Interview imaginaire avec Nathalie Sarraute
par Charactorium · Nathalie Sarraute (1900 — 1999) · Lettres · 5 min de lecture
Ce matin-là, deux élèves de cinquième en classe découverte poussent la porte d'un appartement du XVIe arrondissement de Paris, rempli de livres jusqu'au plafond. Une vieille dame élégante les accueille avec une tasse de thé. Elle s'appelle Nathalie Sarraute, et elle a presque cent ans d'histoires à raconter.
—Vous êtes née où ? On dit que vous n'êtes pas vraiment française au départ.
Tu as raison, mon enfant. Je suis née en 1900 dans une ville de Russie, Ivanovo-Voznessensk, à 300 kilomètres de Moscou. Mon vrai nom, c'était Natacha Tcherniak. Imagine une enfant qui fait sans cesse le voyage entre Paris et Saint-Pétersbourg, parce que ses parents ont divorcé. Deux maisons, deux langues, deux pays. Je me suis installée pour de bon à Paris à huit ans. Tu sais ce que ça m'a appris ? À écouter. Quand tu changes tout le temps de langue, tu deviens très attentive aux mots, et surtout aux silences entre les gens. Cette oreille-là, je l'ai gardée toute ma vie.
Quand tu changes de langue, tu apprends à écouter les silences.
—Chez vous, ça sentait quoi ? Vous mangiez des trucs russes ?
Quelle jolie question ! Dans mon appartement, il y avait toujours du thé. Pas comme un détail, non : le thé, c'est un petit rituel que je tiens de mon enfance russe. On s'asseyait autour de la table, on parlait pendant des heures. Et moi, pendant ces conversations, je faisais une drôle de chose : j'observais. Je regardais ce qui passait sur les visages quand quelqu'un disait une phrase de trop. À mon époque, on vivait beaucoup autour de ces salons, de ces longues discussions. Plus tard, dans mes livres, tu retrouveras souvent une tasse de thé et des gens qui parlent. Ce n'est pas un hasard.
—C'est vrai que vous étiez avocate avant d'écrire ? Pourquoi vous avez arrêté ?
C'est tout à fait vrai. J'ai fait des études de droit à la faculté de Paris, et en 1925, je me suis inscrite au barreau. J'étais avocate ! J'avais appris à plaider, à argumenter, à choisir chaque mot avec précision. Mais tu sais, mon cœur n'était pas là. Dès 1932, le soir, j'écrivais de petits textes étranges. Je ne pouvais pas m'en empêcher. Alors j'ai abandonné la robe d'avocate pour la machine à écrire. Garde une chose en tête : rien ne se perd. Ma rigueur d'avocate, ce goût de l'argument exact, je l'ai versé tout entier dans mon écriture. On peut changer de métier sans rien jeter.
On peut changer de métier sans rien jeter de ce qu'on a appris.
—Votre premier livre, ça a marché tout de suite ?
Oh non, pas du tout ! Et c'est important que tu le saches. Mon premier livre, Tropismes, est paru en 1939, juste au début de la guerre. Tiré à quelques centaines d'exemplaires seulement. Presque personne ne l'a remarqué. Imagine que tu travailles des années sur quelque chose, et que le monde hausse les épaules. C'était ça. Mais je n'ai pas changé de route. Je savais que je tenais quelque chose de neuf, même si c'était minuscule. La reconnaissance, elle est venue bien plus tard, quand j'avais déjà les cheveux gris. Un livre, parfois, c'est comme une graine : il faut des années avant qu'on voie l'arbre.
Un livre, c'est une graine : il faut des années avant de voir l'arbre.
—Pendant la guerre, vous aviez peur ? On dit que vous deviez vous cacher.
Oui, mon enfant, j'avais peur. Pendant l'Occupation, entre 1940 et 1944, j'ai dû me cacher, parce que j'étais d'origine juive. Imagine que tu ne peux plus porter ton vrai nom. Que tu vis sous une fausse identité, dans la région parisienne, en faisant semblant d'être quelqu'un d'autre. Chaque coup à la porte te glace. C'était ça, ma vie pendant ces années. Et pourtant, dans cet isolement, j'ai continué d'écrire. Un roman, Portrait d'un inconnu. C'était ma façon de rester moi-même quand tout me poussait à disparaître. Écrire, c'était dire : je suis encore là.
Écrire en me cachant, c'était dire : je suis encore là.

—C'est quoi un « anti-roman » ? C'est un livre contre les livres ?
Ha ! Pas tout à fait, mais je comprends que ça intrigue. Quand mon roman Portrait d'un inconnu a paru en 1948, un grand philosophe, Jean-Paul Sartre, a écrit la préface. Et il a inventé ce mot pour moi : « anti-roman ». Ça ne veut pas dire un livre qui déteste les romans. Ça veut dire un roman qui bouscule les règles habituelles. Imagine une histoire sans héros bien net, où l'on suit un homme qui observe un père et sa fille sans jamais percer leur secret. Pas de grande aventure, pas de fin claire. Juste l'envers des choses. Je voulais montrer ce qui se passe sous la surface, là où personne ne regarde d'habitude.
—Vous avez inventé un mot bizarre, « tropisme ». Ça veut dire quoi ?
Bravo d'avoir repéré ce mot ! Je l'ai emprunté à la biologie. Un tropisme, au départ, c'est quand une plante se penche vers la lumière sans le décider : un petit mouvement automatique. Eh bien, j'ai pensé que nous, les humains, on a la même chose à l'intérieur. Imagine que quelqu'un te fait un compliment, et qu'au fond de toi, sans le vouloir, quelque chose se crispe ou s'illumine en une fraction de seconde. Ça, c'est un tropisme. Un mouvement minuscule, presque invisible, qui passe sous nos paroles. Toute ma vie, j'ai essayé d'attraper ces petites secousses-là avec des mots. C'est très difficile, parce que ça file vite.
Un tropisme, c'est ce petit mouvement qui passe sous nos paroles.
—Comment vous faisiez pour écrire ? Vous écriviez vite ou lentement ?
Très, très lentement, je t'assure ! D'abord, je notais mes observations dans des cahiers. De toutes petites notes : une scène vue dans un salon, une phrase entendue, un visage qui change. C'était ma matière première. Ensuite, je passais à ma machine à écrire, et là, je recommençais sans fin. Une phrase, je la reprenais dix fois, vingt fois, pour qu'elle saisisse exactement le bon frémissement. Je travaillais surtout le matin, tôt, avant que la maison se réveille, parce que ma tête était la plus claire. Tu vois, écrire, pour moi, ce n'était pas l'inspiration qui tombe du ciel. C'était un travail patient, comme polir une pierre.
Écrire, ce n'est pas l'inspiration : c'est polir la même pierre cent fois.

—Vous avez écrit une pièce où deux amis se disputent pour rien. C'est vrai qu'on peut se fâcher pour un mot ?
Oh oui, et c'est même tout le sujet ! Ma pièce s'appelle Pour un oui ou pour un non, je l'ai écrite en 1982. Deux amis de longue date s'y déchirent à cause d'une chose minuscule : un certain ton, une intonation. L'un a dit « c'est bien, ça… » avec une petite musique de trop, et l'autre s'est senti blessé. Tu vois ? Sous les mots polis, il y a souvent un deuxième dialogue, caché. J'appelle ça la « sous-conversation » : tout ce qu'on pense sans le dire. Parfois c'est là, dans ce non-dit, que se jouent les vraies tempêtes entre les gens. Les plus grandes disputes naissent des plus petites choses.
Les plus grandes disputes naissent des plus petites choses.
—Vous disiez qu'il ne faut pas croire ce qu'on lit. Pourquoi ?
Parce que le lecteur d'aujourd'hui est devenu malin, méfiant ! J'ai écrit ça dans un livre d'idées, L'Ère du soupçon, en 1956. On l'a appelé le manifeste du Nouveau Roman — un groupe d'écrivains qui, comme moi, voulaient secouer les vieilles habitudes du roman. Imagine : pendant des siècles, on te présentait un personnage avec son nom, son métier, sa belle histoire, et tu y croyais sagement. Moi je dis : attention ! La vraie vie des gens ne tient pas dans cette belle façade. Elle est dessous, dans le trouble et l'incertain. Alors j'invite mes lecteurs à se méfier des apparences trop lisses. Le doute, c'est une forme d'intelligence.
Se méfier des apparences trop lisses, c'est déjà une forme d'intelligence.
—Si on se souvient de vous aujourd'hui, qu'est-ce que vous aimeriez qu'on retienne ?
Quelle belle question pour finir. Tu sais, j'ai écrit jusqu'à très vieille, mon dernier roman à 96 ans. Mes livres ont fini par être lus partout ; Les Fruits d'or a même reçu un grand prix international en 1964. Mais ce n'est pas ça qui compte le plus pour moi. Ce que j'aimerais que tu retiennes, c'est ceci : apprends à regarder sous la surface des gens. Derrière un sourire, une politesse, un silence, il se passe toujours quelque chose. Toute ma vie, j'ai essayé de rendre visible cet invisible-là. Si un jour tu écoutes vraiment quelqu'un, au-delà de ses mots, alors un petit peu de mon travail continue en toi.
Apprends à regarder sous la surface : derrière chaque silence, il se passe quelque chose.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Nathalie Sarraute. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



