Interview imaginaire avec Mahmoud al-Kachgari
par Charactorium · Mahmoud al-Kachgari (1005 — 1102) · Lettres · Sciences · 5 min de lecture

Nous retrouvons Mahmoud al-Kachgari à Bagdad, vers 1074, dans une chambre encombrée de cahiers où il vient d'achever la mise au net de son Dîwân Lughat al-Turk. Le calame encore taché d'encre, il accepte de raconter, entre deux corrections, les années de route qui ont nourri son grand dictionnaire des langues turques.
—D'où venez-vous, et qui étaient vos ancêtres ?
Je suis né dans les terres de Kachgar, ou peut-être plus près du lac où l'on dit que ma famille avait ses pâturages, du côté de Barskhan. Mais le sang qui compte, c'est celui des Karakhanides, cette dynastie turque qui la première, parmi les nôtres, s'inclina devant Dieu et fit du Coran la loi de ses steppes. On me dit d'elle issu, et je ne l'ai jamais démenti, car c'est elle qui régnait sur Kachgar quand j'y ouvris les yeux, un siècle à peine après que Boukhara fut prise aux Samanides. Grandir dans l'ombre d'une telle maison, ce n'est pas un hasard qu'on efface : c'est une dette qu'on porte, et que j'ai tâché de payer avec mon calame plutôt qu'avec une épée.
—Comment cette proximité avec les Karakhanides vous a-t-elle ouvert des portes ?
Un fils de tente ordinaire n'aurait pas eu l'oreille des bardes ni la confiance des chefs de clan. Mais on me recevait comme l'un des leurs, et les vieillards me chantaient leurs vers au son du kopuz sans se méfier de mon calame. J'ai ainsi recueilli des proverbes qu'un étranger n'aurait jamais entendus, et des coutumes que les nomades ne confient pas à qui ne partage pas leur sang. Cette proximité avec les maîtres du pays m'a ouvert des tentes où d'autres lettrés de Bagdad n'auraient trouvé porte close. Je le dis sans forfanterie : ce que je devais à ma naissance, je l'ai rendu en le fixant pour toujours dans mon livre.
Ce que je devais à ma naissance, je l'ai rendu en le fixant pour toujours dans mon livre.
—Comment avez-vous rassemblé la matière de votre grand dictionnaire ?
Des années durant, j'ai marché de campement en campement, chez les Oghouz, les Tchigil, les Yaghma, les Kirghiz, notant leurs mots comme on ramasse des perles tombées d'un collier. Je portais toujours un cahier où je consignais, village par village, ce que ma mémoire ne pouvait à elle seule retenir. Comme je l'ai écrit moi-même en tête de mon ouvrage, j'ai « parcouru les villes et les campements des Turcs (...) et fixé dans ma mémoire et rassemblé leurs mots et leurs formes ». Ce n'était pas un travail de savant assis dans une bibliothèque, mais une quête menée à dos de cheval, la poussière de la steppe sur mes bottes de cuir.
—Vous souvenez-vous d'un moment précis de ces voyages ?
Je me souviens d'une tente de feutre où l'on m'accueillit un soir, quelque part entre deux campements. Le maître de maison fit jouer son kopuz pendant que sa femme servait du lait de jument et du fromage séché. Entre deux vers, un vieillard me corrigea une prononciation que j'avais mal notée la veille, et je dus reprendre toute une page de mon cahier. Ces nuits-là valaient plus que dix journées de lecture à Boukhara : la langue turque, la vraie, celle des chants et des dictons, ne se laisse saisir que dans la fumée d'un feu de tente, non dans les livres.
—Pourquoi avoir écrit votre dictionnaire des langues turques en arabe ?
J'ai écrit mon Dîwân en arabe, la langue des savants, et non dans celle de mes pères, geste qui a pu surprendre. Mais mon dessein n'était pas de parler aux Turcs, qui connaissaient déjà leur langue : c'était de convaincre les Arabes de l'apprendre. On rapporte un dicton attribué au Prophète, que j'ai placé en tête de mon livre comme une armure : « Apprenez la langue des Turcs, car leur règne sera long. » Si les Seldjoukides commandent aujourd'hui à Bagdad même, comment le calife et ses lettrés pourraient-ils ignorer plus longtemps la langue de ceux qui portent désormais l'épée du sultanat ?
Apprenez la langue des Turcs, car leur règne sera long.
—Que représente pour vous la dédicace de votre œuvre au calife ?
J'ai dédié mon œuvre au calife al-Muqtadi, à Bagdad, ville où j'achevai le livre vers 1074. Ce n'était pas simple flatterie de cour : depuis que Toghrul Beg reçut le titre de sultan des mains du calife, puis qu'Alp Arslan écrasa les Byzantins à Manzikert, les Turcs ne sont plus seulement des cavaliers de la steppe, ils sont devenus les protecteurs mêmes du Commandeur des croyants. Offrir ce dictionnaire au calife, c'était lui dire : voici la langue de ceux qui te gardent, apprends-la comme on apprend à connaître un allié plutôt qu'à le craindre en silence.
—Parlez-nous de la carte que vous avez placée dans votre livre.
Vers la fin de mon ouvrage, j'ai voulu que l'œil voie ce que la plume avait décrit. J'y ai tracé une carte ronde du monde connu, l'orient placé en haut, comme il convient à qui regarde depuis Kachgar plutôt que depuis Bagdad. J'ai écrit, en la présentant : « j'ai figuré ici la terre habitée en forme de cercle, afin de montrer les lieux où résident les tribus turques et les distances qui les séparent. » Aucun lettré turc, que je sache, n'avait dessiné pareille mappemonde avant moi. Elle n'a pas la précision des géomètres, mais elle dit une vérité que les mots seuls ne pouvaient montrer : où vit chaque peuple du mien.
J'ai figuré ici la terre habitée en forme de cercle.
—Pourquoi avoir centré le monde sur les terres turques plutôt que sur Bagdad ou La Mecque ?
Parce qu'un homme dessine le monde depuis l'endroit où il se tient, et que la piété n'exige pas d'oublier d'où l'on vient. Mon cercle n'insulte ni le calife ni les lieux saints ; il montre simplement les distances qui séparent les campements des Oghouz de ceux des Kirghiz, chose qu'aucune carte arabe n'avait jugé utile de fixer. Un marchand de la route de la soie, passant par Samarcande ou Boukhara, pouvait ainsi mesurer d'un regard l'étendue des terres turcophones. C'est un hommage rendu à mon peuple autant qu'un instrument pour qui voyage.
—Avez-vous pensé à ce que deviendrait votre œuvre après vous ?
Je n'ignore pas qu'un livre, une fois sorti des mains du copiste, appartient au hasard des siècles plus qu'à son auteur. J'avais composé aussi un traité de grammaire turque, le Kitâb Jawâhir al-Nahw, et je crains fort qu'il ne trouve jamais autant de copistes que le Dîwân. Un manuscrit se perd aussi aisément qu'une caravane s'égare dans le désert sans guide. Si je pouvais espérer une chose, ce serait qu'un moine ou qu'un lettré, dans un siècle que je ne verrai pas, juge mon travail assez précieux pour en payer la recopie, seul rempart contre l'oubli que le temps réserve à toute écriture.
—Si votre livre devait un jour disparaître avant de resurgir des siècles plus tard, que diriez-vous ?
S'il devait m'arriver ce que je redoute pour mes autres écrits, que mon Dîwân disparaisse avant de reparaître, comme un puits enseveli sous le sable que l'on retrouve une génération plus tard, j'y verrais la main de Dieu plus que celle du hasard. Ce que j'ai rassemblé auprès des tentes et des campements ne m'appartenait pas : je n'en fus que le scribe. Qu'un copiste, dans une ville que je ne connaîtrai jamais, recopie fidèlement mes pages pour qu'elles servent à des hommes nés bien après moi, voilà qui suffirait à ma paix. Le calame ne demande pas la gloire, seulement de ne pas avoir écrit en vain.
Le calame ne demande pas la gloire, seulement de ne pas avoir écrit en vain.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Mahmoud al-Kachgari. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


