Interview imaginaire avec Katharine Burr Blodgett
par Charactorium · Katharine Burr Blodgett (1898 — 1979) · Sciences · Technologie · 6 min de lecture

Schenectady, un matin d'hiver de la fin des années 1950. Dans le laboratoire de recherche de General Electric, une femme en blouse sombre incline vers la lumière une plaque de verre parfaitement transparente, puis en approche une seconde qui, elle, renvoie mille reflets. Katharine Burr Blodgett pose son carnet et accepte de parler, avec cette précision tranquille des gens qui ont passé leur vie à mesurer l'infiniment mince.
—Comment une adolescente de quinze ans finit-elle par franchir les portes d'un grand laboratoire industriel ?
J'avais quinze ans, et l'un des anciens collègues de mon père m'a fait visiter les laboratoires de General Electric, ici même à Schenectady. C'est là qu'on m'a présenté Irving Langmuir. Il ne m'a pas traitée en curiosité de passage : il m'a montré ses instruments, écouté mes questions, puis conseillé d'aller pousser mes études avant de revenir. Un conseil sec, presque un défi. Je l'ai suivi à la lettre — licence à Bryn Mawr en 1917, master à Chicago l'année suivante. Et en 1918, on m'a rappelée : je suis devenue la première femme scientifique embauchée par la maison. Mon père, avocat des brevets de cette même entreprise, était mort avant ma naissance ; j'entrais donc, sans l'avoir prémédité, dans le monde qui avait été le sien.
Il ne m'a pas traitée en curiosité de passage : il m'a écoutée, puis lancé un défi.
—Que représentait, pour une femme de votre génération, ce doctorat obtenu à Cambridge en 1926 ?
Le laboratoire Cavendish, à Cambridge, était alors dirigé par Ernest Rutherford — autant dire le cœur de la physique mondiale. J'y ai étudié le comportement des électrons dans la vapeur de mercure ionisée, un sujet aride, exigeant des nuits entières de patience. Quand j'ai obtenu mon doctorat en 1926, on m'a dit que j'étais la première femme à recevoir ce titre en physique dans cette université. Je n'ai pas vécu cela comme un trophée ; simplement, une porte que d'autres trouveraient désormais entrouverte. Les distinctions viennent plus tard, comme la médaille Garvan en 1951 pour les femmes de chimie. Mais je crois que le vrai privilège fut d'avoir eu, très jeune, des maîtres qui jugeaient une expérience sur sa rigueur, non sur la main qui la tenait.
Non pas un trophée : une porte que d'autres trouveraient désormais entrouverte.
—Vous souvenez-vous du principe qui vous a permis d'empiler des molécules une par une ?
Tout commence sur l'eau. Dans ce que l'on appelle aujourd'hui la cuve de Langmuir-Blodgett, on étale à la surface un film de molécules d'une seule épaisseur, retenu par la tension superficielle — cette fine peau invisible du liquide. Il suffit alors de plonger et de retirer lentement une plaque : à chaque passage, une couche vient s'y déposer, régulière, sur commande. J'ai décrit ce procédé en 1935 dans le Journal of the American Chemical Society. Mon matériau de prédilection était le stéarate de baryum, une substance grasse qui accepte de s'ordonner ainsi, molécule contre molécule. Ce qui me fascinait, c'était la maîtrise : construire une épaisseur non par accident, mais compte par compte, comme on empile des feuilles de papier — sauf que chaque feuille mesure une seule molécule.
Construire une épaisseur compte par compte, chaque feuille mesurant une seule molécule.
—Comment mesure-t-on une épaisseur mille fois plus fine qu'un cheveu, sans appareil compliqué ?
Par la couleur. C'est le principe de ma jauge de couleur. En déposant mes couches de stéarate de baryum une à une, j'ai remarqué que le film prenait des teintes changeantes selon son épaisseur — un peu comme l'irisation d'une flaque d'huile. Chaque couleur correspond à un nombre précis de couches. Il suffisait donc de comparer la teinte obtenue à une échelle de référence pour lire l'épaisseur directement, à quelques molécules près, sans microscope ni instrument coûteux. J'aimais cette économie de moyens : une règle graduée à l'échelle de la molécule, tenant presque dans la main. La nature m'offrait le cadran ; il ne restait qu'à apprendre à le lire.
La nature m'offrait le cadran ; il ne restait qu'à apprendre à le lire.
—Comment avez-vous obtenu ce fameux « verre invisible » ?
En 1938, j'ai appliqué ces mêmes couches minces sur du verre, et j'ai découvert qu'une épaisseur choisie avec soin faisait disparaître presque tous les reflets. Le secret tient à l'interférence lumineuse : la lumière renvoyée par la surface du film s'annule avec celle renvoyée par le verre, si bien que l'œil ne perçoit plus de brillance. Pour le montrer, on photographiait deux cadres côte à côte — l'un couvert de reflets gênants, l'autre si limpide qu'on aurait juré qu'il n'y avait rien. La presse a parlé de verre invisible ; le mot est resté. J'ai exposé le raisonnement en 1939 dans la Physical Review, sous le titre Use of Interference to Extinguish Reflection of Light from Glass. Ce n'était pas un tour de magie, mais une conséquence exacte de la physique des ondes.
L'un couvert de reflets gênants, l'autre si limpide qu'on aurait juré qu'il n'y avait rien.
—Que change une telle invention pour ceux qui regardent à travers un objectif ou une lunette ?
Tout instrument optique perd un peu de lumière à chaque surface de verre qu'elle traverse, et gagne un reflet parasite. Multipliez cela par les nombreuses lentilles d'un objectif photographique ou d'un microscope, et l'image se ternit. En supprimant ces reflets, mon traitement rend les images plus nettes, plus lumineuses, plus fidèles. Il a équipé des appareils photo, des lunettes, des projecteurs. Mais l'usage qui m'a le plus frappée fut le périscope de sous-marin : un marin immergé pouvait enfin observer la surface sans être aveuglé par les reflets sur son propre verre. Un procédé né sur une cuve d'eau, dans un laboratoire de Schenectady, finissait par rendre plus claire la vue d'un homme sous la mer.
Un procédé né sur une cuve d'eau rendait plus claire la vue d'un homme sous la mer.
—Quand les États-Unis entrent en guerre, comment vos recherches sur les surfaces se transforment-elles ?
La guerre déplace les priorités d'un laboratoire. Après l'entrée en guerre du pays en 1941, on m'a demandé de tourner mon expérience des surfaces vers des besoins pressants. Dès 1942, j'ai travaillé à mettre au point des écrans de fumée — de fins nuages capables de dissimuler des troupes ou des navires à la vue de l'ennemi, une affaire de gouttelettes et de dispersion, très proche de mes films. J'ai aussi cherché comment dégivrer les ailes d'avion, car la glace qui s'y forme en altitude peut condamner un appareil. Le même souci de ce qui se passe à la frontière entre deux matières — l'air et le métal, la lumière et le verre — me guidait. La science ne cesse pas d'être la science parce qu'on la met au service d'une urgence.
La science ne cesse pas d'être la science parce qu'on la met au service d'une urgence.
—Comment vit-on le fait de savoir ses travaux employés à des fins militaires ?
On ne choisit pas toujours l'usage de ce que l'on découvre, mais on peut choisir d'y contribuer avec conscience. Mes écrans de fumée protégeaient des vies plutôt qu'ils n'en prenaient ; mon verre antireflet aidait un homme à mieux voir depuis son périscope, non à mieux frapper. J'ai déposé au fil de ma carrière huit brevets américains, entre 1917 et 1963, et plusieurs de ces travaux ont trouvé, en temps de guerre, une application immédiate. Je préférais les problèmes concrets, ceux qui ont une réponse mesurable : cette aile givre-t-elle moins ? Ce nuage tient-il assez longtemps ? La rigueur du laboratoire est la même, que l'on serve la paix ou qu'on affronte l'orage. Ce qui change, c'est le poids de ce que l'on tient entre les mains.
—Que faites-vous une fois la blouse rangée, le soir venu ?
Je quitte les couches minces pour des choses plus larges. Le soir, à Schenectady, j'aime jardiner — il y a une continuité amusante entre soigner des plantes et surveiller des films, la même attention aux petites différences. Je sors aussi mon télescope d'amateur : après avoir passé mes journées penchée sur l'infiniment mince, j'aime lever les yeux vers l'infiniment lointain. Il y a le bridge avec mes amies, et le théâtre — je monte sur les planches avec la troupe locale, ce qui surprend ceux qui m'imaginent enfermée dans mes carnets de mesures. L'été, je me retire dans un chalet au bord du lac George. On ne mesure pas bien si l'on n'a pas, quelque part, appris à regarder pour le seul plaisir de regarder.
Après des journées penchée sur l'infiniment mince, j'aime lever les yeux vers l'infiniment lointain.
—Vous n'avez jamais connu votre père. Quelle place cette absence a-t-elle tenue dans votre vie ?
Mon père, avocat spécialisé dans les brevets pour General Electric, fut tué par un cambrioleur quelques semaines avant ma naissance, en 1898. Je ne l'ai donc jamais connu, et pourtant j'ai grandi dans le prolongement de son monde — celui des inventions, des brevets, des laboratoires. Il y a là une ironie que je ne cherche pas à démêler : j'ai fini par déposer mes propres brevets dans la maison même qui l'employait. On m'a souvent demandé si cela relevait du destin ; je n'en crois rien. Disons plutôt qu'une famille vous transmet un climat, une manière de regarder le monde, avant même de vous transmettre des souvenirs. J'ai reçu ce climat sans avoir reçu l'homme, et j'ai bâti le reste moi-même, couche après couche.
Une famille vous transmet un climat, une manière de regarder, avant même des souvenirs.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Katharine Burr Blodgett. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


