Interview imaginaire avec Mirabai
par Charactorium · Mirabai (1498 — 1546) · Spiritualité · Lettres · 6 min de lecture
C'est sur un ghat de Dwarka, au bord du golfe où le soleil couchant embrase la pierre, que Tulsidas retrouve la pèlerine de Mewar en cette année 1543. Une ektara repose contre la marche, et l'odeur du tulsi monte du chapelet qu'elle égrène. Les deux poètes ne se sont jamais rencontrés en chair, mais des lettres ont voyagé entre eux : un jour, c'est elle qui lui a demandé conseil, déchirée entre les devoirs de son rang et l'appel de Krishna. Tulsidas vient écouter celle dont les bhajans précèdent partout les pas.
—Mira, toi qui m'as écrit pour démêler le devoir et l'amour, dis-moi : depuis quand Giridhar est-il ton seul époux ?
Depuis l'enfance, Tulsidas. On portait une statue de Krishna dans une procession de noces, et j'ai demandé à ma mère à qui appartenait ce bel époux. Elle a répondu en riant que c'était le mien. Une enfant ne plaisante pas avec ces paroles-là : je l'ai cru, et je le crois encore. Quand mon mari terrestre est mort, on a voulu me jeter sur le bûcher comme une veuve fidèle. J'ai refusé. Comment une femme dont l'époux est immortel pourrait-elle se brûler pour un autre ? Mero to Giridhar Gopal, dusaro na koi — je n'ai pas d'autre soutien que lui. Toi qui pèses chaque mot dans tes vers, tu comprends qu'une seule phrase, entendue enfant, a suffi à orienter toute une vie.
Comment une femme dont l'époux est immortel pourrait-elle se brûler pour un autre ?
—On m'a rapporté, Mira, qu'on t'a tendu du poison dans une coupe de prasad. Cette épreuve, l'as-tu vraiment traversée ?
Ma belle-famille jugeait mes chants déshonorants pour le sang royal de Mewar. Plusieurs fois on m'a envoyé, sous le nom sacré de prasad, une coupe empoisonnée — espérant qu'une dévote ne refuserait jamais une offrande. J'ai bu en prononçant le nom de Giridhar, et la mort n'a pas voulu de moi. Tu diras peut-être que c'est miracle ; moi je dis que ce qui est offert au Seigneur ne peut plus nuire. Le Rana voyait des ennemis partout, jusqu'à se courroucer qu'un mendiant inconnu, dit-on l'empereur lui-même, soit venu m'écouter et déposer un collier à mes pieds. Les puissants craignent une femme qui ne craint plus rien. C'est cette absence de peur, Tulsidas, qu'ils ne me pardonnaient pas.
Ce qui est offert au Seigneur ne peut plus nuire.
—Ton ektara ne te quitte jamais. Apprends-moi : comment naissent ces bhajans que l'on chante de Chittorgarh jusqu'ici ?
Ils naissent avant le jour, Tulsidas. Je me lève quand il fait encore nuit, j'offre la fleur et la lumière du diya à Krishna, et tandis que mes doigts comptent le tulsi, les vers se forment seuls dans ma bouche. Je ne les compose pas comme un savant taille une stance ; ils montent, et l'ektara leur donne un corps. Une seule corde suffit — Dieu n'en demande pas davantage. Certains, je les ai posés sur des ragas précis, comme dans mon Raag Govind, pour que la mélodie porte le nom divin plus loin que ma seule voix. Le soir, on se rassemble pour le kirtan, et là chacun chante, sans qu'on demande sa caste à personne. Mes chants ne m'appartiennent pas : ils appartiennent à qui les reprend.
Une seule corde suffit — Dieu n'en demande pas davantage.
—Te souviens-tu, Mira, de la lettre où tu m'interrogeais sur le dharma dû à ta famille ? Qu'as-tu retenu de ma réponse ?
Je m'en souviens chaque jour, Tulsidas. Je t'avais écrit déchirée : ma belle-famille invoquait mon devoir d'épouse, de princesse rajpoute, et moi je n'entendais que l'appel de Krishna. Tu m'as rappelé que celui qui aime Dieu n'abandonne pas le vrai devoir — il en trouve un plus haut. Cela m'a affermie. Le dharma d'une femme de mon rang voulait le voile, le silence et le bûcher ; le dharma de l'âme veut le chant. J'ai choisi l'âme. Quand je chante avec des intouchables sur un ghat, je ne transgresse rien : je rends à chacun sa part de Dieu, que les castes lui refusent. Toi qui as loué la voie de dévotion dans tes propres vers, tu sais qu'aucun mur ne tient devant un cœur qui aime vraiment.
Le dharma d'une femme voulait le voile et le bûcher ; le dharma de l'âme veut le chant.
—Dans tes chants, Mira, tu loues souvent Narsi Mehta, ce saint du Gujarat. Pourquoi ce dévot-là plutôt qu'un roi ?
Parce que Narsi Mehta a tout perdu aux yeux des hommes et tout gagné aux yeux de Krishna, Tulsidas. Dans mon Narsi Ji Ra Mayra, je raconte comment sa seule dévotion lui a tenu lieu de fortune et de rang. Les rois bâtissent des forteresses comme Chittorgarh ; elles tombent, je les ai vues assiégées. Le dévot, lui, bâtit dans l'invisible, et rien ne le prend d'assaut. J'ai grandi parmi les Rajputs, ces guerriers fiers de leur sang et de leur honneur — mais quel honneur vaut celui d'être appelé serviteur du Seigneur ? Chanter un saint humble plutôt qu'un prince, c'est dire où je place ma vraie noblesse. La bhakti ne demande ni épée ni couronne : elle demande un cœur qui se donne.
Les rois bâtissent des forteresses ; le dévot bâtit dans l'invisible, et rien ne le prend d'assaut.

—Tu as quitté le palais pour la route, Mira. Comment passe-t-on des appartements royaux au bol du mendiant ?
On s'allège, Tulsidas. En 1534, j'ai franchi pour la dernière fois les portes de Chittorgarh sans rien emporter, sinon ma statuette de Giridhar et mon chapelet. J'ai troqué les saris brodés de miroirs contre le voile safran du renoncement, et la coupe d'or contre le patra de pèlerine. La couleur safran dit tout : on renonce, on ne possède plus que Dieu. Je dors sous les portiques des temples, sur une natte, et je mange ce que les dévots me donnent. Crois-moi, je n'ai jamais été plus riche. Le palais était une cage dorée où l'on surveillait mes prières ; la route m'a rendue à mon Seigneur. Celui qui n'a plus rien à défendre marche enfin libre.
Le palais était une cage dorée ; la route m'a rendue à mon Seigneur.
—À Vrindavan, un ascète aurait refusé de te recevoir parce que tu es femme. Comment lui as-tu répondu ?
Je suis arrivée à Vrindavan le cœur plein, Tulsidas, car c'est là que Krishna passa son enfance. Un saint reclus a fait dire qu'il ne recevait pas de femmes, qu'il avait renoncé au commerce de l'autre sexe. Je lui ai fait répondre que je le croyais seul homme de l'univers, puisqu'il n'y a qu'un seul mâle véritable, Krishna, et que nous autres — lui comme moi — ne sommes que ses servantes devant Lui. Il est sorti, confus, et m'a accueillie. Vois-tu, ce n'était pas insolence : c'est la simple vérité de la bhakti. Devant le Seigneur, il n'y a ni homme ni femme, ni caste ni rang — il n'y a que des âmes assoiffées. Celui qui l'oublie n'a pas encore vraiment renoncé.
Devant le Seigneur, il n'y a ni homme ni femme, ni caste ni rang — il n'y a que des âmes assoiffées.
—Tu refuses le bûcher, tu te dis déjà épouse. Ce mariage avec l'invisible, Mira, n'a-t-il jamais pesé de solitude ?
Solitude ? Tu poses la question d'un proche, Tulsidas, alors je te réponds sans fard. Oui, il y a des nuits où le palais était vide et où ma belle-famille me regardait comme une honte. Mais comment serais-je seule, quand Giridhar habite la pièce que j'ai faite temple ? Je lui parle, je le pare, je danse devant lui — il est plus présent qu'aucun époux de chair ne l'a jamais été. Les femmes de mon rang pleurent un mari mort ; moi je chante un époux qui ne meurt pas. La douleur que je connais n'est pas l'abandon : c'est la viraha, le brûlant désir de l'union, quand Il se cache pour mieux se faire chercher. Cette absence-là est encore une forme de Sa présence.
Les femmes de mon rang pleurent un mari mort ; moi je chante un époux qui ne meurt pas.
—Le Rana de Mewar t'a menacée, dit-on, pour avoir laissé un étranger t'écouter. Ces persécutions t'ont-elles fait douter ?
Douter de Lui ? Jamais, Tulsidas. Douter des hommes, souvent. Le Rana voyait dans mes bhajans publics une tache sur l'honneur du clan ; qu'un dévot venu de loin déposât un collier à mes pieds l'a rendu furieux, comme si la dévotion avait une religion ou une frontière. On m'a menacée, on a voulu m'enfermer, on a même tenté de me faire disparaître. Chaque fois, j'ai chanté plus fort. La peur est le dernier bien auquel renoncent les puissants, et c'est celui-là, justement, que la bhakti m'a ôté. Quand on n'a plus que Krishna à perdre, et qu'on sait qu'on ne peut pas Le perdre, que reste-t-il pour te menacer ? J'ai préféré partir pour Dwarka plutôt que de me taire.
Quand on n'a plus que Krishna à perdre, et qu'on sait qu'on ne peut pas Le perdre, que reste-t-il pour te menacer ?
—Avant de te laisser à ton kirtan du soir, Mira, dis-moi : que veux-tu qu'il reste de toi, quand ta voix se taira ?
Rien de moi, Tulsidas — tout de Lui. Je ne compose pas pour qu'on retienne le nom de Mira ; j'aimerais que mon nom s'efface et que seuls demeurent les bhajans, repris par une femme au bord d'un puits, par un enfant qui garde les chèvres, par les fidèles assemblés un soir de Navratri pour le garba. Que ma corde unique se taise, peu importe, si mille bouches continuent à chanter Giridhar. La tradition dit qu'au terme du voyage, le dévot se fond dans son Seigneur ; c'est tout ce que je demande, disparaître dans Krishna comme la goutte dans l'océan. Toi qui chantes aussi, tu sais qu'un poème dévot n'a pas d'auteur — il n'a qu'une source, et nous n'en sommes que la flûte.
J'aimerais que mon nom s'efface et que seuls demeurent les chants.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Mirabai. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



