Interview imaginaire avec Annie Ernaux
par Charactorium · Annie Ernaux (1940 — ?) · Lettres · 5 min de lecture
C'est dans le pavillon de Cergy-Pontoise que Pierre Bourdieu retrouve Annie Ernaux en cet automne 2001. Sur la table de la cuisine sont posés des cahiers raturés et un paquet de photographies anciennes. Ils se lisent et s'estiment depuis des années — lui, le sociologue du Béarn devenu professeur au Collège de France ; elle, la fille de commerçants d'Yvetot devenue agrégée de lettres. Bourdieu est venu en transfuge parler à une transfuge, persuadé qu'ils ont creusé la même blessure avec des outils différents.
—Annie, je suis assis dans votre cuisine de Cergy, mais c'est le comptoir du café-épicerie d'Yvetot que je voudrais d'abord interroger. Qu'apprend-on, enfant, derrière ce comptoir ?
Derrière ce comptoir, Pierre, on apprend d'abord à voir. Mes parents tenaient à Yvetot un café-alimentation, et toute la journée défilaient les ouvriers, les femmes qui demandaient à être servies « sur le carnet » jusqu'à la paye. J'entendais leur langue, leurs silences, la fatigue dans leur dos. Et le soir, à l'école, on m'apprenait une autre langue, celle qui jugeait la première. J'ai grandi à la frontière, traductrice malgré moi entre deux mondes qui ne se parlaient pas. Ce comptoir n'était pas un décor : c'était mon premier poste d'observation, bien avant que je sache que cela pouvait devenir des livres.
—Vous avez su très tôt, donc, que votre famille n'était pas comme celle des autres. Cet écart, vous, c'était de la honte ?
Vous avez mis un mot savant là-dessus : la distinction. Moi je l'ai vécue comme une honte. J'ai raconté dans La Honte cette scène d'un dimanche où mon père, dans un accès de violence, a failli tuer ma mère — et la sidération de l'enfant qui comprend soudain le fossé qui la sépare des familles « comme il faut ». Plus tard, dans les classes, à l'agrégation, j'ai eu honte de mes parents, puis honte d'avoir eu honte. Mon père est d'ailleurs mort deux mois avant que je sois reçue : il n'a pas vu sa fille passer définitivement de l'autre côté. Cet écart, cette trahison de classe, c'est le foyer brûlant de tout ce que j'écris.
j'ai eu honte de mes parents, puis honte d'avoir eu honte.
—On raconte qu'il vous a fallu près de dix ans pour écrire La Place. Qu'est-ce qui résistait si fort sous votre plume ?
Dix ans, oui. Après Les Armoires vides, j'avais voulu écrire mon père comme un personnage de roman, avec de belles phrases, de l'émotion. À chaque tentative, je sentais que je le trahissais une seconde fois — que le beau style était une manière bourgeoise de le regarder de haut. J'ai tout jeté. Il m'a fallu comprendre que, pour rendre justice à une vie dominée, je devais renoncer à la littérature telle qu'on me l'avait enseignée. Le jour où j'ai écrit la première phrase plate, sans métaphore, sans ironie, j'ai su que je tenais enfin le livre. Ce renoncement a été le plus grand acte d'amour de ma vie d'écrivain.
—Cette « écriture plate » que vous revendiquez, je l'ai cherchée dans ma prose de sociologue. Mais vous, vous y mettez le « je ». Pourquoi ?
Parce que le « je » impersonnel n'existe pas, Pierre. Quand vous écrivez sur les héritiers ou les transfuges, vous parlez aussi de vous, mais la science vous oblige à vous effacer. Moi, je n'ai pas ce droit : je dois partir de mon corps, de ma mémoire, de ma honte précise, pour atteindre quelque chose de collectif. J'appelle cela l'autosociobiographie : ma vie n'a d'intérêt que parce qu'elle est traversée par l'Histoire, par ma classe, par ma condition de femme. Le « je » que j'emploie n'est pas un journal intime, c'est un « je » transpersonnel, une place que d'autres peuvent venir occuper. C'est ma façon à moi de faire de la sociologie : en l'incarnant jusqu'à l'os.
—Dans La Place, votre père meurt juste avant votre agrégation. Vous qui m'avez lu, comment écrit-on un homme dominé sans le trahir une dernière fois ?
C'est la question qui m'a paralysée dix ans. Mon père avait quitté la terre pour l'usine, puis l'usine pour son commerce ; toute sa vie il a eu peur de ne pas être à sa place, de mal parler, de déplaire à plus instruit que lui. Le trahir, c'eût été le plaindre, ou au contraire l'idéaliser en brave homme du peuple. J'ai choisi de noter ses gestes, ses mots, ses fiertés modestes, sans commentaire, comme on dresse un constat. La distance que j'ai prise n'est pas de la froideur : c'est la seule tendresse possible quand on est passée, soi, de l'autre côté. Écrire sa place, c'était reconnaître que j'avais quitté la mienne.
c'est la seule tendresse possible quand on est passée, soi, de l'autre côté.

—Et votre mère, dans Une femme, vous pousse vers les livres — vers l'instruction qui allait vous séparer d'elle. Quel paradoxe avez-vous porté là ?
Le paradoxe de l'amour qui sépare, Pierre. Ma mère croyait de toutes ses forces que l'école sauverait sa fille de l'usine et de la dépendance ; elle se privait pour m'acheter des livres, elle était fière de mes bulletins. Mais chaque livre que je lisais m'éloignait d'elle, de sa langue, de ses manières qu'on m'apprenait à trouver vulgaires. Elle a fabriqué de ses mains la transfuge qui finirait par avoir honte d'elle. Une femme, c'est ma dette envers cette femme qui a voulu pour moi une vie qu'elle ne pouvait pas partager. Quand elle est morte à Pontoise, frappée par la maladie de la mémoire, j'ai compris que j'écrivais pour ne pas la laisser disparaître tout à fait.
—Vous venez de publier L'Événement, votre avortement clandestin de 1963. Pourquoi avoir attendu près de quarante ans pour écrire ce corps-là ?
Parce qu'il a fallu que je devienne capable de le regarder en face, sans honte et sans pathos. En 1963, avorter était un crime ; je me suis retrouvée seule, étudiante, à chercher une faiseuse d'anges dans des arrière-cuisines, abandonnée par la médecine et par la loi. J'ai vécu dans mon corps ce que des milliers de femmes ont vécu en silence. L'écrire aujourd'hui, ce n'est pas me confesser, c'est rendre public un événement que la société voulait garder enfoui dans la honte privée. La loi Neuwirth, la loi Veil sont venues après moi. Je tenais à dire qu'avant elles, il y a eu des corps de femmes, le mien parmi d'autres, livrés à la clandestinité.

—J'ai tenté, dans La Domination masculine, de penser ce que subissent les femmes. Vous, vous l'écrivez de l'intérieur. Qu'est-ce que mon concept ne dira jamais ?
Votre concept dira la structure, Pierre — et il la dira mieux que moi. Mais il ne dira jamais la sueur, la peur dans le ventre, la honte précise d'une fille de dix-huit ans qui n'ose pas dire non. La domination, je ne l'ai pas d'abord pensée : je l'ai éprouvée dans ma chair, dans le regard des hommes, dans ce désir d'être choisie qui m'a fait accepter l'inacceptable. La sociologie nomme ; la littérature fait revivre. Quand j'écris une scène, le lecteur n'apprend pas que la domination existe : il la subit avec moi, à la même seconde. C'est là, je crois, que nos deux métiers se touchent sans se confondre.
La sociologie nomme ; la littérature fait revivre.
—Sur votre table, des photographies et des cahiers. Vous évoquiez un livre à venir qui mêlerait votre mémoire à celle de toute une époque. Où en êtes-vous ?
C'est mon grand chantier, celui qui m'effraie le plus. Je voudrais écrire non plus « je » mais « elle », ou « nous » — saisir une vie de femme depuis la guerre jusqu'à aujourd'hui, mais à travers ce qui fut commun à toute une génération : les chansons, les slogans, les objets, les images de télévision. Chaque chapitre partirait d'une photographie de moi, et autour d'elle remonterait la mémoire d'une France entière. Dans Journal du dehors, j'avais commencé à noter le monde du dehors, les gens du RER, les centres commerciaux de Cergy. Maintenant je cherche la forme qui dissoudrait ma vie singulière dans le flux des années. Si j'y parviens un jour, ce sera mon livre le plus impersonnel et le plus vrai.
—Nous venons tous deux de loin — vous d'Yvetot, moi du Béarn. À la fin, qu'avons-nous fait de cette transfuge en nous : une science, une œuvre, ou une revanche ?
Ni une revanche, Pierre — la revanche serait encore une façon de leur donner raison. Ce que nous en avons fait, je crois, c'est une fidélité. Vous avez bâti une science pour comprendre la machine qui broie les vôtres ; j'ai fait des livres pour que la vie de mon père, de ma mère, des femmes comme moi ne soit pas tenue pour rien. Nous avons retourné l'arme de l'école contre l'école, le savoir contre le mépris qu'on nous avait appris à éprouver pour les nôtres. Je n'écris pas pour avoir le triomphe d'être passée de l'autre côté ; j'écris pour témoigner d'où je viens. Au fond, vous et moi n'avons jamais vraiment quitté le comptoir et la ferme.
Nous avons retourné l'arme de l'école contre l'école.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Annie Ernaux. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


