Interview imaginaire avec Julia Kristeva
par Charactorium · Julia Kristeva (1941 — ?) · Philosophie · Lettres · 5 min de lecture

Fin d'après-midi dans un appartement haussmannien du Ve arrondissement, entre des bibliothèques débordant de volumes en quatre langues. Julia Kristeva nous reçoit après une journée partagée entre l'écriture et le divan, un café noir refroidi à portée de main. La conversation glisse vite de la linguistique à l'exil, comme si l'un ne pouvait aller sans l'autre.
—Comment se retrouve-t-on à Paris, à vingt-quatre ans, en maîtrisant à peine la langue du pays ?
C'était décembre 1965. J'arrivais de Sliven avec une bourse du gouvernement français dans ma poche et un français scolaire, appris chez les sœurs dominicaines de Bulgarie. Cinq dollars sur moi, m'a-t-on répété depuis, et une valise de livres russes. Très vite on m'a ouvert les portes du séminaire de Roland Barthes, à l'École Pratique des Hautes Études, rue de Tournon. Imaginez la scène : cette jeune femme de l'Est qui butait sur les mots et qui, pourtant, brûlait de dire quelque chose que ces messieurs si sûrs de leur langue n'avaient pas encore formulé. Le français que je ne possédais pas, je l'ai habité comme un étranger habite une ville : par effraction, par désir. C'est peut-être là, dans ce décalage, que tout a commencé.
Le français que je ne possédais pas, je l'ai habité comme un étranger habite une ville.
—Que représentait pour vous ce séminaire de Barthes dans le Paris intellectuel de l'époque ?
Barthes écoutait. C'est rare, un maître qui écoute. Dans ce petit amphithéâtre de l'École Pratique des Hautes Études, on ne récitait pas un savoir, on le fabriquait à voix haute, ensemble. J'y arrivais lestée de Saussure et de Hjelmslev — mes exemplaires du Cours de linguistique générale étaient noircis d'annotations — mais je sentais que le structuralisme, si rigoureux fût-il, laissait le corps et le désir à la porte. Barthes m'a laissée entrer avec mes Slaves dans mes bagages. Autour de nous, c'était Saint-Germain-des-Prés, les Deux Magots, les éditeurs, cette effervescence où l'on croisait Sartre au coin d'une table. Pour une exilée de vingt-quatre ans, c'était moins un décor qu'une chambre d'écho où mes intuitions trouvaient enfin des interlocuteurs.
C'est rare, un maître qui écoute.
—Vous souvenez-vous du moment où le mot « intertextualité » s'est imposé à vous ?
1966, 1967. Je lisais Mikhaïl Bakhtine dans le texte, en russe, un penseur que la France ignorait alors presque totalement. Il parlait de dialogisme : l'idée que la parole d'un homme est toujours pleine des paroles des autres. Cela m'a foudroyée. J'ai compris qu'aucun texte n'est une île, qu'il est un tissu de citations, une absorption d'écritures antérieures. J'ai forgé ce mot, intertextualité, dans un article de la revue Tel Quel consacré à Bakhtine. Je l'écris dans Séméiôtiké : le mot poétique est « un dialogue de plusieurs écritures : de l'écrivain, du destinataire, du contexte culturel actuel ou antérieur ». Ce que je ne pouvais pas prévoir, c'est qu'on l'enseignerait un jour aux lycéens comme une évidence.
J'ai compris qu'aucun texte n'est une île.
—Pourquoi votre premier grand livre, Séméiôtiké, portait-il ce projet d'une « sémanalyse » ?
Parce que la sémiologie, telle qu'on la pratiquait, décortiquait des signes comme on démonte une horloge, en oubliant que dans le langage il y a de la pulsion, du rythme, du corps. J'ai voulu croiser la science des signes et la découverte freudienne. Séméiôtiké, en 1969, c'était cela : une lecture des processus par lesquels un texte produit du sens et, du même geste, produit un sujet. Le langage n'est pas un facteur, une poste qui livrerait un contenu déjà ficelé — il fabrique celui qui parle en même temps que ce qui est dit. On a trouvé le titre grec pédant, l'écriture ardue. Peut-être. Mais je refusais de simplifier un objet qui, lui, ne l'était pas.
—Comment cohabitent en vous la théoricienne et l'analyste qui reçoit des patients ?
Le matin appartient à la théorie ; je me lève vers six heures, un café noir, deux heures d'écriture avant que le monde ne réclame son dû. L'après-midi, je m'assois derrière le divan, et là ce ne sont plus des concepts, ce sont des voix, des silences, des corps qui souffrent. J'ai suivi une formation lacanienne parce que je pressentais que la théorie littéraire, seule, tournait à vide. Écouter une dépression, une angoisse, un rêve, cela vous apprend sur le langage ce qu'aucune bibliothèque ne donne. Soleil noir, en 1987, est né de ces après-midi-là autant que de mes lectures de Nerval ou de Duras. Le divan est mon second laboratoire — plus honnête, souvent, que le premier.
Le divan est mon second laboratoire — plus honnête, souvent, que le premier.

—Qu'est-ce que cette expérience clinique vous a permis de penser sous le nom d'« abjection » ?
L'abjection, c'est ce mouvement de rejet violent qui nous saisit devant ce qui menace la frontière de notre identité : un cadavre, du sang, une souillure. Dans Pouvoirs de l'horreur, en 1980, j'ai tenté de dire cette expérience qui n'est ni tout à fait dedans ni tout à fait dehors. Je l'écris ainsi : « L'abjection est, en moi, une rébellion de la personne contre ce qui la menace et qui lui paraît venir d'un dehors ou d'un dedans exorbitant. » Ce livre, que je croyais réservé à quelques cliniciens, a fini par nourrir les arts plastiques, la critique, jusqu'aux réflexions sur le genre. C'est que l'abject nous concerne tous : il dessine, en creux, la fragile membrane par laquelle nous nous tenons debout comme sujets.
L'abject dessine, en creux, la fragile membrane par laquelle nous nous tenons debout.
—En 1974, vous partez en Chine maoïste avec le groupe Tel Quel. Que cherchiez-vous là-bas ?
Nous partions à quatre — Philippe Sollers, Roland Barthes, Marcelin Pleynet et moi — au cœur de la Révolution culturelle. Tel Quel, cette revue où nous voulions penser à l'avant-garde de tout, s'était entiché du maoïsme comme d'une promesse : que l'écriture et la politique pouvaient rompre ensemble l'ordre bourgeois. Je le dis sans détour aujourd'hui : nous nous sommes bercés d'illusions. J'ai vu un pays où les femmes que j'observais, si présentes, restaient silencieuses ; j'en ai tiré un petit livre. On voyageait vers une utopie et l'on rapportait surtout la mesure de notre naïveté. Sortie du communisme bulgare, j'aurais dû être plus lucide que mes compagnons — et c'est justement mon Est natal qui, peu à peu, m'a désenivrée.
On voyageait vers une utopie et l'on rapportait surtout la mesure de notre naïveté.

—Que reste-t-il, avec le recul, de cette aventure de la revue Tel Quel ?
Tel Quel fut une machine de guerre intellectuelle et, comme toute avant-garde, elle a brûlé vite. Nous y publiions ce qui se pensait de plus exigeant sur le langage — c'est là que l'intertextualité est née, là que la chora sémiotique a trouvé ses premiers lecteurs. Mais une revue, c'est aussi des passions, des ruptures, des reniements successifs : hier le maoïsme, demain autre chose. Ce que j'en garde, ce n'est pas la ligne politique, toujours mouvante, mais l'exigence de forme, cette conviction que la manière d'écrire engage une manière de penser. On a beaucoup raillé notre jargon. Je persiste : mieux vaut un langage difficile qui cherche qu'une clarté qui ment sur la complexité du réel.
Mieux vaut un langage difficile qui cherche qu'une clarté qui ment.
—Dans Étrangères à nous-mêmes, vous refusez d'opposer « nous » et « eux ». Pourquoi cette conviction ?
Parce que j'ai naturalisé français en 1981 sans jamais cesser d'être cette Bulgare qui bute, à l'occasion, sur un mot. L'étranger n'est pas celui qui frappe à la frontière ; il loge en nous, dans notre propre inconscient. Je l'écris ainsi dans Étrangères à nous-mêmes, en 1988 : « L'étranger est en nous. Et quand nous fuyons ou combattons l'étranger, nous combattons notre inconscient. » Ce livre paraissait alors que la France se déchirait sur l'immigration. Je ne voulais pas d'un plaidoyer sentimental, mais d'une psychanalyse de la peur : si l'on reconnaît l'inquiétante étrangeté qui nous habite, on cesse de la projeter sur le voisin. C'est une nation ouverte à sa propre altérité que j'appelais de mes vœux.
L'étranger n'est pas celui qui frappe à la frontière ; il loge en nous.
—Cette condition d'exilée venue de l'Est communiste vous aura suivie toute votre vie. Comment la portez-vous ?
On ne quitte jamais tout à fait le pays où l'on a appris à avoir peur. J'ai grandi dans la Bulgarie communiste, sous un régime qui surveillait les âmes autant que les frontières, et j'ai fait ma vie de sujet libre à Paris. Ce partage, je le porte jusque dans ma cuisine — le yaourt épais, les légumes marinés de mon enfance à côté du fromage français. Un jour, peut-être, des archives ressurgiront pour rejouer les procès de la Guerre froide et sommer les intellectuels de rendre des comptes sur leurs ombres d'alors. Je crois que celui qui a vécu deux mondes est condamné à n'être jamais tout à fait chez lui dans aucun — et que c'est de cet inconfort, précisément, que naît la pensée.
On ne quitte jamais tout à fait le pays où l'on a appris à avoir peur.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Julia Kristeva. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


