Interview imaginaire avec Yusuf Balasaguni
par Charactorium · Yusuf Balasaguni (1019 — 1085) · Lettres · Philosophie · 5 min de lecture

On me retrouve à Kachgar, dans une salle attenante à la cour du khan, parmi les cahiers de papier et les odeurs d'encre et de mouton rôti. J'ai accepté de répondre à ces questions venues d'un temps que je ne connaîtrai jamais, comme on accepte de parler à un voyageur curieux, entre deux audiences.
—Comment avez-vous commencé à écrire le livre qui allait porter votre nom à travers les siècles ?
Tout a commencé à Balasagun, la cité de la vallée du Tchou où je suis né, quand j'ai senti que le savoir accumulé par tant de sages méritait d'être dit dans notre propre langue, et non seulement empruntée à l'arabe ou au persan. J'avais dépassé la cinquantaine, l'âge où l'on cesse d'apprendre pour transmettre. J'ai posé les premiers vers là-bas, puis j'ai porté le manuscrit jusqu'à Kachgar, capitale des lettrés karakhanides, où l'ouvrage a pris sa forme achevée. Le titre m'est venu comme une évidence : Kutadgu Bilig, la sagesse qui rend heureux, car je crois que le bonheur, ici-bas et dans l'autre monde, ne s'obtient que par la connaissance et la droiture.
Le bonheur, ici-bas et dans l'autre monde, ne s'obtient que par la connaissance et la droiture.
—Pourquoi avez-vous choisi d'écrire en turc, alors que l'arabe et le persan dominaient les lettres savantes de votre temps ?
Parce qu'une langue qui n'a jamais porté la sagesse des philosophes reste une langue endormie, et je voulais la réveiller. L'arabe sert la religion et la loi, le persan sert la poésie de cour depuis des siècles, mais notre parler karakhanide n'avait pas encore reçu ce genre d'honneur. J'ai voulu montrer qu'un fils des steppes turques pouvait, avec le même calame que les lettrés de Boukhara ou de Samarcande, écrire un miroir des princes digne de ce nom. Ce n'était pas un défi, plutôt une dette que je sentais envers ma propre langue, envers ceux qui la parlent depuis leur berceau sans jamais l'avoir vue portée aussi haut.
Une langue qui n'a jamais porté la sagesse des philosophes reste une langue endormie.
—À quoi ressemblait une de vos journées d'écriture ?
Je me lève avant l'aube pour la prière, puis je reste un moment avec le Coran et les traités anciens, pendant que la lumière est encore fraîche et l'esprit clair — c'est le meilleur moment pour composer. Je trempe mon qalam de roseau taillé dans l'encrier de cuivre, et les distiques viennent, deux par deux, comme on marche. L'après-midi, je vais à la cour discuter avec les savants et les dignitaires, puis le soir, à la lueur des lampes à huile, je reprends ce que j'ai écrit et je le polis, parfois jusqu'à ce qu'une assemblée princière m'appelle à écouter poèmes et musique. Six mille cinq cents distiques ne naissent pas d'un souffle, mais d'une discipline répétée chaque matin.
—Pourquoi avoir choisi de faire parler quatre personnages plutôt que d'exposer directement votre pensée ?
Parce qu'une vérité énoncée seule sonne comme un ordre, tandis qu'une vérité qui se discute convainc. J'ai imaginé un roi qui incarne la Justice, un vizir qui porte le Bonheur, le fils de ce vizir qui représente l'Intelligence, et un ermite qui parle au nom de l'Au-delà. Leurs échanges permettent de montrer que gouverner, vivre bien et se préparer à la mort ne sont pas des affaires séparées, mais un seul chemin vu sous quatre angles. Le roi a besoin du vizir, qui a besoin de son fils, qui lui-même doit un jour écouter l'ermite : ainsi la sagesse se construit par le dialogue, non par le décret.
Une vérité énoncée seule sonne comme un ordre, une vérité qui se discute convainc.
—Auquel de ces quatre personnages vous sentez-vous le plus proche ?
On me demande souvent si je suis le vizir, puisque j'ai fini par recevoir moi-même une charge de cour, mais je crois porter un peu de chacun. Comme le fils du vizir, j'ai cherché toute ma vie à affiner mon intelligence par l'étude. Comme l'ermite, je n'oublie jamais que ce monde passe et que l'au-delà juge nos actes. J'écris d'ailleurs, au tout début de mon livre, que cet ouvrage « appuyé sur la sagesse des sages de Chine et de l'Orient, guide celui qui le lit vers le bonheur des deux mondes » — les deux mondes, voilà bien ce que je porte en moi, l'ici-bas du roi et de son vizir, et l'au-delà de l'ermite.
—On raconte que vous avez achevé votre œuvre en seulement dix-huit mois. Comment avez-vous tenu ce rythme ?
Dix-huit mois, oui, pour environ six mille cinq cents distiques — cela paraît court dit ainsi, mais chaque nuit et chaque matin y ont contribué. Je savais où je voulais mener mon roi, mon vizir, son fils et l'ermite, et cette clarté m'a évité de m'égarer. Quand j'ai enfin présenté le manuscrit relié à Tavgach Bughra Khan à Kachgar, j'ignorais encore comment il serait reçu. Un souverain peut aussi bien ignorer un poème que le couronner. Le mien l'a lu, ou l'a fait lire, et il a jugé que ce miroir méritait d'être gardé près du trône.
—Quel effet cela vous a-t-il fait de recevoir le titre de Khass Hajib après avoir offert votre livre au khan ?
J'ai ressenti d'abord une forme de vertige, puis une responsabilité plus lourde que la fierté. Devenir chambellan privé, c'est passer du statut de lettré qui observe la cour à celui qui y sert chaque jour, revêtu parfois d'une robe d'honneur que le khan accorde à ceux qu'il veut distinguer. Mais j'ai vite compris que cette charge n'était que la confirmation, dans le monde réel, de ce que mon livre disait déjà : que la justice et le bonheur d'un royaume tiennent à la qualité des hommes qui conseillent le prince. On ne m'a pas seulement récompensé un poème, on m'a demandé d'incarner ce que j'avais écrit.
On ne m'a pas seulement récompensé un poème, on m'a demandé d'incarner ce que j'avais écrit.
—Saviez-vous qu'un autre savant, Mahmud al-Kachgari, travaillait dans la même région à recueillir les mots de nos langues turques ?
J'ai entendu parler de cet homme et de son entreprise patiente de rassembler les mots turcs dans un grand recueil, un peu comme on rassemble des perles dispersées dans le sable. Nos chemins ne se ressemblent pas : lui recense la langue telle qu'elle vit dans la bouche du peuple, moi j'ai voulu montrer ce que cette même langue pouvait porter de plus haut, la sagesse et le gouvernement des princes. Mais je pense que nos deux ouvrages naissent de la même conviction, que le turc mérite d'être fixé par l'écrit, honoré comme l'arabe et le persan le sont depuis longtemps. Chacun apporte sa pierre à un même édifice que ni lui ni moi ne verrons achevé.
—Que représentent pour vous les outils avec lesquels vous avez composé ce livre ?
Le calame de roseau, l'encrier de cuivre, le papier que l'on dit venu de Samarcande : ce sont des choses humbles, mais sans elles aucune pensée ne survit à celui qui l'a eue. Je pense souvent que le savoir est comme un flambeau — j'ai écrit moi-même que « le savoir est un flambeau qui éclaire les ténèbres, l'intelligence une lumière qui illumine le corps » — et ce flambeau, c'est bien mon calame qui le porte d'une page à l'autre, d'une génération à la suivante. Un manuscrit relié en cuir voyage plus loin et plus longtemps que la voix d'un homme, même quand cet homme a servi un khan.
Le savoir est un flambeau qui éclaire les ténèbres.
—Si votre livre devait être lu par des générations que vous ne connaîtrez jamais, que souhaiteriez-vous qu'elles en retiennent ?
Je souhaiterais qu'elles retiennent d'abord qu'une langue jeune, celle des Turcs, a su porter une pensée aussi exigeante que celle des vieilles civilisations d'Orient. Et puis, au-delà de la langue, qu'elles retiennent ce que je répète par la bouche de mon roi : « le royaume se maintient par la justice et non par la tyrannie ; là où règne l'équité, le peuple prospère et la terre se peuple ». Cela vaut pour un khan de Kachgar comme, je l'imagine, pour tout homme qui gouverne, quel que soit le siècle où il vit. Le reste — mon nom, ma charge de chambellan — importe moins que cette leçon simple.
Là où règne l'équité, le peuple prospère et la terre se peuple.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Yusuf Balasaguni. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


