Interview imaginaire avec Sigmund Freud
par Charactorium · Sigmund Freud (1856 — 1939) · Philosophie · Sciences · 6 min de lecture
Vienne, automne 1938 — ou plutôt Londres, déjà, car le 19 Berggasse n'est plus qu'un souvenir scellé par les nazis. Dans un bureau de Hampstead où l'on a reconstitué, vitrine par vitrine, sa collection d'antiquités, un vieil homme de quatre-vingt-deux ans nous reçoit, la mâchoire douloureuse et le cigare à portée de main. Voici ce qu'il nous a confié de l'inconscient, de l'exil et des dieux de pierre qui le regardaient travailler.
—Comment un neurologue viennois en est-il venu à délaisser les nerfs pour l'âme ?
Tout a basculé à Paris, en 1885, dans les salles de la Salpêtrière. J'étais venu étudier les lésions du système nerveux, comme un bon élève de la médecine de mon temps, et voilà que Charcot me montre des femmes que l'on disait hystériques : sous hypnose, leurs paralysies se dénouaient, leurs symptômes obéissaient à une idée plutôt qu'à une fibre. Comprenez le scandale intime : un membre qui se paralyse sans qu'aucun nerf soit coupé. J'ai compris ce jour-là que la cause se trouvait ailleurs que dans l'anatomie — dans un territoire que la conscience ne visite pas. Je suis reparti pour Vienne avec ma boussole déréglée. Le stéthoscope ne me suffisait plus ; il me fallait apprendre à écouter ce qui ne se laisse pas ausculter.
Un membre qui se paralyse sans qu'aucun nerf soit coupé : la cause était ailleurs que dans l'anatomie.
—Pourquoi avoir abandonné l'hypnose, puisqu'elle semblait soulager ?
L'hypnose endort le gardien, mais elle ne lui apprend rien. On obtient un soulagement, jamais une vérité — et le symptôme, chassé par la porte, revient par la fenêtre. Avec Josef Breuer, dont les Études sur l'hystérie (1895) ouvrent toute mon œuvre, j'ai vu qu'une patiente guérissait mieux en parlant librement qu'en obéissant à ma suggestion. Alors j'ai renoncé à commander le sommeil. J'ai demandé qu'on me dise tout, le ridicule, l'obscène, l'insignifiant surtout — car c'est l'insignifiant qui trahit. Là est née la libre association : non pas endormir, mais lever la censure éveillée. L'hypnose faisait du médecin un magicien ; je voulais en faire un archéologue patient, qui dégage couche après couche sans rien briser.
L'hypnose endort le gardien, mais elle ne lui apprend rien.
—Que se passe-t-il, concrètement, quand un patient s'allonge sur votre divan ?
Le divan n'est pas un meuble de confort, c'est une ruse. Le patient s'étend, je m'assieds derrière lui, hors de son regard — et délivré de mon visage, il se délivre de sa surveillance. Je lui demande une seule chose : dire ce qui vient, sans choisir, sans corriger, comme un voyageur décrit le paysage qui défile à la portière. Moi, dans mon carnet de notes cliniques, je recueille les lapsus, les silences, les associations qui semblent absurdes. Car rien n'est dû au hasard : c'est ce que j'appelle le déterminisme psychique. L'oubli d'un nom, le mot qui fourche, tout cela a une cause, et cette cause habite l'ombre. Le divan est devenu un symbole ; pour moi, ce ne fut jamais qu'un moyen d'obtenir qu'on cesse enfin de se mentir poliment.
Le divan n'est pas un meuble de confort, c'est une ruse.
—Vous accordez aux rêves une importance considérable. Pourquoi ?
Parce qu'ils sont la nuit où la garde baisse. En 1900, dans L'Interprétation des rêves, j'ai osé écrire ce que j'ai mis vingt ans à oser penser : « Le rêve est la voie royale qui mène à la connaissance de l'inconscient. Dans le rêve, les désirs refoulés trouvent une expression déguisée, et l'analyse de ces manifestations nous permet d'accéder aux couches profondes de la psyché. » Le dormeur croit assister à un théâtre absurde ; en vérité il est l'auteur, l'acteur et le décor de sa propre pièce. Le rêve déguise ce que la censure interdit le jour : il condense, il déplace, il travestit le désir en images acceptables. Interpréter, c'est défaire ce déguisement. On m'a beaucoup raillé pour ce livre — il s'en vendit d'abord quelques centaines d'exemplaires. J'ai appris à attendre.
Le dormeur croit assister à un théâtre absurde ; en vérité il en est l'auteur.
—Votre cabinet déborde de figurines antiques. Que représentent-elles pour vous ?
Regardez ces étagères : des dieux égyptiens, des déesses gréco-romaines, des bronzes exhumés d'un sol qui les avait gardés des siècles. Je les achetais comme d'autres achètent du pain, parfois au mépris de la raison domestique. Pourquoi ? Parce que le travail de l'analyste ressemble au travail de l'archéologue : on creuse, on déblaie les strates, on reconstitue un édifice enseveli à partir de quelques tessons. La psyché est une ville bâtie sur ses propres ruines, où rien ne disparaît tout à fait — où le passé le plus ancien continue de vivre sous le présent. Ces antiquités du 19 Berggasse me rappelaient à chaque séance que ce qu'un homme croit oublié n'est jamais détruit, seulement recouvert. Le refoulé, comme la cité enfouie, attend patiemment qu'on vienne le mettre au jour.
La psyché est une ville bâtie sur ses propres ruines, où rien ne disparaît tout à fait.

—Dans Malaise dans la civilisation, vous semblez pessimiste sur le progrès. Vous l'êtes ?
Disons lucide. En 1930, dans Malaise dans la civilisation, j'ai écrit que « la civilisation impose à l'homme des sacrifices pulsionnels considérables, ce qui engendre une culpabilité profonde et un malaise fondamental. Le prix du progrès social est payé par la renonciation aux satisfactions instinctuelles. » Comprenez : pour vivre ensemble, nous devons brider en nous l'animal qui voudrait tout, tout de suite. Chaque rue pavée, chaque loi, chaque politesse repose sur une pulsion domptée — et l'homme paie cette domestication en mécontentement sourd. Mes antiquités me l'enseignaient déjà : les grandes civilisations ne se sont pas effondrées par manque de techniques, mais sous le poids de ce qu'elles refusaient d'avouer. Je n'annonce pas la fin du monde. Je dis seulement que le bonheur n'était pas prévu au programme de l'espèce.
Le bonheur n'était pas prévu au programme de l'espèce.
—Vous fumez encore, malgré tout. Comment vivez-vous ce rapport au cigare ?
Vous me voyez sourire amèrement. Vingt cigares par jour, ou presque, depuis des décennies — et l'on m'a diagnostiqué en 1923 ce cancer de la mâchoire qui me ronge à présent par lambeaux. On m'a supplié d'arrêter. Je n'y suis pas parvenu. Voyez l'ironie : l'homme qui a fait carrière à expliquer pourquoi nous sommes esclaves de nos pulsions reste incapable de dénouer la sienne. Le cigare m'aide à penser, ou du moins je me persuade qu'il m'aide — et là est précisément la mécanique que j'ai passé ma vie à décrire : la raison qui invente de belles justifications au désir qui, lui, commande en sous-main. Je ne suis pas au-dessus de mes propres lois. Aucun théoricien des passions ne l'est. C'est même, sans doute, ce qui m'autorisait à en parler.
L'homme qui a expliqué notre servitude aux pulsions reste esclave de la sienne.

—Cette obstination devant le danger, comment l'expliquez-vous, vous le théoricien des pulsions ?
J'en ai cherché la clef, et je crois l'avoir trouvée plus tard que je ne l'aurais voulu. En 1920, dans Au-delà du principe de plaisir, j'ai dû admettre une chose dérangeante : « Il existe dans la vie psychique une pulsion de mort qui s'oppose au principe de plaisir et au désir de vie. Cette compulsion de répétition pousse l'individu à revivre des expériences traumatiques. » Longtemps j'ai cru que tout, en nous, courait vers le plaisir. Puis j'ai vu des hommes répéter leur propre malheur, s'acharner contre eux-mêmes — et ce cigare que je porte encore à mes lèvres rongées en est peut-être l'humble illustration. Quelque chose, en l'homme, travaille à le défaire. Le médecin que je fus a longtemps refusé de le voir ; le vieillard que je suis ne peut plus le nier.
Quelque chose, en l'homme, travaille patiemment à le défaire.
—Vous avez quitté Vienne en 1938. Que reste-t-il de ce départ ?
Une déchirure que ni l'analyse ni l'âge n'apaisent. J'avais habité Vienne près de quatre-vingts ans ; on m'a poussé hors de chez moi à quatre-vingt-deux. Quand le régime de Hitler a annexé l'Autriche, rester signifiait mourir, ou pire, voir mourir mes filles. On a fouillé mon appartement, interrogé les miens. J'ai signé, dit-on, une attestation où je certifiais ironiquement n'avoir eu qu'à me louer de la Gestapo — l'humour est la dernière liberté du condamné. Et me voici à Londres, parmi mes dieux de pierre qu'on a eu la grâce de me laisser emporter, dans une langue qui n'est pas la mienne. On a sauvé l'homme et sa collection. La patrie, elle, ne s'emballe pas dans des caisses.
On a sauvé l'homme et ses dieux de pierre. La patrie ne s'emballe pas dans des caisses.
—On a brûlé vos livres publiquement. Quelle pensée vous a traversé alors ?
Dès 1933, à Berlin, on a jeté mes ouvrages au bûcher comme une littérature dégénérée. Quand on me l'a rapporté, j'ai eu ce mot — le seul que je pouvais opposer à la barbarie : quel progrès tout de même ! Au Moyen Âge, c'est moi qu'on aurait brûlé ; ils se contentent désormais de mes livres. On a ri autour de moi. Et pourtant un livre brûlé est une chose terrible, car c'est une pensée qu'on voudrait refouler à l'échelle d'un peuple entier — exactement le mécanisme que j'ai décrit chez l'individu, transposé à une nation qui ne veut pas s'entendre. Mais le refoulé revient toujours, sous une forme ou sous une autre. Les flammes consument le papier ; elles n'ont jamais éteint une idée. Je le crois encore, depuis cet exil où je finirai mes jours.
Les flammes consument le papier ; elles n'ont jamais éteint une idée.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Sigmund Freud. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



