Interview imaginaire avec Machiavel
par Charactorium · Machiavel (1469 — 1527) · Philosophie · Politique · 6 min de lecture
San Casciano, hiver 1521. Au bout d'un chemin boueux du Val di Pesa, une maison de pierre toscane veille sur les vignes nues. Dans un cabinet exigu où sèche encore l'encre, un homme de cinquante ans nous reçoit, le visage maigre et l'œil railleur : l'ancien secrétaire de Florence, tombé des sommets de l'État aux tavernes de village, accepte de parler du pouvoir tel qu'il l'a vu de ses yeux.
—Comment êtes-vous entré au service de Florence, et qu'avez-vous appris de ces années passées au cœur du gouvernement ?
On m'a confié la deuxième chancellerie en 1498, et j'y suis resté quatorze ans, plume d'oie à la main, à rédiger dépêches et rapports dans les salles du Palazzo della Signoria. Croyez bien que je n'ai pas appris la politique dans les livres seulement : je l'ai apprise sur les routes, envoyé d'une cour à l'autre, à guetter le visage d'un pape, le silence d'un roi, l'humeur d'un empereur. La Signoria m'envoyait là où il fallait des yeux, et j'ai compris que les princes ne disent jamais ce qu'ils pensent ni ne font ce qu'ils disent. C'est dans ce métier d'observation, plus que dans toute étude, que s'est formée ma conviction : il faut regarder le pouvoir tel qu'il s'exerce, non tel que les prédicateurs voudraient qu'il fût.
Les princes ne disent jamais ce qu'ils pensent ni ne font ce qu'ils disent.
—Vous souvenez-vous de votre rencontre avec César Borgia, en Romagne ?
Comment l'oublierais-je ? 1502, les villes d'Imola et de Cesena, et ce jeune duc qui menait ses affaires avec une rapidité de fauve. Le pape mon maître m'avait dépêché pour le surveiller ; je suis reparti fasciné. Borgia frappait avant qu'on ait fini de le craindre, trompait sans remords et tenait sa Romagne par la peur et l'admiration mêlées. J'ai vu là, en chair et en os, ce que j'allais nommer plus tard la virtù : non pas la vertu des moines, mais l'énergie d'un homme qui plie la Fortuna à sa volonté. Il a fini par tomber, faute d'avoir prévu la mort de son père et l'élection d'un ennemi à Rome ; mais le modèle du prince énergique, sans scrupule et sans illusion, je l'ai tiré de ces semaines passées à le suivre de ville en ville.
J'ai vu là, en chair et en os, ce que j'allais nommer la virtù.
—On vous dit méfiant envers les armées de mercenaires. Pourquoi avoir tant tenu à une milice de citoyens ?
Parce qu'un soldat qu'on paie ne meurt pour personne. Les condottieri, ces capitaines à louer, changent de camp comme on change de chemise : ils prolongent les guerres pour prolonger leur solde et fuient quand le sang coule pour de bon. En 1509, j'ai eu la joie d'organiser et de conduire la milice florentine sous les murs de Pise, des paysans et des artisans de notre propre territoire, et nous avons repris la ville. Voilà ce que j'ai voulu démontrer : un État qui confie son salut à des étrangers n'a pas d'épine dorsale. Dans mon Art de la guerre, je l'ai répété sans me lasser — qu'on arme ses propres citoyens, qu'on les attache à la patrie par l'intérêt et l'honneur, et l'on aura une force que nul or ne peut acheter ni corrompre.
Un soldat qu'on paie ne meurt pour personne.
—L'année 1512 a tout renversé. Que diriez-vous de cette chute ?
La roue a tourné, monsieur, comme elle tourne toujours. Le retour des Médicis en 1512 m'a chassé de ma charge en un jour ; et l'année suivante, accusé d'avoir comploté contre eux, on m'a jeté au cachot et soumis à la corde — les bras liés derrière le dos, hissé puis lâché, jusqu'à ce que les épaules cèdent. Je n'avais rien fait ; je l'ai juré, et l'on m'a finalement relâché. Mais on n'oublie pas ce que vaut un homme quand la Fortuna lui retire sa faveur. Cette douleur-là, croyez-moi, vaut bien des traités : elle m'a enseigné dans ma propre chair combien le pouvoir tient à peu, et combien sotte est la confiance de celui qui se croit à l'abri du renversement. J'ai été précipité du palais à la ferme, et c'est de cette chute que tout le reste est né.
On n'oublie pas ce que vaut un homme quand la Fortuna lui retire sa faveur.
—À quoi ressemblent vos journées, ici, dans cet exil champêtre de Sant'Andrea ?
Médiocres, je vous l'avoue sans fard. Je me lève avec le jour pour surveiller mes bûcherons, marchander mon bois, compter mes fagots — moi qui négociais naguère avec des rois ! L'après-midi, je descends à la taverne du village, et là, parmi le meunier, le boucher et l'aubergiste, je joue aux dés, je crie, je dispute une partie comme un homme du peuple. On me croit déchu, et je le suis. Mais ce Sant'Andrea in Percussina où l'on m'a relégué après ma disgrâce n'est pas tout entier une prison : il a aussi sa cave, sa cuisine, et tout au fond, un petit cabinet. C'est là que m'attend ma vraie vie, celle que le jour boueux me refuse, et que la nuit me rend.

—Que se passe-t-il, justement, lorsque vient le soir ?
Le soir, tout change. Je l'ai écrit à mon ami Francesco Vettori, en décembre 1513, et je vous le dirai dans les mêmes mots : « Le soir venu, je rentre chez moi et j'entre dans mon cabinet. Sur le seuil, j'ôte mes habits de tous les jours, couverts de boue et de fange, et je revêts des habits de cour, royaux et pontificaux. » Ce n'est pas une coquetterie de vieil homme. Vêtu décemment, je franchis le seuil comme on entre dans une cour ; et là m'attendent les Anciens, Tite-Live, les Romains, tous ces grands morts qui m'accueillent à leur table. Je les interroge, ils me répondent ; quatre heures durant, j'oublie la fange, l'exil et l'ennui. Il n'y a pas de meilleure compagnie au monde que celle de ces hommes-là.
Sur le seuil, j'ôte mes habits couverts de boue et je revêts des habits de cour, royaux et pontificaux.
—C'est dans ce cabinet qu'est né Le Prince. Dans quel état d'esprit l'avez-vous écrit ?
Dans la fièvre et l'espérance, je ne le cache pas. Je l'ai jeté sur le papier en quelques semaines, à l'automne 1513, comme un homme qui se noie et saisit une planche. Mon idée était simple : offrir ce petit livre aux Médicis, à Laurent, leur prouver qu'un homme tombé pouvait encore servir, et regagner ainsi une place dans l'administration de Florence. J'y ai mis tout ce que quatorze ans d'ambassades m'avaient appris du pouvoir réel. Le destin a voulu que ce traité, pensé comme une lettre de candidature, ne m'ouvre aucune porte de mon vivant — pas un poste, pas un mot de remerciement. J'ai donné aux puissants la clef de leur métier, et ils n'ont pas même daigné essayer la serrure.
J'ai donné aux puissants la clef de leur métier, et ils n'ont pas daigné essayer la serrure.

—Beaucoup vous reprochent d'avoir séparé la politique de la morale. Comment leur répondez-vous ?
Je ne sépare rien ; j'observe ce qui est déjà séparé dans le monde. Les prédicateurs peignent des princes tels qu'ils devraient être, et ces beaux princes-là conduisent leurs États à la ruine. Moi, à ma table, parmi mes livres d'histoire ancienne, j'ai écrit ce que j'ai vu : « Il est nécessaire à un prince, s'il veut se maintenir, d'apprendre à pouvoir n'être pas bon, et d'en user ou n'en user pas selon la nécessité. » Voilà mon crime. On me trouvera dur ; je me trouve seulement honnête. Un médecin qui flatte la maladie tue son malade. J'ai préféré nommer le mal, parce qu'un État ne se gouverne pas avec des vœux pieux mais avec la connaissance froide de ce dont les hommes sont capables — et ils sont capables de beaucoup.
—De toute votre œuvre, seul L'Art de la guerre a paru de votre vivant. Quel sens donnez-vous à cela ?
Une ironie de plus, dont la Fortuna a le secret. De tous mes écrits, c'est ce dialogue sur les armes, publié en 1521, qu'on a bien voulu imprimer pendant que je respirais encore — tandis que Le Prince et mes Discours attendent toujours dans des copies manuscrites qui passent de main en main. J'y ai défendu ma vieille conviction : « Un prince qui ne comprend rien à la guerre ne peut être respecté de ses soldats, ni compter sur eux. » Un État sans armes propres est un corps sans nerfs. J'ai conduit des milices, j'ai vu Pise tomber ; je sais de quoi je parle. Et il me plaît que ce soit là, sur le métier des armes, que les imprimeurs aient enfin reconnu qu'un secrétaire disgracié avait peut-être quelque chose à enseigner.
—Vous parlez sans cesse de la Fortuna. Au terme de votre vie, quelle est votre dernière leçon sur elle ?
Qu'elle gouverne la moitié de nos affaires, et nous laisse l'autre moitié — c'est déjà beaucoup, et c'est tout ce que nous avons. La Fortuna est un fleuve furieux qui ravage les plaines ; mais quand le temps est calme, l'homme prévoyant élève des digues et creuse des canaux, de sorte que la crue suivante ne l'emporte pas. Voilà toute ma philosophie. J'ai connu la faveur, puis la corde, puis l'oubli de cette ferme où je vous parle ; j'ai vu Florence, déchirée par ses factions, ne jamais trouver le repos. Si, par impossible, on devait me lire dans un siècle, je voudrais qu'on retienne ceci : ne maudissez pas le fleuve, bâtissez la digue. L'audace, à la fin, plaît davantage à la fortune que la prudence timide des hommes qui attendent.
Ne maudissez pas le fleuve, bâtissez la digue.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Machiavel. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



