Interview imaginaire avec Marie Laveau
par Charactorium · Marie Laveau (1801 — 1881) · Spiritualité · Culture · 6 min de lecture

La Nouvelle-Orléans, rue Saint-Ann, à l'heure où la chaleur du Vieux Carré se dépose comme une prière. Derrière la galerie couverte, une femme au tignon de madras nous fait entrer dans une pièce où se mêlent l'odeur des herbes séchées, la cire des bougies et l'encens. La Reine du Vaudou nous offre une chaise, un verre d'eau du bayou, et consent à parler.
—Comment définiriez-vous votre place dans cette ville, vous qui êtes née femme libre de couleur ?
Je suis née vers 1801, dans une Louisiane que la France venait de vendre aux Américains — la ville que je connaissais changeait de langue et de maîtres en même temps. Femme libre de couleur, cela veut dire que je marche entre deux mondes : ni esclave, ni blanche, une lame de couteau posée sur la table. La loi m'oblige au tignon, ce foulard qu'on a inventé en 1786 pour nous distinguer des femmes blanches et nous rabaisser. Alors j'en ai fait ma couronne. Je le noue haut, en madras, et quand j'entre quelque part on ne voit que lui. On voulait un signe de honte ; j'ai rendu un signe d'autorité. Dans une société bâtie sur le fouet, une femme comme moi n'a qu'une arme : savoir se tenir droite là où on la veut courbée.
On voulait un signe de honte ; j'ai rendu un signe d'autorité.
—Vous étiez coiffeuse de métier. Comment ce travail nourrissait-il votre réputation ?
Le peigne m'a ouvert plus de portes que n'importe quel gris-gris. Je coiffais les dames des grandes familles créoles du Vieux Carré, et une femme assise devant son miroir, les mains dans les cheveux, parle. Elle confie ses chagrins, ses maris, ses dettes, ses procès. J'écoutais. J'avais aussi mes servantes et mes domestiques placées dans ces maisons, qui rapportaient ce qui se murmurait derrière les persiennes. Alors quand un juge ou un notable venait me consulter l'après-midi, croyant m'apprendre son secret, je le connaissais déjà. On disait que je lisais les âmes. Je lisais surtout la ville. Mon salon de la rue Saint-Ann était le lieu de tous les secrets, et un secret bien gardé vaut mille sortilèges.
Le peigne m'a ouvert plus de portes que n'importe quel gris-gris.
—Beaucoup s'étonnent que vous mêliez le crucifix catholique aux esprits africains. Comment cela tient-il ensemble ?
Cela tient parce que je ne vois pas de mur entre l'un et l'autre. Chaque matin, je prie devant mon autel, entre le crucifix, l'eau bénite et les images des saints — je suis fille de l'Église romaine, on m'y a baptisée. Puis je prépare mes remèdes avec les plantes du bayou et je noue mes gris-gris, ces petits sachets d'herbes, d'os et de terre où j'enferme une intention. Une bougie rouge pour l'amour, noire pour punir, blanche pour guérir. Le saint et le loa écoutent la même prière, chacun dans sa langue. Mes ancêtres ont traversé la mer avec leurs esprits ; les prêtres nous ont donné les leurs. Je n'ai pas choisi entre les deux : j'ai fait un seul chemin de leurs deux sentiers.
Le saint et le loa écoutent la même prière, chacun dans sa langue.
—Parlez-nous de ces grandes nuits de la Saint-Jean au bord du lac.
Chaque 23 juin, quand la nuit de la Saint-Jean tombe, je conduis les fidèles aux rives du lac Pontchartrain. On y vient par centaines — des Noirs et des Blancs, des libres et des esclaves, mêlés sous les torches comme la ville ne les mêle jamais le jour. On allume les feux, on frappe les tambours, on chante dans la langue des vieux pays, et l'eau devient un miroir pour les esprits. C'est là que danse Li Grand Zombi, mon grand serpent python, l'esprit qui ondule entre mes bras et fait reculer ceux qui n'ont jamais rien vu de sacré. Les autorités craignent ces nuits, elles les épient de loin. Qu'elles regardent : sur ces rives, pour quelques heures, il n'y a plus de maîtres, seulement des vivants devant le mystère.
Sur ces rives, pour quelques heures, il n'y a plus de maîtres, seulement des vivants devant le mystère.
—Ce serpent que vous nommez Li Grand Zombi, que représente-t-il pour vous ?
Il n'est pas une bête que l'on montre pour effrayer les curieux, comme on le raconte en ville. Li Grand Zombi est l'esprit, la forme même que prend le divin quand il consent à se laisser toucher. Quand je danse avec lui, ce n'est pas moi qui le porte, c'est lui qui me traverse. Le python glisse, il se love, il connaît la patience de l'eau et le secret des choses cachées sous la terre. Les vieux du Dahomey portaient déjà ce culte avant qu'on les enchaîne, et il a traversé l'océan dans leur mémoire. Je ne fais que lui rouvrir une maison ici, sur cette terre du bayou. Ceux qui n'y voient qu'un serpent n'ont rien vu ; ceux qui s'agenouillent savent qu'un dieu respire dans mes bras.

—On dit que juges et politiciens venaient discrètement vous consulter. Pourquoi cette clientèle si haut placée ?
Parce que la peur ne connaît pas la couleur de la peau. Un homme puissant a plus à cacher qu'un pauvre du faubourg : un procès qui tourne mal, une maîtresse, un héritage disputé, un ennemi qu'il voudrait voir tomber. Ces messieurs venaient l'après-midi, par la porte de derrière, le chapeau baissé, et me demandaient ce que la loi ne pouvait pas leur donner. Je les recevais, je préparais un gris-gris taillé pour leur affaire, je disais un mot qui, je le savais déjà par mon réseau, tomberait juste. En échange, un don en argent ou en nature. On m'a crue omnisciente ; j'étais surtout bien renseignée. Mais qu'importe le nom qu'on donne au pouvoir, pourvu qu'il serve ceux qui viennent frapper à ma porte.
—Votre réputation venait-elle seulement de vos rituels, ou de vos actes envers les plus démunis ?
On me connaît pour mes sortilèges, mais ce sont mes visites aux prisons qui m'ont valu le respect qui dure. Je vais voir les condamnés à mort, ceux que la ville a déjà oubliés. Je leur porte de la nourriture, un peu de chaleur, une prière pour qu'ils meurent moins seuls. On raconte que j'ai obtenu la grâce de quelques-uns par mes seules oraisons — croyez ce que vous voudrez. Femme libre de couleur, j'ai aussi tendu la main aux miens : des familles brisées par la vente des esclaves, des libertés que j'ai su parfois négocier dans l'ombre. La charité et le pouvoir ne sont pas deux choses différentes chez moi. Qui soulage la misère se fait aimer, et qui se fait aimer devient plus fort que le fouet.
Qui soulage la misère se fait aimer, et qui se fait aimer devient plus fort que le fouet.

—Comment se déroule une journée ordinaire dans votre maison de la rue Saint-Ann ?
Elle commence dans le silence, devant mon autel, avec la prière du matin et la lumière des bougies. Puis les plantes : je fais infuser les racines et les herbes du bayou, car je suis guérisseuse autant que prêtresse, et le mal du corps se soigne avant celui de l'âme. Vers midi, la maison s'ouvre — d'abord les clientes du salon, ensuite les affligés qui viennent chercher conseil, un remède, un gris-gris. Le soir, cela dépend du ciel et des esprits : parfois une réunion discrète avec mes initiés, autour de l'autel chargé d'offrandes ; parfois une cérémonie plus grande. Ma demeure créole, avec sa cour intérieure et ses herbes suspendues, sent à la fois la soupe de gombo et l'encens. On y vit et on y prie sans jamais séparer les deux.
—Le bruit court que vous seriez immortelle, qu'on vous aurait vue rajeunir. Que répondez-vous à cela ?
On me dit vieille et l'année d'après on me trouve jeune ; on jure m'avoir vue en deux endroits à la même heure. Je laisse dire. La vérité est plus simple et plus belle : ma fille, Marie Laveau elle aussi, me ressemble comme une eau ressemble à sa source. Quand mes forces déclinent, elle prend ma place aux cérémonies, noue le même tignon, porte le même nom. Les gens croient alors que le temps n'a pas de prise sur moi. Qu'ils le croient ! Une reine ne meurt pas d'un seul corps. J'ai transmis ce que j'ai reçu, comme mes ancêtres m'ont transmis leurs esprits par-dessus l'océan. Tant qu'une main nouera les gris-gris et appellera les loas, la Reine du Vaudou marchera dans les rues de cette ville.
Une reine ne meurt pas d'un seul corps.
—Que restera-t-il de vous, selon vous, quand vous reposerez au cimetière Saint-Louis ?
Quand je serai couchée au cimetière Saint-Louis, dans le tombeau de famille, je sais déjà ce que feront les vivants : ils viendront. Ils tracent des croix sur la pierre, déposent des fleurs, une pièce, un peu de rhum, et murmurent leur vœu. Cette ville n'oublie pas ceux qui l'ont écoutée. Je n'ai pas laissé de livre — je ne suis pas femme d'encre — mais j'ai laissé un chemin : une manière de nouer le catholique et l'africain, le tambour et le chapelet, en une seule foi qui est celle de La Nouvelle-Orléans. Si l'on parle encore de moi dans un siècle, ce ne sera pas pour mes sortilèges, mais parce que j'aurai montré qu'une femme née sans rien pouvait rendre un peu de dignité aux siens. Le reste, c'est la légende — et la légende, je la laisse volontiers.
Je n'ai pas laissé de livre, mais j'ai laissé un chemin.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Marie Laveau. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


