Interview imaginaire avec Tupaia
par Charactorium · Tupaia (1725 — 1770) · Exploration · Sciences · 6 min de lecture

Batavia, décembre 1770. Dans la moiteur du port hollandais où l'Endeavour répare ses voies d'eau après des mois de mer, Tupaia se repose sur une natte, affaibli par les fièvres qui frappent déjà plusieurs hommes d'équipage. Entre deux quintes, il accepte de revenir, avec un journaliste imaginaire venu s'asseoir près de lui, sur le chemin qui l'a mené de Ra'iatea jusqu'à ce rivage.
—Avant de connaître l'océan, quel enfant étiez-vous à Ra'iatea ?
Je suis né dans une famille où le sacré et le savoir se transmettaient ensemble, à Ra'iatea, sur le grand marae de Taputapuātea, celui du dieu 'Oro. Tout jeune, on m'a compté parmi ceux qui pouvaient devenir arioi — cette confrérie où la prêtrise, les chants et les généalogies se mêlent au rang le plus élevé. Mes maîtres ne m'ont rien écrit : ils m'ont fait réciter, encore et encore, jusqu'à ce que les noms des ancêtres, les routes des étoiles et les paroles des rites deviennent une seule mémoire. On ne sépare pas, chez nous, celui qui prie de celui qui navigue : le prêtre qui ne sait pas lire le ciel n'est qu'à moitié prêtre. C'est ce double apprentissage, au pied du marae, qui a fait de moi l'homme que les Anglais rencontreraient plus tard.
Le prêtre qui ne sait pas lire le ciel n'est qu'à moitié prêtre.
—Comment avez-vous quitté Ra'iatea pour Tahiti ?
Je n'ai pas choisi ce départ, on me l'a imposé. En 1757, les guerriers de Bora Bora ont déferlé sur mon île, et j'ai dû fuir comme tant d'autres, laissant derrière moi le marae où j'avais grandi. J'ai trouvé refuge à Tahiti, une terre proche par la langue et les dieux mais qui n'était pas la mienne. C'est là, pourtant, qu'un prêtre-navigateur venu de Ra'iatea garde une valeur : on m'a écouté pour mes connaissances des routes maritimes et des rites, même en exil. J'ai appris, dans ces années-là, qu'un homme peut perdre sa terre sans perdre son savoir — et que ce savoir devient parfois la seule chose qu'on emporte avec soi quand tout le reste brûle.
—On raconte qu'à bord de l'Endeavour, vous saviez toujours où se trouvait votre île. Comment est-ce possible ?
Quand je suis monté sur l'Endeavour en juillet 1769, les officiers de Cook avaient leurs cartes, leurs instruments de cuivre, leurs calculs. Moi, je n'avais que ma tête. Et pourtant, à tout moment du voyage, quelle que soit la route que prenait le navire, je pouvais tendre le bras et dire : Ra'iatea est là. Ils en restaient stupéfaits. Ce n'est pas un don mystérieux, c'est un exercice que l'on m'a enseigné depuis l'enfance : garder en soi une carte vivante de l'océan, où chaque île se situe par rapport aux autres, aux vents, aux étoiles qui se lèvent et se couchent. Mon île n'a jamais quitté mon esprit, même quand la mer, autour de nous, semblait vide dans toutes les directions.
Quelle que soit la route que prenait le navire, je pouvais tendre le bras et dire : Ra'iatea est là.
—Sans instrument européen, comment lisiez-vous la route à suivre ?
Un instrument de cuivre ne raconte rien, il indique seulement un chiffre. Moi, je regardais la houle qui roule sous la coque, différente selon l'île dont elle vient ; je regardais le vol des oiseaux qui rentrent se nourrir au large et reviennent au nid le soir ; je regardais surtout le ciel, où chaque étoile se lève et se couche toujours au même point de l'horizon, saison après saison. On m'avait fait apprendre cet ordre, enfant, à Ra'iatea, comme d'autres apprennent une généalogie. Sur l'Endeavour, je n'avais nul besoin de carte de papier : la mer elle-même, la nuit surtout, était ma carte. Cook notait mes indications avec sa plume ; moi, je les portais depuis toujours, sans aucun support, dans une mémoire qu'aucune pluie ne pouvait effacer.
—Comment avez-vous construit, avec le capitaine Cook, cette carte de plus de cent trente îles ?
Je n'ai rien dessiné moi-même sur ce papier, ce sont les officiers qui traçaient pendant que je parlais. Je nommais une île, sa direction, sa distance de marche en jours de mer, puis la suivante, et la suivante encore — tout un savoir que des générations de navigateurs de Ra'iatea et de Tahiti s'étaient transmis de bouche à oreille, jamais couché sur une surface avant ce jour. Cook m'écoutait avec une attention que je n'attendais pas d'un étranger. Plus de cent trente îles ont fini par apparaître sous sa plume, certaines que ses compatriotes ne connaissaient même pas de nom. Ce n'était pas ma carte à moi seul : c'était la mémoire de tout un peuple de marins, que j'avais simplement la charge, ce jour-là, de faire parler.
—Les Européens ont-ils mesuré l'ampleur de ce que vous leur transmettiez ?
Je crois que non, pas entièrement. Ce territoire que je décrivais couvrait une étendue d'océan immense — on m'a dit qu'elle égalait presque la surface de leurs propres royaumes réunis. Eux n'en connaissaient qu'une poignée d'îles, touchées par hasard au fil de leurs traversées, comme Wallis l'avait fait à Tahiti deux ans plus tôt. Moi, je portais dans ma tête un océan entier, organisé, habité, parcouru depuis toujours par nos pirogues à balancier. Je pense que Banks l'a compris mieux que d'autres : il notait dans son journal que je savais plus de choses sur ces mers qu'aucun homme qu'il eût rencontré. Cela me faisait une fierté tranquille, celle de montrer qu'un savoir sans écriture n'est pas un savoir moindre.
Un savoir sans écriture n'est pas un savoir moindre.
—Que s'est-il passé lorsque l'Endeavour a atteint les côtes de la Nouvelle-Zélande ?
En octobre 1769, quand nous avons abordé les rivages d'Aotearoa, j'ai découvert avec un vrai étonnement que je comprenais les hommes venus à notre rencontre en pirogue de guerre. Leur langue portait les mêmes racines que la mienne, les mêmes mots pour la mer, la terre, les ancêtres. Cook et ses officiers, eux, n'entendaient que des sons. Je suis devenu, sans l'avoir cherché, la voix qui passait d'un monde à l'autre. Sans cette parenté de langue, je crois que bien des premières rencontres se seraient terminées dans le sang plutôt que dans l'échange, tant la méfiance était grande des deux côtés, les mousquets d'un bord, les armes de guerre maories de l'autre.
—Avez-vous eu le sentiment d'éviter des affrontements grâce à ce rôle ?
Plus d'une fois, oui. En Nouvelle-Zélande, j'ai parlé avec des rangatira, ces chefs de haut rang que l'on reconnaît à leur port et à leur autorité, pour expliquer les intentions des hommes de Cook et désamorcer une méfiance qui, sans mot pour la nommer, aurait vite tourné à la violence. Je connaissais les usages du tapu, ces interdits sacrés qui régissent tout chez nous comme chez eux — un geste maladroit sur une terre ou un objet interdit suffit à provoquer une guerre, et les Anglais l'ignoraient complètement. Je servais donc autant d'interprète de mots que d'interprète de gestes, de silences, de distances à respecter. Je ne dis pas que j'ai tout empêché : il y a eu du sang versé malgré moi. Mais sans ma présence, je crois que ce voyage aurait connu de bien pires épreuves.
Je servais autant d'interprète de mots que d'interprète de gestes, de silences, de distances à respecter.
—Vous arrive-t-il de peindre, à bord de l'Endeavour ?
Oui, avec le pinceau et l'aquarelle que j'ai appris à tenir depuis que nous avons quitté Tahiti. J'ai fixé, il y a peu, une scène qui m'a amusé : un guerrier maori tendant une langouste à Joseph Banks, en échange d'un morceau d'étoffe anglaise, tant nos manières de troquer se ressemblent d'un bout du monde à l'autre. Je ne peins pas pour orner un mur, je peins pour garder trace de ce que l'œil oublie vite : la posture d'un homme, la couleur exacte d'une pirogue, le geste d'un échange. Les Anglais qui me voient faire s'étonnent qu'un prêtre sache aussi manier le pinceau. Chez nous, on ne sépare pas ces savoirs : la main qui trace les motifs sacrés du tapa sait aussi bien saisir ce qu'elle regarde.
—Pourquoi avoir choisi de peindre aussi les danseurs et les musiciens de Tahiti ?
Parce que les Anglais, en repartant, n'auraient gardé de nous que leurs mots à eux, écrits dans leurs carnets, jamais tout à fait justes. J'ai voulu qu'il reste, quelque part sur ce navire, une image tracée par une main qui connaît ces danses de l'intérieur — la tension d'un corps, l'instrument tenu comme il doit l'être, et non comme un étranger l'imagine. Ce ne sont pas de simples divertissements que j'ai peints : ce sont des cérémonies, des manières d'honorer les dieux et les vivants à la fois. Je doute que quiconque, dans ce pays du nord d'où viennent Cook et ses hommes, sache un jour que c'est la main d'un prêtre de Ra'iatea, et non celle d'un artiste anonyme de leur bord, qui a fixé ces scènes sur le papier.
Je ne peins pas pour orner un mur, je peins pour garder trace de ce que l'œil oublie vite.
—Ici, à Batavia, affaibli par la fièvre, comment regardez-vous le chemin parcouru depuis le marae de Taputapuātea ?
Je suis loin, très loin de chez moi, dans ce port humide de Batavia où la maladie frappe déjà plusieurs des nôtres à bord. Mon jeune serviteur Taiata est fiévreux lui aussi. Quand je pense au chemin parcouru — du marae où j'ai appris à prier, jusqu'à ces rivages hollandais, en passant par la Nouvelle-Zélande et les côtes qu'on m'a dit être une terre immense au sud-ouest — je me dis que ma vie a été une longue navigation, pas seulement sur l'eau mais entre des mondes qui s'ignoraient. Je ne sais pas ce que ces Anglais feront de tout ce que je leur ai confié, la carte, les noms, les peintures. Mais je sais que rien de tout cela n'existerait sans le marae de mon enfance, sans les maîtres qui ont fait de moi un homme qui sait où il va, même quand il ne sait plus où il arrivera.
Ma vie a été une longue navigation, pas seulement sur l'eau mais entre des mondes qui s'ignoraient.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Tupaia. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


