Dialogue imaginaire entre Catharine MacKinnon et Andrea Dworkin
par Charactorium · Andrea Dworkin (1946 — 2005) · Société · Philosophie · Lettres · 6 min de lecture

C'est dans le petit appartement de New York qu'Andrea Dworkin partage avec John Stoltenberg que Catharine MacKinnon la retrouve, un après-midi de 1990. Les dossiers de Minneapolis dorment encore dans une caisse près de la haute table où Andrea écrit debout, et l'odeur du café froid se mêle à celle du papier couvert de ratures. Les deux femmes ont porté ensemble une même bataille juridique ; Catharine vient aujourd'hui non pas plaider, mais faire parler celle qu'elle connaît par cœur. Elle sait où appuyer.
—Andrea, avant nos combats, il y a eu Amsterdam. Tu m'en as parlé une fois, à demi-mot. Que t'a appris cette ville ?
Amsterdam m'a appris ce que je n'ai jamais désappris, Catharine. J'y suis arrivée jeune, amoureuse, et j'en suis repartie en 1971 avec un corps qui avait servi de cible. Mon mari me frappait comme on frappe une chose, méthodiquement, et personne ne voulait le voir. J'ai connu la faim, j'ai connu la prostitution qu'on ne choisit pas. Ce ne sont pas des femmes de la théorie qui m'ont sauvée, ce sont des femmes réelles, qui ont donné de l'argent, une porte, un billet. Tout ce que j'ai écrit ensuite sur la violence masculine, je ne l'ai pas trouvé dans les livres. Je l'ai porté d'abord dans ma chair, puis je l'ai nommé.
Tout ce que j'ai écrit sur la violence, je l'ai porté d'abord dans ma chair, puis je l'ai nommé.
—Tu avais dix-huit ans quand on t'a arrêtée devant les Nations Unies. Ce qui s'est passé en détention, était-ce déjà le début de tout ?
C'était 1965, je manifestais contre la guerre du Viêtnam, une gamine convaincue de changer le monde. Et l'État m'a répondu par un examen gynécologique forcé, deux médecins qui m'ont mise en pièces sous prétexte de procédure. Je saignais encore des jours après. J'ai fait ce que personne n'attendait d'une fille de mon âge : j'ai parlé, publiquement, j'ai dit ce qu'ils avaient fait à mon corps. On m'a traitée d'hystérique. Mais j'avais compris une chose que je n'ai plus jamais lâchée : la violence contre les femmes n'est pas un débordement d'hommes malades, elle est organisée, institutionnelle, protégée par des uniformes et des murs officiels. Ce jour-là, ma colère est devenue une méthode.
Ce jour-là, ma colère est devenue une méthode.
—Nous avons écrit ensemble l'ordonnance de Minneapolis en 1983. Explique-moi encore pourquoi tu refusais qu'on parle de morale.
Parce que la morale, Catharine, c'est le terrain de l'ennemi. Depuis toujours on discute de pornographie comme d'une question de goût, d'obscénité, de pudeur offensée — et pendant qu'on en débat poliment, des femmes sont utilisées, blessées, jetées. Toi, la juriste, tu m'as donné l'outil que je cherchais : et si on la définissait comme une violation des droits civiques ? Non plus « est-ce indécent ? » mais « qui est écrasé ? ». Dans la pornographie le pouvoir est tout entier d'un côté, la soumission et la blessure de l'autre. Notre ordonnance permettait enfin à une femme lésée de poursuivre elle-même. On nous l'a bloquée deux fois, le maire, les tribunaux. Mais nous avions déplacé le sol sous leurs pieds : la question n'était plus le péché, c'était le préjudice.
La question n'était plus le péché, c'était le préjudice.
—Ton livre de 1981, Pornography: Men Possessing Women, a fait scandale bien avant nous. Regrettes-tu parfois d'avoir été si peu comprise ?
Comprise par qui ? Les hommes qui achètent ces images ne veulent pas comprendre, ils veulent continuer. Dans Pornography j'ai simplement montré le système : les femmes y sont définies comme des objets à dominer, à user, à blesser, à jeter. C'est une théorie de la haine, mise en scène et vendue. On a répété partout que je disais « porn is the theory, and rape is the practice » comme si c'était un slogan hystérique — mais regarde autour de toi, Catharine, et dis-moi que ce n'est pas exactement ce qui se passe. On m'a caricaturée en censeur, en puritaine. Je ne défends pas la vertu. Je défends des femmes concrètes, avec des noms, à qui on a fait mal devant une caméra pour le plaisir d'un homme.
Je ne défends pas la vertu. Je défends des femmes concrètes, à qui on a fait mal devant une caméra.
—En 1986, devant la Commission Meese, tu as fait pleurer des hommes que rien n'émouvait. Que leur as-tu dit exactement ?
Je ne leur ai pas fait un cours, je leur ai mis la réalité sous les yeux. Je leur ai dit ce que tu sais aussi bien que moi : je n'étais pas venue débattre du Premier Amendement, j'étais venue parce que des femmes de ce pays étaient blessées par la pornographie. Puis j'ai décrit, précisément, cliniquement, ce qu'on inflige aux corps dans cette industrie — les objets, les coups, les mots. Pas de rhétorique, des faits. Certains membres de la commission ont pleuré parce qu'on les obligeait enfin à voir ce qu'ils passaient leur vie à ne pas regarder. Reagan les avait nommés pour surveiller la morale publique ; moi je leur ai parlé de sang. La mesure de notre oppression, c'est qu'on ne nous croit pas sur notre propre vie.
La mesure de notre oppression, c'est qu'on ne nous croit pas sur notre propre vie.

—Je t'ai vue écrire debout, à cette table trop haute, pendant des heures. D'où te vient cette façon de travailler le corps tendu ?
Parce que l'écriture n'est pas un confort, c'est un effort physique. Assise, je m'endors dans mes propres phrases ; debout, je reste dans l'urgence. J'écris comme on creuse, la nuit surtout, jusqu'à ce que les idées cessent d'affluer — et tant qu'elles affluent, je n'ai pas le droit de m'arrêter. Regarde mes manuscrits : couverts de ratures, d'ajouts au crayon, illisibles pour tout autre que moi. La pensée ne me vient pas propre, elle se construit là, directement sur le papier, dans la lutte. Les gens s'imaginent une théoricienne froide. Je suis une femme épuisée qui refuse de mentir sur ce qu'elle voit. Chaque livre me coûte du corps, et c'est très bien ainsi : je ne fais pas confiance aux idées qui ne coûtent rien.
Je ne fais pas confiance aux idées qui ne coûtent rien.
—Tu dis souvent ne pas écrire pour être aimée. Alors pour qui, ou pour quoi, tiens-tu ainsi jusqu'à l'épuisement ?
Pour les femmes qui ne peuvent pas écrire, Catharine. Celles d'Amsterdam qui m'ont sortie de là, celles qui sont venues me parler après mes conférences en tremblant, celles qui pensent être seules à avoir subi ce qu'elles ont subi. Je tiens parce que le silence est déjà occupé — occupé par ceux qui ont intérêt à ce que rien ne se dise. Si je m'arrête, une phrase manque, et une phrase qui manque, c'est parfois une femme qu'on ne croit pas. Je n'écris pas pour la beauté du style ni pour plaire aux facultés qui m'invitent en espérant un peu de scandale poli. J'écris comme on témoigne sous serment. Le reste — la réputation, les prix, l'amabilité — je le laisse à ceux qui ont le temps d'y penser.
Une phrase qui manque, c'est parfois une femme qu'on ne croit pas.

—On te reconnaît à ta salopette de denim avant même de te connaître. Est-ce vraiment un choix politique, ou seulement du confort ?
Les deux, et l'un ne va pas sans l'autre. J'ai choisi la salopette parce que je refuse de préparer mon corps pour le regard des hommes chaque matin. La féminité qu'on nous impose — le maquillage, les talons, la taille serrée — c'est un travail invisible, une soumission qu'on appelle coquetterie. Moi je m'habille pour marcher, pour écrire, pour me battre, pas pour être regardée. On me dit que c'est provocant, qu'une femme devrait faire un effort. Mais l'effort, c'est justement ce qu'on exige de nous et jamais d'eux. Mon corps n'est pas un ornement, ce n'est pas une vitrine. Le denim, c'est ma manière de le dire sans ouvrir la bouche : je ne suis pas ici pour plaire, je suis ici pour travailler.
Je ne suis pas ici pour plaire, je suis ici pour travailler.
—Dans Mercy, tu prêtes ton propre prénom à ton héroïne. Pourquoi mêler à ce point ta vie et ta théorie ?
Parce que la séparation entre les deux est un mensonge d'homme. On nous a appris que la pensée sérieuse doit être froide, désincarnée, au-dessus du vécu — comme si le corps blessé disqualifiait le témoignage au lieu de le fonder. Dans Mercy, cette femme nommée Andrea traverse les violences que j'ai traversées, et je ne m'excuse pas de cette proximité. Le privé est politique : ce n'est pas un slogan, c'est ma méthode. Ma théorie sur le patriarcat n'a de valeur que parce qu'elle est payée de ma peau, d'Amsterdam à ces tribunaux où nous nous sommes battues. Les femmes qui me lisent le sentent : je ne parle pas d'en haut. Je parle d'à côté d'elles, de la même place, celle qu'on nous assigne et que nous transformons en poste de combat.
Ma théorie n'a de valeur que parce qu'elle est payée de ma peau.
—Après tant d'années, tant de procès perdus et de colère, où trouves-tu encore la force de ne pas te taire ?
Dans la colère, précisément. On voudrait que je me lasse, que je devienne raisonnable, qu'avec l'âge j'arrondisse les angles. Mais chaque semaine une femme meurt sous les coups d'un homme qu'elle aimait, chaque semaine des images de nous sont vendues comme du bétail, et l'on m'expliquerait qu'il faut être mesurée ? La guerre contre les femmes continue, elle n'a pas signé d'armistice. Toi et moi avons perdu à Minneapolis, oui, mais nous avons forcé le droit à regarder ailleurs qu'il ne l'avait jamais fait. C'est ça, ma force : je sais que rien n'est acquis et que rien n'est vain. Je préfère mourir en colère et lucide que vieillir tranquille en détournant les yeux. Le silence, je le laisse à ceux qui dorment bien.
Je préfère mourir en colère et lucide que vieillir tranquille en détournant les yeux.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Andrea Dworkin. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


