Interview imaginaire avec Vercors
par Charactorium · Vercors (1902 — 1991) · Lettres · 5 min de lecture
C'est dans un petit logement du Quartier Latin, un soir d'hiver 1943, que Pierre de Lescure retrouve Vercors autour d'une lampe voilée et d'une tasse d'ersatz de café. Dehors, le couvre-feu vide les rues ; sur la table, les épreuves d'un nouveau titre attendent l'encre de la presse artisanale. Les deux hommes se connaissent depuis qu'ils ont décidé, ensemble, de faire de l'édition un acte de refus. Lescure, ce soir, veut entendre l'homme derrière le pseudonyme — et derrière le risque qu'ils partagent.
—Jean, toi et moi savons ton vrai nom, mais pour la France entière tu n'es qu'un massif de montagne. Pourquoi t'être caché derrière le Vercors ?
Toi qui m'as vu choisir ce nom, Pierre, tu sais qu'il ne devait rien au hasard. Je suis Jean Bruller, et ce nom-là, l'occupant aurait pu le traquer jusqu'à ma porte. Le Vercors, ce massif de l'Isère, m'a semblé tout dire sans rien avouer : la hauteur, le refuge, une terre qu'on ne soumet pas. En signant ainsi, je devenais une montagne plutôt qu'un homme — et une montagne ne s'arrête pas. Le secret, je le tiendrai jusqu'à la Libération, je me le suis juré. Tant que la guerre durera, Bruller n'existe plus. Il n'y a qu'une signature, et derrière elle, un pays qui refuse de se taire.
En signant ainsi, je devenais une montagne plutôt qu'un homme — et une montagne ne s'arrête pas.
—Te souviens-tu, lorsque tu m'as fait lire les premières pages du Silence de la mer ? D'où t'est venue cette idée d'un officier qu'on accueille sans un mot ?
Je m'en souviens comme si c'était hier, Pierre — tu lisais à la lampe, et tu n'as rien dit toi-même un long moment. J'ai voulu un officier allemand logé chez nous, courtois, presque sincère, et une famille qui lui oppose le seul refus qui lui reste : le silence. Pas un cri, pas une insulte. Une dignité fermée comme une porte. Je l'ai décrit avec ses yeux bleu clair, ses cheveux blond cendré, ses traits réguliers sans relief, car il fallait qu'il soit humain pour que notre refus pèse vraiment. C'est cela qui m'importait : montrer qu'on peut résister sans haine, par la seule tenue de l'âme. Le silence n'est pas l'absence de parole — c'est une parole qu'on refuse de donner à l'ennemi.
Le silence n'est pas l'absence de parole — c'est une parole qu'on refuse de donner à l'ennemi.
—On me rapporte que ton livre circule en copies dactylographiées avant même nos tirages. Cela t'inquiète-t-il, ou t'émeut-il ?
Les deux, mon ami, les deux. Apprendre qu'on recopie Le Silence de la mer à la machine, la nuit, feuille après feuille, pour le passer de main en main — comment ne pas en être bouleversé ? Chaque copie est un risque pris par un inconnu pour moi, pour nous. Cela m'inquiète aussi, car plus le texte court, plus il peut remonter jusqu'à toi, jusqu'à la presse, jusqu'à nous tous. Mais vois-tu, un livre qu'on recopie à la main sous le manteau, c'est la preuve qu'il est devenu nécessaire. Il ne m'appartient plus. Il appartient à ceux qui le cachent sous leur manteau et le tendent à un ami de confiance, en murmurant.
Un livre qu'on recopie à la main sous le manteau, c'est la preuve qu'il est devenu nécessaire.
—Quand nous avons décidé de fonder les Éditions de Minuit, nous savions ce que nous risquions tous deux. Pourquoi avoir franchi ce pas ?
Parce qu'il fallait répondre, Pierre. Le mensonge occupait tout — les journaux, les murs, les ondes. Se taire, c'était consentir. Toi et moi avons compris qu'une maison d'édition, même minuscule, même clandestine, pouvait être une arme. Nous n'avions presque rien : une presse artisanale, du papier rare, des mains sûres. Et pourtant chaque volume sorti de l'ombre était une gifle à la censure. Je n'ignore pas ce que nous risquons : si l'on nous découvre, c'est l'arrestation, peut-être pire. Mais j'aime mieux cela que de vivre courbé. Nous ne fabriquons pas des livres, nous fabriquons des preuves que la pensée française n'a pas capitulé.
Nous ne fabriquons pas des livres, nous fabriquons des preuves que la pensée française n'a pas capitulé.
—Toi qui veilles avec moi sur ces tirages, dis-moi : comment tiens-tu, jour après jour, sous la menace de l'arrestation ?
Je tiens parce que je ne suis pas seul, et tu le sais mieux que personne. Le matin, je circule dans Paris comme un homme quelconque, costume terne, chapeau bas, l'air de rien. L'après-midi, ce sont les rencontres discrètes, les épreuves passées de main en main, les appartements sûrs. Le soir, le couvre-feu, l'électricité comptée, et l'oreille tendue au moindre pas dans l'escalier. La peur, je l'ai apprivoisée comme on apprivoise un animal : je la garde près de moi, je ne la nie pas. Ce qui me soutient, c'est de savoir que toi aussi tu veilles, que d'autres veillent. Le danger partagé pèse moitié moins lourd. Et puis l'écriture, chaque nuit, me rend plus fort que la menace.
La peur, je l'ai apprivoisée comme on apprivoise un animal : je la garde près de moi, je ne la nie pas.

—Nos manuscrits ne traitent pas que de l'honneur militaire. Toi, tu as voulu écrire sur les persécutions. Pourquoi La Marche à l'étoile ?
Parce qu'il y a des silences qu'on ne peut pas garder, Pierre. On parle des armes, des sabotages, et l'on oublierait presque le crime qui se commet contre des hommes parce qu'ils sont nés juifs. La Marche à l'étoile, je l'ai écrite pour cela : pour qu'on n'oublie pas ceux qu'on arrache, qu'on marque, qu'on déshumanise. Un écrivain qui détourne les yeux de l'innocent traqué n'est plus qu'un faiseur de phrases. Notre maison ne doit pas seulement défendre la France — elle doit défendre l'homme. Tant qu'une presse pourra encore imprimer le mot « justice » dans la nuit, je m'y attellerai. C'est notre honneur à tous deux d'y avoir consenti.
Un écrivain qui détourne les yeux de l'innocent traqué n'est plus qu'un faiseur de phrases.
—Avant tout cela, avant nos presses, tu tenais une plume d'une autre sorte. On te connaît mal en dessinateur — parle-moi de ce métier-là.
Ah, tu remontes loin, Pierre ! Avant d'être ce Vercors dont on parle bas, j'étais illustrateur. J'ai travaillé pour le Muséum d'Histoire Naturelle, le crayon penché sur des planches, à rendre la nervure d'une feuille ou le pli d'une aile. La plume et l'encre, c'est mon premier langage ; le dessin m'a appris la patience et l'exactitude, cette manière de regarder longtemps avant de poser un trait. Quand je suis passé à l'écriture, j'ai gardé cet œil-là : je décris un visage comme je dessinais un spécimen, ligne après ligne. L'officier du Silence, je l'ai d'abord vu comme on voit un modèle. Le dessinateur n'a jamais quitté l'écrivain — il s'est seulement mis à composer avec des mots.
Je décris un visage comme je dessinais un spécimen, ligne après ligne.

—Cette double main, de dessinateur et d'écrivain, t'aide-t-elle dans notre travail clandestin d'aujourd'hui ?
Plus que tu ne crois. Un homme habitué à tracer des planches sait soigner une mise en page, mesurer une marge, juger d'un caractère d'imprimerie. Quand nos volumes sortent de la presse artisanale, je veux qu'ils soient beaux, Pierre — pas seulement courageux, beaux. Car un livre clandestin doit prouver que la France occupée fabrique encore de la beauté, pas seulement des tracts. Mon métier de dessinateur m'a donné le goût de l'ouvrage bien fait, même dans la précipitation et la peur. Une page nette est elle aussi une forme de résistance : elle dit que nous n'avons rien cédé, ni sur le fond, ni sur la forme. Le calligraphe et le résistant, chez moi, travaillent la même feuille.
Une page nette est elle aussi une forme de résistance : elle dit que nous n'avons rien cédé.
—Quand viendra la Libération, et qu'on saura que Vercors est Jean Bruller, que crains-tu, que désires-tu de cette révélation ?
Je ne désire rien pour moi, Pierre, et c'est sincère. Le jour où je dirai mon nom, je voudrais qu'on se souvienne non d'un homme, mais d'une maison, d'une presse, de tous ceux qui ont recopié et caché. Ce que je crains, c'est qu'on fasse de moi une statue alors que nous n'étions qu'un atelier de gens obstinés. Le pseudonyme tombera, mais le travail, lui, devra rester anonyme dans son esprit : l'œuvre de plusieurs, jamais d'un seul. Toi et moi savons combien de mains ont porté ces livres. J'aimerais qu'on retienne cela. Le reste — mon nom, mon visage — appartient à la part de moi que je ne tiens pas à livrer.
Je voudrais qu'on se souvienne non d'un homme, mais d'une maison, d'une presse.
—Tu m'as confié rêver d'écrire, un jour, sur ce qui sépare l'homme de la bête. La guerre nourrit-elle déjà cette question ?
Tu as bonne mémoire, Pierre — oui, cette question me hante, et la guerre l'a aiguisée. Quand je vois ce que des hommes infligent à d'autres, je me demande sans cesse : qu'est-ce donc qui fait l'humain ? Est-ce le sang, l'intelligence, ou ce refus du mal qui parfois nous distingue à peine de la bête ? L'officier de mon roman est cultivé, sensible, et il sert pourtant la barbarie. Voilà l'énigme. Un jour, quand nous serons libres, je voudrais écrire là-dessus, pousser la question jusqu'au vertige. Car définir l'humain, ce n'est pas un jeu de philosophe : c'est savoir au nom de quoi nous résistons aujourd'hui. Nous nous battons précisément pour cette définition-là.
Définir l'humain, ce n'est pas un jeu de philosophe : c'est savoir au nom de quoi nous résistons.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Vercors. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


