Imaginary interview with Manuela Sáenz
by Charactorium · Manuela Sáenz (1797 — 1856) · Politics · Military · 6 min read

Paita, sur la côte poussiéreuse du Pérou, un matin de 1850. Dans une maison basse d'adobe ouverte aux vents du Pacifique, une femme au regard ferme roule des cigares entre ses doigts, un vieux coffre de lettres à ses pieds. Manuela Sáenz, que les uns nommaient héroïne et les autres scandale, accepte de parler.
—Comment une jeune femme de Quito s'est-elle retrouvée sur un champ de bataille ?
Vous croyez qu'on choisit ? On m'a élevée pour tenir un salon, épouser un homme convenable — j'ai d'ailleurs épousé le docteur James Thorne, un Anglais poli et froid comme la pluie de Lima. Mais le 24 mai 1822, sur le flanc du volcan Pichincha, au-dessus de Quito, il n'était plus question de convenances. J'ai porté les munitions, j'ai pansé des garçons qui appelaient leur mère en mourant, j'ai tenu le camp debout par la seule volonté. Quand la poudre a cessé, le général Sucre m'a remis en main propre le grade de capitana des hussards. Une femme, capitaine ! Les dames créoles en ont eu des vapeurs. Moi, j'ai su ce jour-là que ma vie ne se jouerait plus dans les patios.
Une femme, capitaine ! Les dames créoles en ont eu des vapeurs.
—Que représentait pour vous cette médaille reçue à Pichincha ?
Un morceau de métal, direz-vous. Pour moi, c'était la preuve que le sang que j'avais essuyé comptait autant que celui des hommes. Je la gardais avec la correspondance de Bolívar, dans le même coffre — mes deux trésors. Comprenez-moi : dans ce monde d'haciendas et de titres hérités, une femme ne possédait que ce qu'un père ou un mari voulait bien lui laisser. Cette médaille de Pichincha, personne ne me l'avait donnée par charité ni par mariage : je l'avais gagnée sous les balles. Les realistas battus, l'Audiencia de Quito libérée, et moi debout dans mon uniforme bleu. On m'a reproché ce grade toute ma vie. Je l'ai porté comme d'autres portent leur nom.
Personne ne me l'avait donnée par charité : je l'avais gagnée sous les balles.
—Racontez-nous la nuit du 25 septembre 1828 à Bogotá.
Il était tard, il pleuvait sur Bogotá. Simón dormait quand j'ai entendu les chiens, puis les bottes dans l'escalier du palais. Je l'ai secoué : Salta, salta por la ventana ! Il hésitait, mon dieu qu'il était orgueilleux, il voulait son sabre et affronter les conjurés. Je l'ai poussé vers la fenêtre et j'ai marché, moi, à la rencontre des assassins dans le corridor. Ils m'ont frappée, ils ont hurlé « où est le tyran ? », et j'ai menti, j'ai gagné des minutes, chaque seconde une vie. Quand ils ont compris, il était déjà dans la rue, sauf. C'est cette nuit-là qu'il m'a nommée Libertadora del Libertador. Le général O'Leary l'a écrit dans ses mémoires : je les ai retenus assez longtemps.
Je l'ai poussé vers la fenêtre et j'ai marché à la rencontre des assassins.
—N'avez-vous jamais eu peur, cette nuit-là, face aux conjurés ?
La peur ? Elle vient après, quand tout est fini et que les mains tremblent. Sur le moment, on est une lame, on ne pense pas. J'avais mon pistolet de duel — je ne m'en séparais jamais, même dans les salons, car les complots poussaient à Bogotá comme la mousse sur les vieux murs. Cette nuit-là, l'arme ne servit pas ; ce furent mes mots et mon corps en travers du corridor. Songez à l'ironie : on m'appelait « la folle » pour mon uniforme et mon audace, et voilà que cette folie a sauvé la République. Simón me disait, dans ses lettres depuis Bucaramanga, qu'il ne pouvait vivre sans moi. Cette nuit-là, c'est lui qui n'aurait pas vécu sans moi.
La peur vient après, quand tout est fini et que les mains tremblent.
—Pourquoi teniez-vous tant à porter l'uniforme masculin ?
Parce qu'une robe de mousseline ne monte pas à cheval comme un hussard. Ma veste bleue à brandebourgs, mon ceinturon, mon sabre — c'était l'habit du travail, pas un déguisement. Les élites créoles de Lima et de Bogotá en frémissaient d'horreur : une femme en pantalon de cavalier, quelle indécence ! Mais les soldats, eux, me regardaient comme une des leurs quand je passais les chevaux en revue à l'aube. Voyez-vous, dans ce siècle, on voulait qu'une femme fût un ornement muet, une criolla bien élevée qui verse le chocolat. Moi, j'ai préféré les bottes à la broderie. On m'a haïe pour cela plus que pour mes idées. Un pantalon effrayait ces messieurs davantage qu'un pronunciamiento.
On m'a préféré les bottes à la broderie, et on m'a haïe pour cela.

—Ce mari britannique que vous mentionnez, quelle place tenait-il dans cette vie de combat ?
Le pauvre Thorne m'écrivait des suppliques pour que je rentre au foyer, que je redevienne une épouse respectable. Je lui ai répondu une fois — je m'en souviens bien : Tú eres un excelente hombre, pero no eres sino un hombre común. Bolívar es un dios. Cruel ? Peut-être. Mais vrai. Comment retourner tenir maison à Lima quand on a senti l'odeur de la poudre et vu naître une nation ? Il m'offrait la sécurité d'une hacienda, le confort, le nom. Je voulais l'Histoire. Un homme commun ne comprend pas qu'une femme puisse préférer le fracas à la paix domestique. J'ai choisi le dieu contre l'homme honnête, et je ne l'ai jamais regretté, même dans la misère.
Il m'offrait la sécurité ; je voulais l'Histoire.
—On parle moins de votre rôle dans les salons. Que s'y jouait-il vraiment ?
Ah, on imagine des salons de dames à médisances et à éventails ! Mes tertulias, à Lima puis à Bogotá, étaient des ateliers de conspiration. L'après-midi, patriotes, officiers, écrivains venaient boire et parler ; moi, j'écoutais mieux que je ne parlais. Une phrase de trop échappée à un realista, un billet glissé sous une tasse, et je savais avant tout le monde d'où viendrait le prochain coup. Les hommes croyaient discuter philosophie ; en vérité je démêlais leurs intrigues comme on démêle un écheveau. Le renseignement, monsieur, se fait autant dans un salon que sur un champ de bataille. J'ai défendu le nom de Simón contre ceux qui voulaient l'effacer de l'Histoire, à coups de mots autant qu'à coups de sabre.
Les hommes croyaient discuter philosophie ; je démêlais leurs intrigues.
—Vous parlez de « défendre son nom ». Contre qui, exactement ?
Contre tout un monde qui, sitôt Simón affaibli, s'est mis à cracher sur ce qu'il avait bâti. La Grande-Colombie qu'il avait rêvée — la Colombie, le Venezuela, l'Équateur unis — se déchirait déjà de son vivant. Les ambitieux, les pronunciamientos, les petits chefs de province flairaient la curée. Depuis Lima, j'écrivais, j'avertissais, je démentais les calomnies. J'étais sa sentinelle. On me trouvait excessive, encombrante — une femme qui se mêle de politique ! Mais quelqu'un devait tenir la porte pendant qu'ils tentaient d'assassiner sa mémoire comme ils avaient tenté d'assassiner son corps. Je n'ai jamais su me lasser de ce combat-là. Défendre un homme abattu par l'ingratitude, c'était devenu ma seule campagne.
J'étais sa sentinelle, tenant la porte pendant qu'ils assassinaient sa mémoire.

—Après la mort de Bolívar en 1830, comment avez-vous fini dans ce port de Paita ?
On m'a chassée. Expulsée de Bogotá, errante entre l'Équateur et le Pérou, indésirable partout parce que je restais la femme du Libertador quand il était de bon ton de le renier. Paita — ce port poussiéreux où le vent charrie le sable et le sel — fut mon dernier refuge. Simón était mort le 17 décembre 1830, à Santa Marta, ruiné, abandonné de presque tous. Et moi, la capitana des hussards, l'amie des puissants, me voilà réduite à vendre du tabac et des confiseries aux marins de passage. Vingt ans de cela. Mais dans ma maison d'adobe, sous le hamac, il y avait le coffre — les centaines de lettres de Simón. Tant que je les gardais, il n'était pas tout à fait mort.
Tant que je gardais ses lettres, il n'était pas tout à fait mort.
—On raconte qu'un marin américain, un certain Melville, vous a rencontrée. De quoi vous souvenez-vous ?
Un jeune matelot de passage, en 1841, aux yeux curieux. Il m'a regardée comme on regarde une ruine noble — cette femme jadis puissante, à présent vendant ses douceurs sous le soleil de Paita. Il paraît qu'il n'a pas oublié ma fierté ; c'est tout ce qui me restait, la fierté, elle ne se vend pas au marché. Les gens venaient voir « la Libertadora » comme une curiosité, une relique vivante des guerres d'indépendance. Je les laissais regarder. Ils ignoraient que dans mes coffres dormait l'âme véritable de cette épopée — les mots que Simón m'avait écrits de sa main. J'ai tout perdu, la fortune, la patrie, l'uniforme. Il me restait la mémoire, et je la gardais comme une sentinelle son poste.
La fierté ne se vend pas au marché ; c'est tout ce qui me restait.
—Si vous imaginiez qu'on vous lirait dans un siècle, que voudriez-vous qu'on retienne ?
Quelle étrange pensée. Si l'on devait se souvenir de moi dans cent ans — moi qui finis oubliée dans un port de pêcheurs — je voudrais qu'on ne me réduise pas à l'amante du Libertador. Oui, j'ai aimé Simón comme on aime un dieu, et j'ai sauvé sa vie cette nuit de septembre à Bogotá. Mais j'ai aussi porté l'uniforme, gagné mon grade à Pichincha, tenu tête aux salons et aux conjurés. Une femme peut être soldat, espionne, gardienne d'archives, et fidèle jusqu'à la misère de Paita. Si mes lettres brûlent après moi — et je crains qu'elles ne brûlent —, qu'au moins demeure ceci : j'ai vécu libre dans un siècle qui l'interdisait aux femmes. Ce fut ma vraie bataille.
J'ai vécu libre dans un siècle qui l'interdisait aux femmes.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Manuela Sáenz's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.

