Imaginary interview with Elsa Triolet
by Charactorium · Elsa Triolet (1896 — 1970) · Literature · Culture · Politics · 6 min read

Juin 1968, au Moulin de Villeneuve, à Saint-Arnoult-en-Yvelines. Elsa Triolet reçoit dans la pièce basse où la roue à aubes fait encore entendre son ronron d'eau. Sur la table, une machine à écrire portative, des tapuscrits couverts de ratures, et le thé qui fume malgré la chaleur.
—Vous êtes née à Moscou en 1896. Comment cette enfance russe continue-t-elle de vous habiter ?
On m'a baptisée Ella Kagan, dans une famille juive de la bourgeoisie intellectuelle, et je garde encore les photographies de cette maison de Moscou où ma sœur Lili et moi grandissions au milieu des poètes. Vous voyez, je bois mon thé à toute heure, comme là-bas — c'est une habitude qui ne se déracine pas. Quand j'ai quitté la Russie soviétique en 1918, je n'avais pour tout papier qu'un passeport Nansen, ce document que la Société des Nations donnait à nous autres apatrides. On croit qu'on emporte peu, en émigrant. En vérité on emporte tout : une langue, des odeurs, une sœur qui aimait Maïakovski. Je n'ai jamais renié cela, même quand j'ai choisi la France.
On croit qu'on emporte peu, en émigrant. En vérité on emporte tout.
—En 1938, vous publiez votre premier roman écrit directement en français. Pourquoi ce basculement de langue ?
Bonsoir Thérèse. Ma première œuvre, L'Âme, je l'avais écrite en russe, en 1927, comme on écrit dans le sommeil, dans la langue de sa mère. Mais je vivais en France, j'y voulais vivre, et il m'a semblé qu'écrire dans une langue, c'est bien plus qu'emprunter un outil. J'ai mis dans la préface cette phrase à laquelle je tiens : « La langue d'un pays, c'est son âme même, et je voulais conquérir cette âme. » Conquérir, oui — car ce n'était pas ma langue maternelle, et il a fallu la prendre, mot à mot, en luttant. Choisir le français, ce fut choisir mon pays, ma patrie de l'esprit. Un exil qui devient une adoption.
Écrire dans une langue, c'est bien plus qu'emprunter un outil.
—Vous rencontrez Louis Aragon en novembre 1928. Que reste-t-il, quarante ans plus tard, de cette soirée ?
Novembre 1928, une soirée parisienne, du côté de Montparnasse. Je ne savais pas encore que je ne le quitterais plus. Nous nous sommes mariés en 1939, à la veille du désastre, et depuis nous avons tout partagé : les appartements de Paris, les logements précaires de la zone libre, et enfin ce Moulin de Villeneuve où nous voici. Il m'a dédié Les Yeux d'Elsa en 1942, et l'on me demande souvent si cela ne pèse pas, d'être ainsi devenue un vers. Je réponds que nous nous sommes influencés l'un l'autre, à voix haute, le soir, sur des manuscrits en cours. Deux écritures qui se relisent : voilà ce qu'est notre couple.
Je ne savais pas encore que je ne le quitterais plus.
—Sous l'Occupation, vous écrivez et publiez dans la clandestinité. Que représentait le pseudonyme de Laurent Daniel ?
En 1943, il fallait écrire vite et discrètement, sur cette petite machine portative que je transportais partout. J'ai signé Les Amants d'Avignon du nom de Laurent Daniel, et le texte parut aux Éditions de Minuit, ce réseau clandestin né pour tenir tête à la censure. Mon héroïne, Juliette, je l'ai posée dans un train, une valise sur les genoux, transportant de faux papiers pour la Résistance. « Elle n'avait pas peur, ou plutôt elle avait appris à ne plus avoir peur. » C'était nous, cela — la peur qu'on apprivoise. Nous collaborions aussi aux Lettres françaises clandestines, ces feuilles ronéotypées qu'on se passait de main en main. Un livre imprimé en secret, c'était déjà un acte de refus.
La peur qu'on apprivoise : c'était nous, cela.
—Comment regardez-vous aujourd'hui ces années terribles de l'Occupation ?
Je l'ai écrit à Aragon, une fois : « Nous sommes ce que nous avons fait. Ces années terribles nous ont faits, toi et moi, ce que nous sommes. » Je n'en regrette rien, pas même la peur, pas même le danger, parce que nous avons été du bon côté. Nous nous étions réfugiés en zone libre, du côté de la Drôme et d'Avignon, et c'est là, dans la clandestinité, que j'ai puisé la matière des Amants d'Avignon. On vivait de tickets de rationnement, on écrivait sur des tapuscrits qu'il fallait parfois cacher. Mais une chose demeure : dans un pays occupé, tenir une plume libre, c'est déjà résister. Le reste — la gloire, les prix — est venu après, presque par surcroît.
Dans un pays occupé, tenir une plume libre, c'est déjà résister.

—En 1945, vous devenez la première femme à recevoir le prix Goncourt. Que ressentiez-vous ce jour-là ?
Le prix Goncourt 1945, pour Le premier accroc coûte deux cents francs, ce recueil où j'avais rassemblé mes nouvelles de l'Occupation, dont Les Amants d'Avignon. Songez qu'en plus de quarante ans, ce jury d'hommes n'avait jamais couronné une femme. J'ai dit, en recevant ce prix, que je le prenais « au nom de toutes les femmes qui écrivent et que l'on n'a pas encore lues, de toutes celles qui écriront et que l'on ne lira peut-être pas assez ». Ce n'était pas de la modestie, ni de l'orgueil. C'était un constat : on avait longtemps regardé ailleurs quand une femme prenait la plume. Ce jour-là, une porte s'entrouvrait — je le savais fragile, ce battant.
On avait longtemps regardé ailleurs quand une femme prenait la plume.
—Pensez-vous que ce Goncourt ait vraiment change quelque chose pour les autrices ?
Un prix n'abolit pas des siècles de silence, croyez-moi. Mais un symbole compte. Quand Le premier accroc coûte deux cents francs a reçu cette récompense née en 1903, la plus prestigieuse de nos lettres, les jeunes filles qui rêvaient d'écrire ont vu qu'une place existait. Je ne me suis jamais crue meilleure que les autres — j'avais simplement, à force de raturer mes phrases à la main, appris le poids du rythme, cette leçon que je devais à la poésie russe. Ce que je souhaite, c'est qu'après moi on n'ait plus à préciser « la première femme ». Que le mot autrice cesse d'être une exception qu'on souligne, pour devenir une évidence qu'on oublie de nommer.
Que le mot autrice cesse d'être une exception qu'on souligne.
—Vous avez traduit Maïakovski et Tchekhov. Quel rôle vous donniez-vous entre ces deux mondes ?
Celui d'une passeuse, si vous voulez. Entre 1940 et 1960, j'ai porté en français des textes de Maïakovski — le grand amour de ma sœur Lili — et d'Anton Tchekhov. Je garde encore des éditions originales du poète, des volumes que je feuillette comme on ouvre un album de famille. Traduire, ce n'est pas trahir : c'est faire entendre à des oreilles françaises une musique venue de la Neva. Il fallait rendre la brutalité de Maïakovski, ses ruptures, sans les émousser dans la politesse de notre langue. Ayant moi-même franchi cette frontière, du russe au français, je savais où passaient les gués. Faire connaître la littérature russe fut ma manière de ne jamais couper le fil avec mes origines.
Traduire, ce n'est pas trahir : c'est faire entendre une musique venue de la Neva.

—Vous parliez d'écrire vite et discrètement. À quoi ressemblaient concrètement vos matinées de travail sous l'Occupation ?
Je me levais avant l'aube — la matinée a toujours été mon heure la plus féconde. Je m'installais devant ma machine à écrire portative, et j'écrivais tant que le monde dormait encore, avant que les visites, les réunions, les tâches clandestines ne viennent rompre le fil. Sous l'Occupation, cette solitude du matin devenait un privilège dangereux : on transmettait parfois, l'après-midi, un texte interdit, une feuille des Lettres françaises. J'ai toujours travaillé mes phrases avec une rigueur presque maniaque, couvrant mes tapuscrits de corrections à la main, attentive au rythme, à la respiration. On croit qu'on écrit avec des idées. On écrit avec des heures volées au sommeil et à la peur.
On écrit avec des heures volées au sommeil et à la peur.
—Après tant d'années en français, dans quelle langue rêvez-vous encore ?
Question redoutable. On écrit dans une langue conquise, mais on rêve, parfois, dans celle qu'on a bue avec le thé de l'enfance. J'ai fait du français ma patrie — Bonsoir Thérèse en 1938 fut mon acte de naissance dans cette langue — et pourtant, la nuit, il m'arrive d'entendre des vers russes, ceux de Maïakovski peut-être, revenir sans que je les appelle. Je crois qu'un écrivain d'exil vit toujours dans cet entre-deux : ni tout à fait d'ici, ni tout à fait de là-bas. Ce n'est pas une déchirure, c'est une richesse. J'ai deux âmes, dont l'une écrit et l'autre écoute. Et c'est peut-être ce partage qui donne à mes phrases leur accent particulier.
J'ai deux âmes, dont l'une écrit et l'autre écoute.
—Ce moulin de Saint-Arnoult où nous sommes, que représente-t-il au terme de votre vie commune avec Aragon ?
Nous nous y sommes installés définitivement dans les années soixante, après tant de logements de fortune. Ce Moulin de Villeneuve, avec sa bibliothèque et son jardin, c'est l'aboutissement d'une vie à deux — le contraire des locations précaires de la guerre. Le soir, nous recevons encore : des écrivains, des militants, on lit à voix haute des manuscrits en cours, on discute tard. La roue tourne dehors, l'eau ne se tait jamais, et cela me plaît, cette rumeur qui accompagne l'écriture. J'y termine mes derniers livres. Je songe parfois que ce lieu me survivra, qu'on y viendra peut-être, un jour, marcher dans nos pas. Un écrivain finit toujours par habiter les murs où il a travaillé.
La roue tourne dehors, l'eau ne se tait jamais.
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This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Elsa Triolet's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


