à ce que nous venons de vivre en 1688 : ce ne fut pas un crime, mais un remède.
Le rebelle, au vrai, c'est le tyran qui se met hors la loi.

—Mon ami, je dois vous le demander en amie : comment l'homme qui chérit tant la liberté a-t-il pu prêter sa main à la Compagnie d'Afrique et aux lois de la Caroline ?
Tu poses là, Damaris, la question que je redoute le plus, et tu as raison de ne pas m'épargner. Oui, j'ai placé mon argent dans la Compagnie royale d'Afrique, et oui, en 1669, j'ai tenu la plume pour les Constitutions de la Caroline, qui reconnaissaient à un maître pouvoir sur ses esclaves. Je ne te servirai pas d'excuses faciles : c'était l'œuvre d'un secrétaire au service de ses protecteurs et de leurs intérêts dans les colonies. Mais je sais l'objection que tu retiens : comment celui qui écrit que tout homme naît libre peut-il souffrir cela ? Je n'ai pas de réponse qui me satisfasse pleinement. Il est des contradictions qu'un homme porte sans les résoudre, et celle-là pèse sur ma conscience plus que je ne le dis en public.
Il est des contradictions qu'un homme porte sans les résoudre.
—Vos forces déclinent, John, et je le vois chaque soir. Regrettez-vous d'avoir tant attendu pour publier, vous qui aviez déjà cinquante-sept ans ?
Regretter ? Non, Damaris, je crois plutôt que chaque chose vint à son heure. J'ai porté l'Essai sur l'entendement humain et les Deux Traités près de vingt ans dans mes tiroirs, les reprenant, les corrigeant, n'osant les livrer. Un homme plus pressé les eût gâtés. Il fallait l'exil pour les mûrir, et la Glorieuse Révolution pour leur ouvrir un monde prêt à les entendre. Que les deux parussent presque ensemble, alors que j'avais déjà les cheveux gris, ne me chagrine point : un fruit cueilli trop tôt n'a pas de saveur. Et puis, vois-tu, ici à Oates, près de toi et de tes livres, j'ai pu encore les relire et les amender. Je m'éteindrai en ayant dit ce que j'avais à dire. C'est plus que n'obtiennent la plupart des hommes.
Un fruit cueilli trop tôt n'a pas de saveur.
—Une dernière chose, mon cher John. De toutes ces causes que vous avez défendues, laquelle vous tient le plus à cœur ce soir, au coin de notre feu ?
Au coin de ce feu où nous avons tant disputé, Damaris, je crois que c'est la tolérance qui me revient le plus tendrement. J'ai vu l'Europe se déchirer au nom de Dieu, et notre roi de France chasser ses protestants comme on chasse le gibier. J'ai écrit que la tolérance est la principale marque distinctive de la véritable Église : qui persécute son prochain sous prétexte de religion s'écarte lui-même de la vraie foi. Persuader n'appartient qu'à la raison ; contraindre les consciences, jamais. Si l'on retient une seule chose de moi, j'aimerais que ce fût celle-là — non point une théorie, mais une manière d'aimer les hommes différents de soi. Le reste, mes traités, mon empirisme, ne sont que des chemins vers cette même clairière.
Persuader n'appartient qu'à la raison ; contraindre les consciences, jamais.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de John Locke. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


