Interview imaginaire avec Œdipe
par Charactorium · Œdipe · Mythologie · 6 min de lecture
Le sentier qui mène de Thèbes au bois sacré de Colone s'achève sous des oliviers que nul ne taille. Là, un vieillard aveugle, la main posée sur un bâton lisse, attend qu'on s'asseye près de lui. Sa voix est basse, mais chaque mot pèse comme une dalle de pierre.
—Tout, dans votre histoire, semble écrit d'avance. Comment avez-vous appris ce que les dieux avaient décidé pour vous ?
On ne l'apprend pas, on le reçoit comme on reçoit la foudre. Jeune homme à Corinthe, le doute me rongeait sur mes origines, et je suis monté à Delphes consulter le dieu. La prêtresse n'a pas répondu à ma question : elle a craché à mes pieds l'oracle, que je tuerais mon père et partagerais le lit de ma mère. Vous croyez peut-être qu'on peut fuir une telle parole. Moi aussi je l'ai cru. J'ai tourné le dos à Corinthe pour ne jamais revoir ceux que je nommais mes parents. Mais la Moïra n'est pas une route que l'on choisit : c'est la route elle-même, et l'on y marche même quand on croit s'en écarter. Les dieux savaient. Ils m'ont laissé courir.
La Moïra n'est pas une route que l'on choisit : c'est la route elle-même.
—Vous fuyiez justement cet oracle quand un événement a tout précipité. Que s'est-il passé sur la route ?
Un carrefour étroit, près de Daülis, là où trois chemins se nouent. Un char venait en sens inverse, conduit par un homme âgé entouré de sa suite. On m'a ordonné de céder le passage, brutalement, et le vieillard m'a frappé de son aiguillon comme on chasse un chien. Le sang m'est monté aux yeux. J'avais mon glaive au côté, une lame de bronze comme en porte tout voyageur, et je m'en suis servi. Ils sont tous tombés, ou presque. Je suis reparti sans un regard, fier d'avoir lavé l'insulte. Je ne savais pas que je venais d'égorger Laïos, roi de Thèbes, et que ce vieillard insolent était le père dont j'avais voulu m'épargner le meurtre. La première moitié de l'oracle s'était accomplie sur quelques pieds de poussière.
Je ne savais pas que je venais d'égorger le père dont j'avais voulu m'épargner le meurtre.
—Peu après, Thèbes était terrorisée par le Sphinx. Comment êtes-vous parvenu là où tant d'autres avaient échoué ?
Le monstre se tenait aux portes de Thèbes et dévorait quiconque échouait à résoudre son énigme : quel être marche à quatre pattes le matin, à deux le midi, à trois le soir ? Les hommes cherchaient des bêtes, des dieux, des prodiges. Moi, j'ai répondu ce qui était devant nous tous, et que personne ne voulait voir : l'homme. L'enfant qui rampe, l'adulte qui se dresse, le vieillard appuyé sur son bâton. Le Sphinx s'est précipité dans le vide, et la cité m'a porté en triomphe. On m'a donné la couronne de Thèbes et la main de la reine veuve, Jocaste. Quelle ironie : j'avais su lire l'énigme de toute vie humaine, et j'étais aveugle à la mienne. J'ai répondu « l'homme » sans comprendre que je décrivais ma propre fin, ce vieillard au bâton que je suis devenu.
J'avais su lire l'énigme de toute vie humaine, et j'étais aveugle à la mienne.
—Vous voilà roi. Quel souverain avez-vous d'abord été pour cette cité que vous aviez sauvée ?
Un roi aimé, et je le dis sans honte, car ces années-là furent les seules droites de ma vie. Thèbes sortait de la terreur, et je l'ai gouvernée avec le souci de la justice. Je présidais les assemblées, je tranchais les différends, je veillais à ce que le faible ne fût pas broyé par le fort. Le peuple me regardait comme un sauveur, presque comme un égal des dieux — et c'est là le piège, voyez-vous. Quand on a deviné l'énigme qui terrassait tous les autres, on croit son intelligence sans limite. Cette assurance, les Grecs lui donnent un nom : l'hubris. Je tenais le sceptre thébain d'une main ferme, je me croyais le maître de mon royaume. Je n'étais que le mari de ma mère, assis sur un trône bâti sur un cadavre.
Je n'étais que le mari de ma mère, assis sur un trône bâti sur un cadavre.
—Puis la peste est arrivée. Comment la vérité a-t-elle commencé à remonter vers vous ?
La peste tombait sur Thèbes comme une main divine, les troupeaux pourrissaient, les femmes accouchaient de la mort. J'ai envoyé consulter le dieu, et l'oracle fut clair : la cité abritait le meurtrier de Laïos, et tant qu'il y demeurerait, la souillure resterait. Moi, le roi, j'ai juré de débusquer ce criminel et de le chasser. Comprenez l'horreur : j'ai lancé la chasse contre moi-même sans le savoir, j'ai maudit ma propre tête de la bouche de mon propre serment. Chaque témoin que j'interrogeais resserrait le nœud : le berger du Cithéron, le messager de Corinthe, les cicatrices à mes chevilles percées. La vérité ne m'est pas tombée dessus d'un coup. Elle est montée, lente, implacable, comme l'eau dans une barque crevée, jusqu'à ce que je ne puisse plus respirer.
J'ai lancé la chasse contre moi-même sans le savoir, j'ai maudit ma propre tête.
—Le moment de la révélation totale fut aussi celui d'une perte terrible. Pouvez-vous l'évoquer ?
Quand le dernier voile est tombé, Jocaste avait déjà compris avant moi. Elle est entrée dans la chambre nuptiale, cette chambre où elle m'avait enfanté puis épousé, et elle a refermé les portes. Je suis arrivé trop tard : elle s'était pendue. J'ai défait son corps, et de ses vêtements j'ai arraché les fibules d'or qui les agrafaient. Vous savez ce que j'en ai fait. Je les ai levées contre mes propres yeux, encore et encore, parce que ces yeux avaient regardé ce qu'aucun homme ne devrait voir. Je ne voulais plus voir mes enfants qui étaient mes frères, ni la cité que j'avais souillée, ni la lumière qui éclairait mon parricide et mon inceste. On parle de châtiment. Moi je dis : c'était la seule purification qui me restait, m'arracher le monde des yeux.
Ces yeux avaient regardé ce qu'aucun homme ne devrait voir.
—Beaucoup vous jugent coupable. Vous estimez-vous responsable de ce que vous avez commis sans le savoir ?
Voilà la question qui me déchire depuis que je marche dans le noir. Ai-je voulu tuer mon père ? Non : j'ai frappé un inconnu insolent à un carrefour. Ai-je voulu épouser ma mère ? Non : j'ai pris pour femme une reine qui m'était offerte. Ma main a fait, mon cœur ignorait. Et pourtant la souillure est là, réelle, et la peste ne ment pas. Les dieux avaient tout dit à Delphes avant ma naissance ; comment serais-je coupable d'avoir accompli ce qu'ils avaient décrété ? Mais comment serais-je innocent, moi dont les mains ont versé le sang de Laïos ? Je ne tranche pas. Je porte les deux à la fois, la faute et l'innocence, comme deux pierres cousues à mes flancs. Peut-être est-ce cela, le sort d'un homme : répondre de gestes que d'autres, là-haut, ont décidés pour lui.
Ma main a fait, mon cœur ignorait — et pourtant la souillure est là.
—Après l'exil, vous avez longtemps erré. Que devient un roi quand il n'a plus rien ?
Il devient ce qu'il avait deviné dans l'énigme : l'être à trois pieds, le vieillard qui s'appuie sur un bâton. J'ai laissé le trône à mes fils, Étéocle et Polynice, et j'ai pris la route comme un mendiant, la main sur l'épaule de ma fille Antigone qui me servait de regard. Plus de pourpre, plus de couronne, plus de mégaron où dînaient les notables — seulement la poussière des chemins et le pain qu'on tend à un aveugle par pitié. C'est une étrange leçon, savez-vous : j'ai connu les deux extrémités de la vie humaine, le sommet et le néant, et je vous le dis, l'homme n'est rien d'autre qu'un souffle qui passe d'un état à l'autre. Le même bâton qui répond à l'énigme me soutient aujourd'hui. La boucle s'est fermée sur moi.
J'ai connu les deux extrémités de la vie humaine, le sommet et le néant.
—Et vous voici à Colone, au terme de votre route. Qu'êtes-vous venu chercher sous ces oliviers ?
La paix, enfin — et peut-être davantage. Colone, ce bois sacré aux portes d'Athènes, est le lieu où l'oracle m'a dit que je trouverais le repos. Étrange destin : le souillé que toute cité chassait deviendrait, en mourant ici, une bénédiction pour la terre qui l'accueille. Le roi Thésée m'a reçu sans me cracher au visage, lui ; il a vu en l'aveugle errant un suppliant à protéger, non une peste à fuir. Mes fils, eux, n'ont pas levé le petit doigt pour secourir leur père dans sa misère, et je ne l'ai pas oublié. Je sens que la fin approche, et pour la première fois je ne la redoute pas. J'ai marché toute ma vie vers un destin que je fuyais ; ici, sous ces arbres, je marche enfin vers lui sans détourner la tête.
J'ai marché toute ma vie vers un destin que je fuyais ; ici, je marche vers lui sans détourner la tête.
—Si vous imaginiez qu'on raconte encore votre histoire dans des siècles, quel sens souhaiteriez-vous qu'on lui donne ?
Je ne sais quels hommes me liront, ni dans quelles langues. Mais si l'on garde la mémoire de moi, que ce ne soit pas pour le frisson du sang et de l'inceste — les aèdes en font déjà trop leurs délices au festin du soir. Que l'on retienne plutôt ceci : un homme peut être sage entre tous, sauveur d'une cité, vainqueur du Sphinx, et marcher pourtant droit vers sa ruine sans la voir. La connaissance ne protège de rien quand la Moïra a parlé. Si l'on me lit un jour, qu'on apprenne l'humilité devant ce qui nous dépasse, et la pitié pour celui qui faute sans l'avoir voulu. Je n'ai pas été un méchant. J'ai été un homme — et c'est, je crois, la chose la plus terrible et la plus digne qu'on puisse dire de quelqu'un.
J'ai été un homme — et c'est la chose la plus terrible et la plus digne qu'on puisse dire de quelqu'un.
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Œdipe. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


