Interview imaginaire avec Anandamayi Ma
par Charactorium · Anandamayi Ma (1896 — 1982) · Spiritualité · 5 min de lecture

Aube d'hiver à Kankhal, sur une rive du Gange voilée de brume. Assise sur une simple natte, un sari blanc tombant sur ses épaules, celle qu'on nomme la Mère pleine de joie répond entre deux chants, la voix douce, souvent rieuse. Elle parle de ce corps à la troisième personne, comme d'un vêtement prêté.
—On raconte que vous fûtes mariée toute jeune. Comment ce mariage s'est-il transformé en autre chose ?
Ce corps avait treize ans lorsqu'on le confia à Ramani Mohan Cakravarti, celui qu'on appelait Bholanath. C'était l'usage du Bengale, on ne demandait rien à l'enfant. Mais dès qu'il approchait, quelque chose montait, une vague qui n'était pas de ce monde, et ce corps se figeait, absorbé. Il crut d'abord à une maladie, puis il comprit. Un mari attend une épouse ; il rencontra autre chose. Peu à peu, c'est lui qui s'assit à mes pieds, lui qui reçut de moi l'initiation. Voyez-vous, il n'y eut jamais de renversement, car rien ne fut jamais possédé. Le mariage des hommes lie deux corps ; ici, deux âmes se sont simplement reconnues sur la même route.
Un mari attend une épouse ; il rencontra autre chose.
—Bholanath vous a suivie jusqu'à sa mort en 1950. Que représentait sa présence auprès de vous ?
Il fut le gardien de ce corps quand ce corps ne se gardait plus lui-même. Aux jours de Bajitpur, vers 1918, lorsque les états me prenaient et que ma bouche ne savait plus réclamer de nourriture, c'est lui qui veillait, patient, sans comprendre et sans fuir. Un homme du monde aurait exigé son dû ; lui accepta d'être dépouillé de tout ce qu'un époux croit mériter. Sa mort, en 1950, ne fut pas une séparation, car ce qui nous unissait n'avait pas commencé avec ce mariage et ne pouvait finir avec un bûcher. Il avait renoncé sans même prononcer le mot de sannyasa : c'est la plus belle forme du renoncement, celle qu'on ne se donne pas en spectacle.
Il accepta d'être dépouillé de tout ce qu'un époux croit mériter.
—Quand on vous demande qui fut votre maître, que répondez-vous ?
On me presse toujours de nommer un guru, comme si la vérité s'achetait à un comptoir et qu'il fallût montrer sa provenance. Mais ce corps n'a suivi personne. En 1922, à Bajitpur, ce fut ce corps lui-même qui accomplit sa propre diksha, l'initiation, les gestes venant seuls, comme un fleuve qui connaît sa pente sans qu'on la lui enseigne. À qui insiste, je réponds que mon maître, c'est moi-même ; ou bien que l'univers entier m'instruit, chaque feuille, chaque visage. Cela heurte, je le sais. On voudrait une lignée, une chaîne de noms vénérables. Mais Celui que l'on cherche n'a jamais eu besoin d'intermédiaire pour se connaître en vous.
La vérité ne s'achète pas à un comptoir où l'on montre sa provenance.
—Sans texte appris ni école, d'où venaient les paroles que vos disciples ont recueillies ?
Ce corps n'a presque pas connu l'école du village, et n'a jamais étudié les grands livres. Les paroles qu'on a rassemblées plus tard dans le Matri Vani ne furent pas pensées, puis dites : elles montaient au moment où l'on questionnait, et retombaient au silence aussitôt après. Je dis à ceux qui écoutent de chercher Celui qui demeure, l'immuable, et de laisser filer tout ce qui apparaît et disparaît, car cela n'est pas réel. Ce ne sont pas mes idées ; je n'en ai pas. Une flûte ne compose pas la mélodie, l'air la traverse. Mes disciples ont noté le souffle ; ils l'ont appelé enseignement.
Une flûte ne compose pas la mélodie ; l'air la traverse.
—Vos proches décrivent des états extraordinaires pendant les chants dévotionnels. Que se passait-il en vous ?
Le kirtan commençait, l'harmonium lançait sa plainte, les tambours et les cymbales prenaient le rythme, et le nom du divin se mettait à tourner dans l'air. Alors ce corps cessait de m'appartenir. Il pouvait se raidir, trembler, ou rester des heures immobile avec un sourire, tandis que les fidèles chantaient encore. C'est ce qu'on nomme le bhava, et ce sont eux qui, voyant cela, m'ont donné le nom de Mère pleine de joie. Il n'y avait ni effort ni recherche de ma part : quand le Nom emplit tout, il ne reste plus de place pour celui qui écoute. On croit que je m'absentais. Je n'ai jamais été aussi présente qu'en ces heures-là.
Quand le Nom emplit tout, il ne reste plus de place pour celui qui écoute.

—On dit qu'il fallait vous nourrir à la main durant ces périodes. Comment viviez-vous ce dénuement du corps ?
Ce corps mangeait très peu, et parfois plus rien : la main d'un proche portait alors la nourriture jusqu'à ma bouche comme on nourrit un tout petit enfant. Cela n'était pas une épreuve que je m'imposais, comprenez-le bien ; le corps oubliait simplement de réclamer, occupé ailleurs. Je n'ai jamais tenu de jeûne pour me vaincre — il n'y avait personne à vaincre. Le sari blanc de coton, un peu de riz quand le corps y consentait, voilà tout ce dont cette vie avait besoin. Les gens s'émerveillent ou s'inquiètent devant si peu. Mais lorsqu'on a goûté à l'autre nourriture, celle qui ne se mâche pas, le reste devient une politesse qu'on fait au corps.
Le corps oubliait de réclamer, occupé ailleurs.
—Vous avez quitté le Bengale pour ne plus cesser de voyager. Pourquoi ce refus de vous fixer ?
En 1932, ce corps a quitté le Bengale et pris la route du nord, vers les hauteurs de l'Himalaya. Depuis, il n'a plus fait halte bien longtemps nulle part. Mes disciples ont bâti des ashrams, de Dehradun jusqu'à Varanasi sur le Gange, et j'y passais comme l'eau passe dans un lit qu'on lui creuse. On voudrait que je choisisse une demeure, un temple à moi. Mais posséder un lieu, c'est déjà se laisser posséder par lui. L'oiseau ne demande pas quel arbre est le sien. Cette vie itinérante n'était pas une discipline : c'était le mouvement naturel de qui n'a plus de maison à défendre.
Posséder un lieu, c'est déjà se laisser posséder par lui.

—À Kankhal se dresse aujourd'hui votre samadhi. Quel sens donnez-vous à ces lieux que l'on garde après un être ?
Le mot samadhi désigne d'abord l'absorption profonde, cet état où celui qui médite et Celui qu'il cherche ne font plus deux. Puis les hommes ont donné le même nom au tombeau des saints — ici, à Kankhal, près de Haridwar, sur la rive du Gange. Cela me fait sourire doucement. On croit garder quelqu'un sous une pierre, alors qu'on n'a jamais rien pu garder de vivant. Que les fidèles viennent y chanter, y allumer la lampe de l'arati, cela est bon pour leur cœur, et je ne le leur refuse pas. Mais ne cherchez pas la Mère dans un monument. Ce qui demeure pour toujours, c'est votre vraie nature ; le reste n'est qu'une adresse laissée à ceux qui aiment.
On croit garder quelqu'un sous une pierre, alors qu'on n'a jamais rien pu garder de vivant.
—Des hommes de pouvoir comme Nehru, et sa fille Indira, sont venus s'asseoir devant vous. Que veniez-vous chercher les uns chez les autres ?
Ils venaient, oui, Jawaharlal Nehru et sa fille Indira, et bien d'autres que le monde jugeait grands. Mais devant ce corps, un chef d'État et un mendiant s'assoient sur la même natte, et je ne fais aucune différence, car je ne vois pas leurs titres, je vois Celui qui habite chacun. Ils cherchaient, je crois, un instant où l'on ne leur demande rien, où l'on ne les flatte ni ne les redoute. Le darshan, ce n'est pas venir voir un personnage ; c'est se laisser voir tel qu'on est, dépouillé. Aux plus puissants comme aux plus humbles, je n'avais qu'une chose à offrir : le rappel que rien de ce qu'ils possédaient ne leur appartenait.
Un chef d'État et un mendiant s'assoient sur la même natte.
—Un yogi nommé Yogananda vous a fait connaître jusqu'en Occident. Que pensez-vous de cette renommée lointaine ?
En 1946, Paramahansa Yogananda a écrit sur ce corps quelques pages dans son livre, l'Autobiographie d'un yogi, et m'y a nommée la mère pleine de joie ; on dit que cela m'a rendue connue dans des pays dont je ne saurais tracer le nom. Il m'a demandé, ce jour-là, de parler de moi. Je lui ai répondu qu'il y avait bien peu à dire : que cette conscience ne s'était jamais liée à ce corps passager, que petite fille j'étais la même, et qu'avant de venir sur cette terre, j'étais la même. Voilà toute ma biographie. Que des étrangers viennent aujourd'hui du bout du monde, comme après 1972, ne change rien : le Nom voyage seul, il n'a pas besoin de mes jambes.
Petite fille j'étais la même ; avant de venir sur cette terre, j'étais la même.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Anandamayi Ma. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


