Interview imaginaire avec Nathalie Sarraute
par Charactorium · Nathalie Sarraute (1900 — 1999) · Lettres · 5 min de lecture
C'est dans l'appartement du XVIe arrondissement, encombré de livres et de manuscrits, que Jean-Paul Sartre vient retrouver Nathalie Sarraute par un après-midi gris de l'automne 1956. Une tasse de thé refroidit sur le bureau, près de la machine à écrire. Ils se connaissent depuis qu'il a préfacé son Portrait d'un inconnu huit ans plus tôt, forgeant pour elle ce mot d'« anti-roman ». Il vient, ce jour-là, l'interroger sur L'Ère du soupçon, qui vient de paraître et dont le titre, déjà, fait scandale.
—Nathalie, avant même que je vous lise, il y avait ces Tropismes de 1939. D'où vous est venu ce mot emprunté aux savants ?
Vous savez, Sartre, j'ai pris ce mot aux biologistes presque par effraction. Le tropisme, c'est le mouvement par lequel une plante se tourne vers la lumière, sans le vouloir, sans le savoir. J'ai senti qu'il existait en nous des mouvements semblables, infimes, qui nous agitent sous nos paroles et nos gestes. J'ai commencé à les noter dès 1932, sur des cahiers, des bribes saisies au vol dans une conversation, une attente, un regard. Le livre a paru en 1939, tiré à quelques centaines d'exemplaires, et il est tombé dans un silence presque total. Cela m'a peinée, mais je savais que je tenais là ma matière, la seule qui m'intéresserait jamais.
Le tropisme, c'est le mouvement par lequel une plante se tourne vers la lumière, sans le vouloir, sans le savoir.
—On oublie que vous fûtes avocate. Inscrite au barreau en 1925. Pourquoi avoir quitté le droit pour cette chose si incertaine, l'écriture ?
Le droit m'a donné quelque chose que je n'ai jamais perdu : le goût de la précision, l'art de démonter un argument pièce à pièce. J'ai gardé mes livres de droit, vous les voyez là. Mais la Faculté, le barreau, tout cela me tenait à la surface des êtres, dans leurs conflits visibles, leurs intérêts déclarés. Or ce qui me brûlait, c'était l'invisible, ce qui frémit sous les mots qu'on échange. J'ai épousé Raymond, avocat lui aussi, et peu à peu j'ai déserté les prétoires pour le silence de ma table. On ne renonce pas vraiment à une rigueur : je la retourne désormais contre la conscience elle-même.
On ne renonce pas vraiment à une rigueur : je la retourne désormais contre la conscience elle-même.
—Venons-en à nous. En 1948, j'ai préfacé votre Portrait d'un inconnu en l'appelant « anti-roman ». Ce mot, l'avez-vous accepté de bon cœur ?
Toi qui l'as forgé, tu sais combien il m'a à la fois servie et embarrassée. Servie, parce qu'il a donné un nom à ce que je tentais, et que sans ta préface ce livre serait resté plus invisible encore que Tropismes. Embarrassée, parce que « anti-roman » laisse croire que je suis contre quelque chose, que je détruis. Or je ne détruis pas : je cherche une autre vérité, plus profonde que celle des personnages bien dessinés et des intrigues bien nouées. Souviens-toi, je l'écrivais pendant l'Occupation, cachée, sous une autre identité, parce que mes origines me menaçaient. Ce narrateur qui épie un père et sa fille sans jamais les percer, c'était peut-être ma propre manière de survivre par le regard.
Je ne détruis pas : je cherche une autre vérité, plus profonde que celle des personnages bien dessinés.
—Votre Ère du soupçon paraît à l'instant. Vous y dites que le lecteur ne croit plus aux personnages. N'est-ce pas une déclaration de guerre au roman ?
Une déclaration de lucidité, plutôt. Le lecteur d'aujourd'hui est devenu méfiant ; il a trop lu pour croire encore sur parole aux décors et aux figures que le romancier lui tend. Ce soupçon, je ne l'ai pas inventé, je le constate. Après Proust, après Joyce, après ce que la guerre nous a appris des hommes, on ne peut plus écrire comme Balzac. Je plaide seulement pour que le roman descende là où rien n'a encore de nom, dans ces couches préverbales où tout se joue avant la parole. Lindon, aux Éditions de Minuit, comprend cela mieux que personne — il rassemble autour de lui ceux qui partagent ce refus du convenu.
Je plaide pour que le roman descende là où rien n'a encore de nom, avant la parole.
—Ce que vous nommez la « sous-conversation » m'intrigue. Quand deux êtres se parlent, prétendez-vous entendre autre chose que leurs mots ?
Exactement cela. Les mots qu'on échange ne sont que la pointe émergée. Dessous court un flux continu d'impulsions, de craintes, de petites agressions, de retraits — toute une vie souterraine que les phrases polies recouvrent à peine. Un ton, une intonation, un mot lâché de travers, et soudain ce magma affleure et bouleverse une amitié ancienne. C'est cela que je veux restituer : non le dialogue, mais ce qui frémit sous lui. Pense au téléphone, cet objet si banal : on y dit « comment vas-tu » et l'on s'y joue des drames entiers, par le seul jeu des silences et des inflexions. Mon travail consiste à rendre audible cette rumeur que nous feignons tous de ne pas entendre.
Les mots qu'on échange ne sont que la pointe émergée. Dessous court une vie souterraine.

—Vous parlez du roman, mais ces tropismes ne réclament-ils pas un jour la scène, des voix vivantes pour les porter ?
Vous touchez juste, et j'y pense parfois. Le théâtre serait le lieu naturel de la sous-conversation, car tout s'y joue sur un ton, sur un mot. Imaginez une scène où il ne se passe rien — deux amis, une phrase anodine — et où, par cette seule phrase mal reçue, un certain ton, tout l'édifice de leur affection se lézarde. Le drame ne viendrait pas d'un meurtre ni d'une trahison, mais de presque rien, d'un « c'est bien, ça » dit avec une nuance de condescendance. C'est dans l'infime que loge la violence véritable entre les êtres. Le roman me suffit encore, mais je sens que ces voix, un jour, voudront sortir de la page.
Le drame ne viendrait pas d'un meurtre, mais de presque rien, d'un mot mal reçu.
—Et la critique, le jugement littéraire — cette comédie des salons où l'on décrète ce qui est admirable —, n'avez-vous pas envie de la peindre ?
Ah, voilà un terrain que j'observe avec gourmandise. Vous connaissez ces dîners où l'on se passe un livre comme un mot de passe : « avez-vous lu ?… c'est remarquable, vraiment remarquable », et chacun de renchérir sans savoir s'il pense ce qu'il dit. La mode littéraire est un tropisme collectif : on s'aligne, on craint d'être en reste, on adopte un enthousiasme qui n'est qu'une peur déguisée. Un jour j'aimerais écrire la vie entière d'un livre fictif, sa gloire et sa chute, vues à travers ces conversations où personne n'avoue ce qu'il éprouve vraiment. Ce serait une manière de tendre un miroir à ce petit monde dont vous et moi connaissons trop bien les rites.
La mode littéraire est un tropisme collectif : on s'aligne, on craint d'être en reste.

—Vous êtes née Natacha Tcherniak, en Russie, et l'enfance vous fit voyager entre deux langues. Que vous reste-t-il de ce partage ?
Tout, peut-être. Je suis née à Ivanovo, et l'enfance fut une suite d'allers-retours entre Paris et Saint-Pétersbourg, entre le russe et le français, avant que je ne m'installe ici à huit ans. Quand on passe ainsi d'une langue à l'autre, on cesse de croire que les mots collent aux choses ; on les voit flotter, glisser, trahir. Je crois que ma sensibilité aux silences, aux non-dits, vient de là — de ces moments où l'on comprend sans comprendre, où l'on devine l'orage familial sous des phrases qu'on ne saisit qu'à demi. Cette tasse de thé que je vous ai servie, c'est encore un peu de cette Russie qui ne m'a jamais quittée tout à fait.
Quand on passe d'une langue à l'autre, on cesse de croire que les mots collent aux choses.
—Croyez-vous qu'un jour vous oserez vous retourner vers cette enfance, l'écrire en votre nom, vous qui fuyez tant la confidence ?
Cela me terrifie et m'attire à la fois. Me retourner vers ces souvenirs, ce serait risquer de les figer dans un beau récit lisse, alors qu'ils me reviennent par éclats, incertains, contradictoires. Si je le fais un jour, ce ne sera pas pour me raconter, mais pour interroger la matière même du souvenir — peut-être en dialoguant avec une voix intérieure qui me demanderait sans cesse : est-ce bien cela que tu as senti, ou l'inventes-tu maintenant ? Les mots qui semblent si bien capter ce qu'on voulait rendre, quand on les regarde de près, se dérobent. Vous me connaissez, Sartre : je préfère l'incertitude vraie au mensonge des récits trop sûrs d'eux.
Je préfère l'incertitude vraie au mensonge des récits trop sûrs d'eux.
—Une dernière chose, Nathalie. Comment travaillez-vous, concrètement, pour saisir des choses aussi fuyantes que ces tropismes ?
Avec beaucoup de patience et un peu de désespoir. Je note d'abord à la main, sur des cahiers, les bribes que je glane — une réplique, une gêne entrevue dans un salon, un mouvement de recul. Puis je passe à la machine, et là commence le vrai travail : reprendre la phrase vingt fois, la creuser, la resserrer, jusqu'à ce qu'elle épouse exactement le frémissement intérieur que je poursuis. Le matin surtout, quand la maison est encore silencieuse, je sens que je peux descendre plus profond. C'est un labeur d'orfèvre sur de l'impalpable. Souvent j'échoue ; parfois, une phrase tient, et je sais que j'ai saisi, pour un instant, ce que personne d'ordinaire ne consent à regarder.
C'est un labeur d'orfèvre sur de l'impalpable. Souvent j'échoue ; parfois, une phrase tient.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Nathalie Sarraute. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



