Interview imaginaire avec Stendhal
par Charactorium · Stendhal (1783 — 1842) · Lettres · 6 min de lecture
Civitavecchia, un soir de 1836. Le consul de France reçoit dans un bureau encombré de manuscrits raturés, la fenêtre ouverte sur le port et l'odeur du sel. Henri Beyle, qu'on appelle Stendhal depuis qu'un nom de bourg allemand lui a plu, parle vite, l'œil vif derrière sa lorgnette, comme s'il craignait toujours qu'on l'ennuie.
—On vous nomme Stendhal, mais ce n'est pas le nom inscrit sur votre acte de baptême. Comment expliquez-vous ce goût des masques ?
Sur les registres de Grenoble, en 1783, on a écrit Henri Beyle, fils de magistrats que je n'aimais guère. Le reste, je l'ai choisi moi-même, et plus de deux cents fois ! J'ai signé des lettres, des articles, des brouillons sous des noms d'emprunt jusqu'à m'y perdre avec délices. Stendhal, c'est une petite ville d'Allemagne dont la sonorité m'a plu un jour, voilà tout — pas de généalogie, pas de blason, rien que mon caprice. Un homme qui change de nom comme de redingote échappe un peu à la société qui voudrait le fixer. Et puis, croyez-moi, quand on a passé son enfance à fuir un père, on prend goût à n'être nulle part celui qu'on attend.
Un homme qui change de nom comme de redingote échappe un peu à la société qui voudrait le fixer.
—Vous avez tenu toute votre vie un journal et entrepris le récit de votre jeunesse. Qu'alliez-vous y chercher ?
Je gratte mes carnets depuis l'âge où d'autres jouent aux cartes. Le soir, rentré des salons, je note ce que j'ai senti, non ce que j'ai fait — la nuance est toute ma méthode. Dans la Vie de Henry Brulard, que je n'ai montrée à personne, je tente de remonter jusqu'au petit Beyle de Grenoble, de retrouver l'instant exact où la sensibilité m'est venue. C'est un travail d'anatomiste penché sur lui-même. Je crois qu'on ne se connaît qu'à condition d'écrire vite, sans s'embellir, en laissant la plume devancer la vanité. La plupart des mémoires mentent par élégance ; je préfère me montrer médiocre et vrai. Si je dois être lu un jour, que ce soit pour cette franchise-là.
—Pour Le Rouge et le Noir, on dit que vous êtes parti d'un véritable fait divers. Que vous avait-il appris ?
En 1829, les gazettes rapportaient le procès d'un jeune homme de la Franche-Comté, Antoine Berthet, précepteur monté trop haut, qui finit la tête sur l'échafaud pour un coup de pistolet tiré dans une église. J'ai lu cela comme on lit un poème : tout y était, l'ambition d'un fils du peuple, la passion, la chute. Julien Sorel est né de cette boue-là. Je ne pouvais inventer mieux que ce que la vie de province servait toute crue. J'aime peindre un jeune homme « dont la physionomie annonçait de la finesse et de l'intelligence » — l'énergie d'un être qui veut s'arracher à sa condition, et que la société broie pour l'avoir osé. Le romancier n'est qu'un miroir qu'on promène le long d'un chemin ; encore faut-il le promener là où le sang coule.
Je ne pouvais inventer mieux que ce que la vie de province servait toute crue.
—Pourquoi tenir à ce que la province, et non Paris, soit le théâtre de cette ambition ?
Parce que c'est en province qu'on étouffe le mieux, et que l'étouffement fait les grandes ambitions. Besançon, son séminaire, ses murailles grises : voilà le décor où un Julien apprend à dissimuler sa flamme sous la soutane. À Paris, l'ambition se dilue dans le bruit des salons ; en province, elle se concentre comme une poudre. J'ai connu ces villes endormies où la moindre passion est un scandale, où l'on surveille son voisin par les fentes des volets. C'est là que le roman psychologique trouve sa matière : un cœur immense enfermé dans un horizon minuscule. Mes lecteurs parisiens trouvent cela provincial ; ils ne comprennent pas que c'est là, précisément, que se joue le drame de toute une époque.
—Vous avez vécu plusieurs années à Milan. Que cherchiez-vous dans cette Italie ?
J'ai débarqué à Milan vers 1814, et j'ai cru renaître. La France me pesait avec ses convenances ; l'Italie, elle, ne rougit pas de ses passions. Le soir, à la Scala, l'opéra me bouleversait jusqu'aux larmes — un air de Cimarosa valait pour moi toutes les philosophies. Là-bas, on aime sans calcul, on hait franchement, on vit. J'ai passé sept ans à respirer cet air-là, et il a infusé dans tout ce que j'ai écrit depuis. Quand bien plus tard j'ai composé La Chartreuse de Parme, c'est cette Italie de ma jeunesse que je peignais, ses petites cours, ses amours imprudentes, son ciel. On dit que je l'ai dictée en cinquante-trois jours ; c'est que je n'avais qu'à me souvenir.
La France me pesait avec ses convenances ; l'Italie, elle, ne rougit pas de ses passions.

—Et pourtant vous voilà consul à Civitavecchia, ce port modeste. Comment vivez-vous cet exil ?
On m'a donné en 1831 ce consulat comme on jette un os, après que j'eus espéré mieux. Civitavecchia n'est qu'un port poussiéreux, sans théâtre, sans esprit, où je m'ennuie à mourir entre deux dépêches administratives. Mais voyez-vous, l'ennui est un excellent secrétaire : il me renvoie à mes manuscrits. Je m'échappe vers Rome dès que je le peux, je relis, je rature, je rêve. Cette Italie qui me déçoit comme fonctionnaire me console comme écrivain. Un poste médiocre n'a jamais empêché une pensée d'être haute ; je dirais même que la disgrâce a du bon, elle vous débarrasse des importuns. J'écris ici plus librement qu'à Paris, où chaque salon réclamait son tribut de mots aimables.
—Dans De l'Amour, vous proposez une théorie singulière, celle de la cristallisation. De quoi s'agit-il ?
Imaginez qu'on jette dans les mines de sel de Salzbourg un rameau d'arbre dépouillé. On le retire deux mois plus tard couvert de diamants étincelants : la branche nue a disparu sous le cristal. Voilà ce que l'esprit fait de l'être aimé. Nous le parons de perfections qu'il n'a pas, nous le couvrons de notre propre lumière. Dans De l'Amour, en 1822, j'ai voulu être l'anatomiste de cette opération secrète, décrire pas à pas comment naît une passion comme on décrirait la circulation du sang. Pour moi l'amour est « l'admiration involontaire que nous force à faire l'aspect de certaines perfections » d'un autre. On m'a reproché de disséquer ce qu'on préfère sentir ; mais comprendre un sentiment ne l'a jamais tué — il l'a rendu plus profond.
La branche nue disparaît sous le cristal : voilà ce que l'esprit fait de l'être aimé.

—Vous parlez de disséquer les passions. N'est-ce pas une étrange ambition pour un romancier ?
C'est la seule qui me tienne au cœur. Les autres écrivains racontent ce qu'on fait ; moi, je veux saisir le moment précis où l'on décide de le faire, ce frémissement intérieur où l'âme penche. Avec ma plume, penché sur mes carnets, je traque les mouvements du cœur comme un naturaliste épingle un insecte. La société du XIXe siècle se croit raisonnable, calculée, bourgeoise ; sous l'habit noir, je vois bouillir les mêmes passions que chez les anciens. Mon affaire est de soulever l'habit. Je n'écris pas pour les lecteurs d'aujourd'hui, qui veulent qu'on les flatte, mais pour ceux de 1880 ou de plus loin encore — ce happy few qui aimera la vérité d'un cœur plus qu'une intrigue bien troussée.
—Vous avez suivi les armées de l'Empire. Que reste-t-il en vous de ces années de guerre ?
J'ai porté l'uniforme, j'ai servi à l'intendance, et j'ai vu en 1812 ce que personne ne devrait voir : la retraite de Russie, les hommes gelés debout, la Grande Armée fondant comme neige sale. En 1814, j'étais encore aux affaires militaires quand tout s'est effondré et que les Bourbons sont rentrés dans leurs carrosses poussiéreux. On croit la guerre faite de grandes phrases ; je l'ai vue faite de boue, de fatigue et de courage absurde. Cela m'a guéri de l'héroïsme de théâtre. Quand je peins une bataille — Waterloo vue par un jeune homme qui n'y comprend rien — je ne mens pas : on ne voit jamais la bataille, on voit son petit coin de fumée. L'épopée n'existe que dans les bulletins ; sur le terrain, il n'y a que des hommes perdus.
On ne voit jamais la bataille, on voit son petit coin de fumée.
—Cette expérience a-t-elle changé votre regard sur l'ambition, ce moteur de vos personnages ?
Profondément. J'avais vingt ans, je croyais qu'un homme de talent montait droit vers la gloire, comme Bonaparte du 18 Brumaire à la couronne. Puis j'ai vu l'astre tomber, et avec lui toutes nos espérances d'enfants nourris de batailles. L'ambition reste le grand ressort de mes Julien, de mes Fabrice — mais je la peins désormais lucide, presque amère, car je sais où elle conduit. Sous la Restauration, on ne grimpe plus le sabre au clair, mais par l'hypocrisie et la flatterie ; le rouge de l'uniforme a cédé au noir de la soutane. Mon propre sort en est la preuve : tant d'efforts pour finir consul dans un port oublié. L'énergie d'une âme ne trouve plus son emploi dans ce siècle de boutiquiers ; elle s'use, ou elle se révolte.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Stendhal. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


