Interview imaginaire avec Marguerite Porete
par Charactorium · Marguerite Porete (1250 — 1310) · Spiritualité · Lettres · 6 min de lecture

Paris, hiver 1309. Dans une cellule de pierre du donjon où l'inquisiteur Guillaume de Paris la retient depuis des mois, une béguine du Hainaut reçoit un visiteur avec une lampe et une écritoire. Elle est calme, les mains marquées par le froid ; c'est elle qui parle, d'une voix basse et sans hâte.
—Avant Paris, avant tout cela, comment viviez-vous là-bas, dans le Hainaut ?
J'étais béguine, ce qui n'est ni nonne ni femme du siècle. Nous vivions à Valenciennes dans un enclos ceint de murs, avec un jardin, une chapelle et nos cellules alignées. La mienne était petite : un lit de paille, un coffre pour mes feuillets, un prie-Dieu. Nous n'avions prononcé aucun vœu perpétuel, et pourtant nous nous levions avant l'aube pour les Matines, nous filions la laine, nous soignions les malades, et notre travail payait notre pain. C'était une troisième voie, entendez-vous : ni le velours des dames ni la clôture des moniales. On me demande parfois qui m'a donné la permission de vivre ainsi. Nul. Et c'est cela, je crois, qu'on ne me pardonne pas.
Ni le velours des dames ni la clôture des moniales : une troisième voie, et nul ne m'en avait donné la permission.
—À quoi ressemblait une journée dans ce béguinage ?
Elle était réglée comme un office et pourtant libre. Le matin, les psaumes chantés en commun, puis le silence dans ma cellule aux murs blanchis à la chaux. L'après-midi, je prenais le calame, je recopiais, je cherchais des mots pour ce qui n'en a pas. Ou bien je rejoignais les autres pour la couture, le soin des grabataires — car un béguinage ne mendie pas, il travaille. Notre table était maigre : du pain bis, des légumes du jardin, une soupe de grains, du poisson les jours d'abstinence. Ce n'était pas misère subie, mais pauvreté choisie, une manière de tenir le corps léger pour que l'âme monte plus vite. Le soir, après les vêpres, je rentrais dans une contemplation que je n'ose décrire, tant elle m'emporte loin de moi-même.
—Pourquoi avoir écrit votre livre en langue commune, et non dans le latin des clercs ?
Parce que le latin est la clef d'une porte fermée aux femmes. On nous refuse l'école, on nous refuse la chaire, on nous refuse jusqu'au droit de commenter l'Écriture — et l'on s'étonne ensuite que nous cherchions Dieu par d'autres chemins. J'ai écrit Le Miroir des âmes simples et anéanties en la langue du peuple, celle qu'une lavandière ou une veuve de Valenciennes peut lire au coin du feu. Que m'importe le beau latin des maîtres, si aucune de mes sœurs ne peut y boire ? Un traité qu'on ne peut lire n'est qu'un ornement pour les clercs. Le mien, je l'ai voulu comme un miroir qu'on tend : approche ton visage, âme simple, et vois.
Le latin est la clef d'une porte fermée aux femmes.
—Écrire ainsi, était-ce une audace dont vous mesuriez le danger ?
Je le mesurais, oui. Une femme qui écrit sur Dieu, sans habit de moniale, sans maître pour la couvrir, cela sent déjà le fagot avant même qu'on ait lu la première ligne. Mais j'ai vu des béguines réciter par cœur les psaumes et ne rien comprendre à leur propre ferveur, faute d'un livre en leur langue. Alors j'ai pris le parchemin et l'encrier, et j'ai fait circuler mon Miroir de main en main, copié en secret. On me l'a brûlé une fois déjà, à Valenciennes, sous mes yeux. Croyaient-ils qu'un feu défait un livre ? Le mien vivait désormais dans la mémoire de celles qui l'avaient lu. On ne brûle pas ce qui est déjà entré dans une âme.
On ne brûle pas ce qui est déjà entré dans une âme.
—Au cœur de votre livre, il y a cette « âme anéantie ». Qu'entendez-vous par là ?
Écoutez ce que j'en dis dans le Miroir : « L'Âme anéantie ne veut rien, et ne veut pas vouloir, car elle n'a plus de volonté propre. Elle est libre de toute chose, car elle ne désire rien qui soit au-dessous de Dieu. » Voilà l'anéantissement. Ce n'est pas se détruire, c'est cesser de vouloir pour soi. Tant que l'âme dit « je veux ceci, je crains cela », elle demeure captive d'elle-même, plus enchaînée que je ne le suis dans ce donjon. Mais qu'elle laisse fondre sa volonté dans celle de Dieu comme un cierge se consume en sa propre flamme, et elle devient libre — non parce qu'elle fait ce qu'elle veut, mais parce qu'elle ne veut plus rien qu'Amour.
Ce n'est pas se détruire, c'est cesser de vouloir pour soi.

—Les théologiens y ont vu la doctrine du Libre Esprit, l'idée qu'une âme parfaite s'affranchit de toute loi. Que leur répondez-vous ?
Ils lisent avec la Raison, et la Raison est justement le personnage que mon livre laisse en arrière. Dans mon dialogue, l'Amour, l'Âme et la Raison se disputent ; et la Raison, toujours, s'effraie, se scandalise, réclame des règles. Ils entendent que l'âme anéantie « ne fait plus cas des vertus » et ils crient au Libre Esprit, à la licence, au vice permis. Mais je ne dis pas qu'elle méprise le bien : je dis qu'elle n'en a plus besoin comme d'une béquille, car elle est devenue le bien même. L'âme qui vit en Amour ne compte plus ses jeûnes ni ses prières comme un marchand ses écus. Cela, un docteur de la Sorbonne ne peut le lire qu'en tremblant, car il vit de ces comptes.
Ils lisent avec la Raison, et la Raison est justement ce que mon livre laisse en arrière.
—Depuis votre arrestation, on rapporte que vous refusez de prêter serment et de répondre. Pourquoi ce silence ?
Parce que répondre, ce serait reconnaître qu'ils ont le droit de me juger sur ce que Dieu seul connaît. Ils me tendent l'Évangile pour que je jure ; je ne le touche pas. Ils m'interrogent ; je me tais. Voilà bientôt dix-huit mois que je suis entre ces murs, et de tout ce temps ils n'ont pas tiré de moi une parole qui leur serve. Ils appellent cela contumace, et j'entends bien que ce mot me perdra. Mais ma chaîne n'entrave que mes membres. Le silence, lui, est le seul lieu où l'on ne peut me suivre. Que voulez-vous que dise une âme qui ne veut plus rien pour elle-même ? Elle n'a pas de plaidoyer : elle n'a rien à défendre.
Ma chaîne n'entrave que mes membres ; le silence est le seul lieu où l'on ne peut me suivre.

—N'avez-vous pas songé qu'un mot, une rétractation, pourrait vous sauver ?
Un mot, oui. On me l'a fait entendre par mille détours : reconnais ton erreur, soumets ton livre, et le bras séculier ne te touchera pas. Mais quel mot ? Renier le Miroir serait renier ce que l'Amour a écrit à travers ma main — et cela, je ne le puis, non par orgueil, mais parce que je n'en suis plus la maîtresse. Vingt et un maîtres de Paris ont extrait de mon livre des propositions qu'ils ont condamnées ; ils les ont arrachées du corps du texte comme on arrache un membre, et se sont récriés de le voir saigner. Je pourrais leur donner ma vie ; je ne leur donnerai pas mon consentement à ce dépeçage. Ce sont deux choses fort différentes, et ils confondent l'une avec l'autre.
—On dit que vous serez menée place de Grève. Comment envisagez-vous cette heure ?
La place de Grève, oui — là où l'on dresse les bûchers, sur la rive droite, au bord de la Seine, devant la grande foule assemblée. J'ai déjà vu brûler mon livre à Valenciennes ; je verrai brûler celle qui l'a écrit, et c'est dans l'ordre. Je ne dis pas cela par bravade. Mais l'âme anéantie a fait, bien avant le feu, le seul renoncement qui compte : celui de sa propre volonté. Que reste-t-il à craindre à qui ne veut plus rien pour soi ? Le feu défait un corps de chair ; il ne peut rien contre ce qui, en moi, appartient déjà à l'Amour. Priez seulement que je tienne devant la foule le même silence que devant les juges.
Le feu défait un corps de chair ; il ne peut rien contre ce qui appartient déjà à l'Amour.
—Et votre livre, après vous ? Osez-vous imaginer qu'on vous lira encore dans un siècle ?
Je ne le saurai pas, et il ne faut point que je le veuille, sans quoi je retomberais dans le vouloir. Mais si je m'accorde un instant ce songe : je vois des copies passer les frontières, dépouillées de mon nom, prêtées à d'autres mains plus autorisées que celle d'une béguine brûlée pour hérésie. Peut-être un clerc de la mystique rhénane, du côté de Strasbourg, murmurera-t-il mes phrases sans savoir qui les a tracées. Cela m'est égal. Un miroir ne réclame pas qu'on grave le nom du verrier au dos ; il demande seulement qu'on s'y regarde. Que l'âme simple qui, dans cent ans, lira ces pages y trouve la porte, et qu'elle oublie tout à fait la pauvre femme qui, ce matin de juin, tiendra debout devant le feu.
Un miroir ne réclame pas qu'on grave le nom du verrier au dos ; il demande qu'on s'y regarde.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Marguerite Porete. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


