Interview imaginaire avec Mary Anning
par Charactorium · Mary Anning (1799 — 1843) · Sciences · 6 min de lecture
Lyme Regis, un matin de marée basse. La brume se dissipe sur les falaises bleutées du Dorset, et l'on retrouve Mary Anning là où on la cherche toujours : sur l'estran, panier au bras et marteau à la main, le regard rivé aux strates fraîchement éboulées. Elle accepte de s'asseoir un instant sur un rocher pour répondre, sans cesser d'écouter le bruit de la roche.
—On raconte sur vous une histoire d'orage qui aurait marqué votre enfance. Que s'est-il passé ?
J'avais quinze mois, c'est ce qu'on m'a dit, car je n'en garde nul souvenir. Un orage violent éclata sur Lyme Regis et la foudre tomba sur le groupe qui m'abritait. Trois personnes périrent sur le coup ; moi seule fus relevée vivante. Les voisins, qui aiment les présages, jurèrent depuis que cette flamme m'avait laissé l'esprit plus vif qu'aux autres enfants. Je n'en crois rien : ce qui m'a éveillée, c'est la falaise, pas le ciel. Très tôt, mon père m'emmenait gratter la roche après les grandes marées, et c'est là, le nez sur les galets, que j'ai appris à voir ce que les autres piétinent. La foudre fait une jolie légende ; le marteau fait le reste.
La foudre fait une jolie légende ; le marteau fait le reste.
—Comment votre vie a-t-elle basculé après la disparition de votre père ?
Mon père, Richard, mourut en 1810. Il était ébéniste, mais sa vraie passion, celle qu'il m'a léguée, c'était la chasse aux curiosités de la falaise qu'il revendait aux visiteurs sur le front de mer. À sa mort, il ne nous laissa que des dettes et un savoir : où chercher, quand chercher, comment dégager une pièce sans la briser. J'étais une enfant encore, mais il fallait nourrir la maison de Church Street. Alors je me levais avant l'aube, mon panier d'osier et mes marteaux de tailles diverses en bandoulière, et je descendais sur l'estran quand la mer reculait, car c'est aux heures basses que la roche neuve livre ses trésors. Vendre des coquillages et des os de pierre n'était pas un loisir de demoiselle : c'était notre pain.
—Vous souvenez-vous de la trouvaille qui a tout déclenché, ce premier grand squelette ?
C'était en 1811. Mon frère Joseph repéra d'abord un crâne étrange, long, garni de dents et d'une orbite immense, sortant de la paroi. Il fallut des mois pour que le reste m'apparaisse, après qu'un éboulement eut découvert le corps ; je dégageai vertèbre après vertèbre ce squelette complet de près de cinq mètres. On le nomma plus tard ichthyosaure, le « poisson-lézard », bien qu'il ne fût ni l'un ni l'autre. À l'époque, on ne savait qu'en penser : un crocodile ? un poisson monstrueux ? La bête fut vendue vingt-trois livres et finit à Londres. Moi, je n'avais pas treize ans, mais j'avais compris une chose que beaucoup refusaient encore d'admettre : cet animal-là ne nageait plus dans aucune mer du monde. Il avait vécu, puis disparu.
—Votre plésiosaure a, dit-on, provoqué un véritable tumulte chez les savants. Pourquoi tant d'agitation ?
En 1823, je mis au jour un squelette presque entier au cou démesuré, à quatre nageoires, comme une tortue qu'on aurait étirée. La créature paraissait si improbable que, depuis Paris, le grand Cuvier la soupçonna d'être un assemblage frauduleux, des os recollés pour tromper le monde. Vous imaginez l'affront : on me prenait pour une faussaire. La Société géologique réunit ses messieurs, on examina mes dessins, on confronta la pierre. Et Cuvier, en honnête homme, reconnut que la bête était authentique, telle que la roche me l'avait rendue. Ce plésiosaure ébranla bien des certitudes sur l'extinction des espèces. Pour moi, il prouva surtout ceci : la falaise ne ment pas, ce sont les hommes qui doutent de ce que leurs propres yeux n'ont pas vu.
La falaise ne ment pas ; ce sont les hommes qui doutent de ce que leurs yeux n'ont pas vu.
—Parlez-nous de ces pierres que l'on appelait bézoars, et que vous avez su lire autrement.
On trouvait souvent, logées dans le ventre des squelettes ou tout près, de petites masses grises que les anciens nommaient « bézoars » ou « pierres de serpent », en leur prêtant des vertus magiques. À force d'en briser et d'en examiner la coupe à la loupe, je remarquai qu'elles renfermaient des arêtes, des écailles, parfois des os menus à demi digérés. La conclusion s'imposa d'elle-même : ce n'étaient point des pierres, mais les excréments fossilisés de mes reptiles, durcis par les siècles. On les baptisa coprolites. Cela peut prêter à sourire, mais songez à ce que cela révèle : par ces humbles déjections, en 1824, j'ai pu dire qui mangeait qui dans ces mers disparues. L'ichthyosaure se nourrissait de poissons et parfois des siens. La falaise raconte jusqu'aux festins d'il y a mille siècles.

—Votre boutique attirait les plus grands géologues. Comment se passaient ces visites ?
Ma petite boutique de Church Street n'avait l'air de rien : une vitrine, quelques os de pierre, l'arrière-salle où je nettoyais mes trouvailles. Pourtant des hommes savants y venaient de toute l'Angleterre. Le révérend Buckland s'asseyait des heures à m'écouter ; je lui montrais dans quelle couche se logeaient les poissons fossiles, et lui expliquais l'ordre des strates aussi sûrement qu'on récite un chemin connu. De la Beche, mon ami d'enfance, dessinait. Je n'avais reçu aucune instruction d'université ; je copiais à la bougie, le soir, des mémoires entiers de la Société géologique pour les posséder. Mon savoir, je l'avais tiré de mes mains et de mes yeux, couche après couche. Et ces messieurs en habit, qui repartaient avec mes observations dans leurs carnets, le savaient mieux que personne.
—Malgré ces visites et ces hommages, les sociétés savantes vous sont restées fermées. Comment l'avez-vous vécu ?
La Société géologique de Londres, fondée en 1807, ne recevait que des messieurs. Un « naturaliste », voyez-vous, c'était dans l'esprit du temps un gentleman de loisir et de fortune, qui collectionne par plaisir. Moi, j'étais femme, et pauvre par-dessus le marché : deux portes closes au lieu d'une. Je pouvais fournir les pièces, expliquer la roche, corriger une erreur dans un mémoire — mais m'asseoir parmi eux, jamais. On admirait mes mains et l'on oubliait mon nom. Je ne dis pas cela par aigreur ; je l'ai constaté comme on constate une marée. Mais il y a quelque chose d'amer à voir un monde se nourrir de votre travail tout en vous laissant à sa porte, le panier encore plein de boue de l'estran.
On admirait mes mains et l'on oubliait mon nom.

—Vos découvertes ont souvent été publiées sous d'autres signatures que la vôtre. Que diriez-vous à ce sujet ?
Prenez mon plésiosaure. C'est Conybeare qui en rédigea le mémoire et le lut devant la Société, sous son seul nom, en 1824 ; il reconnut, certes, dans son texte, que la pièce venait de mes mains et que mainte addition à la science était sortie de ma falaise. Mais le crédit, l'honneur public, la rémunération à la mesure de la chose — cela, je ne l'eus point. Telle était la règle : la femme trouve, l'homme nomme et signe. Je l'ai accepté parce qu'il fallait vivre, non parce que je le trouvais juste. Sur la fin, l'Association britannique pour l'avancement des sciences me vota une petite pension annuelle ; ce fut, je crois, la première fois qu'on reconnaissait que mes os de pierre valaient un salaire. Tardif, mais je le pris.
—Les falaises que vous aimez tant ont aussi failli vous coûter la vie. Que s'est-il passé en 1833 ?
La Côte jurassique est généreuse, mais elle se paie. La roche qui me nourrit est aussi celle qui m'écrase. En 1833, lors d'une de mes sorties ordinaires, un pan de falaise se détacha sans prévenir. Mon chien fidèle, Tray, qui m'accompagnait partout sur l'estran, fut tué net sous l'éboulis ; moi, je n'en réchappai que d'un pas. J'ai pleuré cette bête comme on pleure un compagnon de travail, car il l'était. Et pourtant, le lendemain, je suis redescendue. Que voulez-vous : la marée n'attend pas le deuil, et la roche neuve livre ses trésors quelques heures seulement avant que la mer ne les reprenne. Chercher des fossiles n'est pas une promenade de demoiselle : c'est marcher chaque jour au pied d'un mur qui peut tomber.
La roche qui me nourrit est aussi celle qui m'écrase.
—On dit qu'une comptine célèbre se serait inspirée de vous. Êtes-vous vraiment cette marchande du bord de mer ?
On me prête cette ritournelle, « She sells seashells by the seashore », celle qui vend des coquillages au bord de l'eau. Si elle me doit quelque chose, qu'elle le garde : il est vrai que j'ai passé ma vie à vendre les fruits de la falaise aux curistes et aux collectionneurs venus prendre les bains à Lyme Regis. Une bélemnite, une ammonite bien polie, un vertèbre d'ichthyosaure — chacun avait son prix, et de ce prix dépendait notre table. On voudrait qu'une savante méprise le commerce ; moi, le commerce m'a permis d'être savante. Sans les pièces de monnaie laissées par les touristes dans mon panier d'osier, jamais je n'aurais pu rester sur ces falaises à dégager les grandes bêtes. La science, chez moi, sentait toujours un peu le sel et la marchandise.
On voudrait qu'une savante méprise le commerce ; moi, le commerce m'a permis d'être savante.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Mary Anning. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


