Imaginary interview with Ildico
by Charactorium · Ildico (500 — ?) · Society · Politics · 6 min read

Nous la retrouvons quelque part sur la plaine pannonienne, dans les jours incertains qui suivent la mort d'Attila, alors que la cour hune se déchire déjà pour sa succession. Elle a accepté de nous recevoir sous une tente qui n'est plus tout à fait royale, le voile encore proche d'elle, comme si elle ne s'en était jamais tout à fait défaite. C'est la dernière fois, croit-on, que quiconque recueillera sa parole avant qu'elle ne disparaisse des récits.
—Racontez-nous vos origines. D'où veniez-vous avant d'arriver à la cour d'Attila ?
Je suis née loin de la steppe, chez un peuple dont la langue est proche du gothique — mon nom même le trahit, on ne baptise pas ainsi une fille de la horde. Goths ou Burgondes, je ne sais plus très bien lequel des deux m'a cédée en gage, mais une fille de rang se paie ainsi : on la remet à l'ennemi pour qu'un hiver de paix s'achète. J'ai grandi avec l'idée que mon corps valait un traité. Quand je suis arrivée sur la grande plaine de Pannonie, parmi les tentes de feutre dressées à perte de vue, on m'a parée de colliers et de fibules cloisonnées — un art que mes servantes reconnaissaient sans savoir dire s'il venait des Goths ou des Huns, tant tout, ici, se mêlait. Je n'étais pas la première épouse d'Attila. Je savais que je ne serais pas la dernière, si les Parques le voulaient.
—Comment avez-vous vécu votre arrivée dans cette cour si différente de la vôtre, où se mêlaient tant de peuples ?
Le matin, dans ce campement, tout commençait avant le soleil : les chevaux d'abord, toujours les chevaux, puis le pain et les provisions qu'il fallait compter. J'avais des servantes pour me parer, ce qui ne m'ôtait pas la surprise d'entendre, sous une même tente royale, du gothique, du latin, et la langue des Huns se répondre. Un ambassadeur de Constantinople, un certain Priscus, était venu quelques années plus tôt à cette même cour — on en parlait encore, de son étonnement devant nos palais de bois, plus beaux disait-on que ceux des cités romaines. Moi, j'y voyais surtout des visages de partout : Alains, Gépides, Romains captifs devenus intendants. Une cour nomade n'est pas un désert d'hommes semblables, contrairement à ce que craignent ceux qui ne l'ont jamais vue. On y sert le même roi dans dix langues différentes.
—Que retenez-vous de la nuit de vos noces avec Attila ?
On avait tué pour ce banquet plus de bêtes qu'il n'en fallait pour dix noces ordinaires. Le vin romain coulait à côté du kumiss, et Attila — qui avait pourtant vécu sobrement toute sa vie, à ce qu'on m'avait dit — a bu ce soir-là comme un homme qui célèbre une victoire de plus. On m'avait voilée pour la cérémonie, selon l'usage, et je suis restée voilée jusque tard dans la nuit, à demi aveugle sous ce tissu, entendant les guerriers chanter dehors. Une coupe d'or a circulé, celle qu'on ne sort que pour les grandes occasions, ornée comme tout ce que ce roi avait pillé aux quatre coins du monde. Je me souviens surtout du bruit des chants, puis, d'un coup, du silence de la tente où il s'est couché.
Je me souviens surtout du bruit des chants, puis, d'un coup, du silence de la tente.
—Étiez-vous vraiment seule, cette nuit-là, avec lui ?
Oui, seule — c'est bien ce qui a nourri après coup toutes les rumeurs. Une jeune épouse et un roi ivre, dans une tente où nul n'entre sans y être appelé : voilà qui laisse toute la nuit à l'imagination des autres. Je n'ai rien vu venir. Il s'est allongé lourdement, a parlé encore un moment de choses que le vin rend confuses, puis plus rien. Je suis restée voilée — on ne défait pas son voile de noces avant l'aube, même quand le silence à côté de soi devient étrange. Dans une tente de feutre, la nuit n'a pas de porte qu'on puisse entrouvrir sans bruit ; j'ai attendu le matin comme on attend une sentence dont on ignore encore le contenu.
—Que s'est-il passé au matin, quand les gardes ont forcé la porte ?
Ce sont les gardes qui ont rompu le silence, pas moi. Inquiets de ne pas le voir sortir alors que le soleil était déjà haut, ils ont fini par enfoncer la porte de la tente. Je les revois encore, hésitant sur le seuil, puis se figeant. Moi, j'étais restée dans un coin, encore voilée, et je pleurais — pas de chagrin d'épouse, je crois, mais de l'effroi pur d'une fille qui comprend qu'elle va être regardée comme la cause de ce qu'elle n'a fait que constater. On m'a dit ensuite que dans tout le campement, des guerriers se tailladaient le visage en hurlant, pour qu'on ne pleure pas le plus grand des leurs avec des larmes de femmes, mais avec du sang d'hommes. Moi, je n'avais que mes larmes.
Je n'avais que mes larmes, quand tout le camp voulait du sang.
—On raconte deux versions de sa mort — l'hémorragie et le couteau. Que pouvez-vous en dire ?
On m'a raconté depuis les deux histoires qu'on se plaît à faire circuler. La première dit que le sang qui devait sortir par le nez, comme cela lui arrivait, s'est retourné vers sa gorge pendant son sommeil et l'a étouffé — un mal de buveur, en somme, plus banal que sa vie entière. La seconde parle d'un couteau, et celui-là, on me le met souvent dans la main. Je ne peux offrir qu'un fait : je me suis couchée près d'un homme vivant, et je me suis levée près d'un homme mort, sans qu'aucun bruit ne m'ait avertie entre les deux. Un roi qui a fait trembler tant de provinces romaines et gothiques, mourir ainsi, dans son lit, sans un ennemi devant lui — voilà qui, je le comprends, appelle une histoire plus digne que la vérité.
—Qu'avez-vous vu des funérailles d'Attila ?
On ne m'a rien caché, du moins pas cette part-là. Son corps a été mis dans trois cercueils emboîtés — fer, argent, puis or à l'intérieur, comme si on habillait sa dépouille des trois richesses qu'il avait prises au monde : la guerre, l'argent, l'or des Romains. Les hommes qui avaient creusé la fosse ont été tués aussitôt après, pour qu'aucune bouche ne dise jamais où elle se trouve. On disait le fleuve Tisza détourné le temps de la mise en terre, puis rendu à son cours par-dessus la tombe. Je n'ai pas assisté à la mise en terre elle-même — cela, aux femmes, on ne le montre pas — mais j'ai vu les cercueils avant qu'on ne les emporte, et j'ai pensé qu'on enterrait moins un homme qu'un trésor entier.
—Saviez-vous, vous, où on l'a enterré ?
Non, et je crois que c'est voulu ainsi. On ne confie pas ce secret à une épouse qu'on vient tout juste d'épouser, surtout une épouse étrangère. Ce que je sais du Tisza, je le tiens des mêmes rumeurs que tout le monde — le fleuve détourné, puis relâché. Peut-être que quelqu'un, quelque part, connaît encore l'endroit exact ; moi, je n'en ai jamais rien su de plus qu'une princesse burgonde n'en aurait su d'une tombe gothique. Ce silence m'a d'ailleurs protégée, je crois, autant qu'il m'a isolée : on ne vient pas questionner longtemps celle qui ne peut rien répondre. J'ai quitté cette plaine sans savoir où reposait l'homme dont on disait déjà, à mots couverts, que je l'avais peut-être tué.
—Certains murmurent qu'une main vengeresse aurait pu être la vôtre. Que répondez-vous à une telle rumeur ?
Je l'ai entendue, cette rumeur, avant même que le corps soit froid. Une main de femme, un couteau — c'est une histoire plus facile à raconter qu'un homme qui meurt de son propre sang, une nuit de trop boire. On oublie vite qu'une fille donnée en gage n'a ni armée, ni garde, ni le choix d'être seule avec qui que ce soit. J'ai passé ma vie à être remise d'un peuple à l'autre comme une pièce de tissu précieux ; il serait étrange qu'on me découvre soudain une volonté de reine vengeresse le jour où mon mari meurt sans que j'aie rien fait. Mais je comprends la tentation de cette histoire-là : elle donne un sens à ce qui n'en a pas, et elle me prête, à moi, une force que je n'ai jamais eue.
Une fille donnée en gage n'a ni armée, ni garde, ni le choix d'être seule avec qui que ce soit.
—Si l'on devait un jour raconter votre histoire, transformée en légende, que souhaiteriez-vous qu'on retienne de vous ?
Je ne sais pas ce que les temps futurs feront de cette nuit-là — je sais seulement ce que les Huns en ont fait le lendemain, et ce que les Romains en diront sans doute encore après moi. Si un jour on chante mon histoire autour d'un feu, gothique ou hun, j'aimerais qu'on n'oublie pas que j'étais d'abord une fille qu'on avait donnée, avant d'être une veuve qu'on soupçonne. Le voile que je portais cette nuit-là, je ne l'ai jamais choisi ; qu'au moins la mémoire me laisse le choix des larmes. Qu'on me dise pleureuse plutôt que meurtrière, si l'on doit me dire quelque chose — c'est la seule vérité que je puisse encore défendre, moi qui n'ai plus, depuis cette nuit sur la plaine de Pannonie, aucun peuple pour parler en mon nom.
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This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Ildico's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


