Interview imaginaire avec Tarana Burke
par Charactorium · Tarana Burke (1973 — ?) · Société · 6 min de lecture
C'est dans un centre communautaire de Harlem, entre des chaises pliantes et l'odeur du café tiède, que Tarana Burke a accepté de s'asseoir une heure. La fondatrice de Me Too parle bas, comme on parle à quelqu'un qu'on veut vraiment écouter. Voici ce qu'elle nous a confié.
—Avant d'être une figure publique, qui étiez-vous, et d'où vient cet appel à militer ?
Je suis née dans le Bronx, en 1973, au milieu de gens qui priaient le dimanche et qui organisaient la communauté le reste de la semaine. Chez moi, la chaire et le trottoir, c'était le même combat : personne ne séparait la foi de la justice. Il y avait des pasteurs dans ma famille, et des militants aussi, et très tôt j'ai compris une règle simple — on ne baisse pas la tête devant l'injustice, on prend la parole. Adolescente, je traînais déjà dans les mouvements pour les droits civiques, parce que c'était l'air que je respirais à la maison. Ce sol-là, fait de prière et de colère bien rangée, c'est lui qui m'a tenue debout pour tout ce qui est venu après.
La chaire et le trottoir, c'était le même combat : personne ne séparait la foi de la justice.
—Comment les années passées sur le terrain, auprès des jeunes, ont-elles façonné votre regard ?
Avant d'être une voix, j'ai été une oreille. J'ai travaillé des années comme éducatrice, organisatrice de quartier, notamment en Alabama dans les années 1990 et 2000, assise face à des gamines qui me racontaient des choses qu'elles n'avaient jamais osé dire à personne. On n'apprend pas ça dans les livres : on l'apprend dans une salle d'atelier, quand une fille de treize ans se tait au milieu d'une phrase et que tu comprends, à son silence, ce qu'elle n'arrive pas à formuler. Ce travail-là m'a donné une chose que rien d'autre ne donne : la crédibilité du terrain. Les jeunes femmes ne me faisaient pas confiance parce que j'avais un titre — elles me faisaient confiance parce que j'étais là, semaine après semaine, dans leur quartier.
—Beaucoup pensent que tout a commencé en 2017. Vous, vous remontez plus loin. Pourquoi ?
Parce que la vérité, c'est 2006. Onze ans avant que le monde n'entende ces deux mots, j'avais déjà fondé l'organisation et lancé l'idée. Je l'ai dit moi-même : « I created the phrase 'Me Too' back in 2006 as a way to reach in to communities of color where I was working with underprivileged and underage girls. » Ce n'était pas un slogan, c'était un pont. Deux mots tendus à une fille pour lui dire : tu n'es pas seule, ça m'est arrivé aussi. À cette époque, il n'y avait pas de hashtag, pas de viralité, pas de caméras. Juste des ateliers, des cahiers, des regards qui se reconnaissaient. Me Too est née dans ce silence-là, pas dans le bruit qui est venu plus tard.
Ce n'était pas un slogan, c'était un pont. Deux mots pour dire à une fille : tu n'es pas seule.
—À qui s'adressaient, au tout début, ces deux mots que vous tendiez comme un pont ?
Aux invisibles. Aux filles noires et de couleur des quartiers défavorisés, celles que personne ne comptait, celles dont les histoires ne faisaient jamais la une. J'ai fondé Just Be Inc. précisément pour elles — une structure tournée vers ce que j'appelle la healing justice pour les filles de couleur survivantes d'abus et d'exploitation. Quand tu grandis pauvre, racisée, jeune, on te fait sentir que ta douleur pèse moins lourd que celle des autres. Je voulais leur dire le contraire, et le leur dire dans leur langue, dans leur quartier, sans les obliger à traduire leur souffrance pour qu'on daigne l'entendre. Tout le reste — la viralité, les projecteurs — est venu se poser par-dessus ce socle-là.
—Que répondez-vous à celles qui se sentaient oubliées par les féminismes traditionnels ?
Je leur réponds que je les ai vues, parce que j'étais l'une d'elles. Pendant longtemps, les grands mouvements de femmes ont parlé d'une expérience unique, comme si toutes vivaient la même chose — alors qu'une femme noire et pauvre ne traverse pas la violence comme une autre. C'est ce que désigne le mot intersectionnalité : le genre, la race, la classe ne s'additionnent pas, ils se nouent et s'aggravent les uns les autres. Mon travail a toujours consisté à ramener au centre celles qu'on reléguait à la marge. Pas par charité — par justesse. Un mouvement qui ne défend pas la plus exposée d'entre nous ne défend, au fond, personne pour de vrai.
Un mouvement qui ne défend pas la plus exposée d'entre nous ne défend, au fond, personne.

—Vous parlez souvent de redonner du pouvoir aux survivantes. Qu'entendez-vous par là ?
L'empowerment, pour moi, ce n'est pas un mot de conférence, c'est un geste très concret. C'est aider une survivante à passer du statut de victime — un mot juste, mais qui peut enfermer — à celui de personne debout, maîtresse de son récit. La violence sexuelle, elle vole d'abord le contrôle : sur son corps, sur son histoire, sur sa voix. Rendre ce contrôle, c'est l'essentiel de mon combat. Dans nos ateliers, je n'ai jamais voulu parler à la place des filles ; je voulais leur tendre le microphone et me taire. Une femme qui raconte enfin sa propre histoire, avec ses mots à elle, reprend quelque chose qu'on lui avait arraché. Ce moment-là vaut tous les discours.
—Vous souvenez-vous du jour d'octobre 2017 où le hashtag a explosé sur les réseaux ?
Je m'en souviens comme d'un vertige. En octobre 2017, après les révélations sur Harvey Weinstein, l'actrice Alyssa Milano a invité les femmes à écrire « me too » sur les réseaux — sans savoir, au début, que ces mots avaient déjà une mère et une histoire. En quelques heures, mon téléphone est devenu une vague : des millions de femmes, partout, qui écrivaient les deux mots que j'avais semés onze ans plus tôt. J'ai eu peur, je l'avoue. Peur qu'on m'arrache mon travail, qu'on transforme un outil de guérison né dans les quartiers en simple tendance d'Hollywood. Et puis j'ai compris que la vague était plus grande que ma peur — et qu'il fallait que je nage avec elle, pas contre elle.
Des millions de femmes écrivaient les deux mots que j'avais semés onze ans plus tôt.
—Cette reconnaissance soudaine, jusqu'au Time 100 en 2018, vous a-t-elle réconciliée avec ce raz-de-marée ?
Disons qu'elle m'a obligée à réécrire mon rôle. En 2018, le magazine Time m'a comptée parmi les cent personnes les plus influentes du monde — moi, l'éducatrice de quartier qui tenait des ateliers dans des salles aux néons fatigués. Ce n'était pas la gloire qui m'importait, mais ce qu'elle me permettait : ramener le projecteur sur les survivantes ordinaires, celles qui ne seraient jamais sur une scène. J'ai accepté la lumière à une condition — la rediriger aussitôt. Le danger d'un mouvement devenu mondial, c'est qu'il oublie d'où il vient. Mon travail, depuis, c'est de rappeler sans cesse que derrière le hashtag, il y a des visages, des quartiers, des filles bien réelles.

—On résume souvent #MeToo à la dénonciation. Vous insistez pourtant sur autre chose. Sur quoi ?
Sur la guérison. On a fait de mon mouvement une affaire de chute des puissants, et ces chutes comptent, mais ce n'est pas le cœur. Je l'ai dit au New York Times : « The movement we created is a movement about the trauma of sexual assault and sexual harassment and how we heal. » Dénoncer, c'est la première phrase de l'histoire, pas la dernière. Que devient une survivante une fois le silence brisé ? Voilà ma vraie question. Si on ne lui offre que la colère et les projecteurs, on l'abandonne à mi-chemin. Ce que je défends, c'est un chemin qui va au-delà de l'accusation, vers la réparation et la reconstruction de soi.
Dénoncer, c'est la première phrase de l'histoire, pas la dernière.
—Vous plaidez pour une justice qui répare plutôt qu'elle ne punit. Comment l'imaginez-vous concrètement ?
Je crois à une justice réparatrice, tournée vers la transformation et la guérison collective, pas seulement vers le châtiment. La prison ne rend pas son sommeil à une survivante ; elle ne répare pas ce qui a été brisé en elle. Bien sûr, il faut des comptes à rendre — mais la punition seule laisse la communauté aussi blessée qu'avant, juste avec un coupable de moins en liberté. Ce qui m'intéresse, c'est ce qu'on reconstruit après : le soutien, l'écoute, les ressources, ce travail patient de remise debout. La vraie justice, pour moi, ne se mesure pas au nombre d'hommes tombés, mais au nombre de femmes qui retrouvent leur vie.
—Avec le recul, qu'aimeriez-vous que l'on retienne de votre histoire ?
J'ai mis ma vie par écrit dans Unbreakable: My Story, My Way, parce que je voulais qu'on entende le récit depuis l'intérieur, pas la légende qu'on a fabriquée autour de moi. Ce que j'aimerais qu'on retienne, ce n'est pas un hashtag né d'Hollywood en 2017, mais deux mots tendus en 2006, dans un quartier, à une fille qu'on n'écoutait pas. Si mon nom doit survivre, qu'il survive collé à celui des invisibles, des survivantes ordinaires, des communautés de couleur d'où tout est parti. Je n'ai pas voulu devenir un symbole ; j'ai voulu que chaque femme se sache assez importante pour mériter qu'on la croie. Le reste n'est que bruit autour du vrai travail.
Je n'ai pas voulu devenir un symbole ; j'ai voulu que chaque femme se sache digne d'être crue.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Tarana Burke. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


