Interview imaginaire avec Annie Ernaux
par Charactorium · Annie Ernaux (1940 — ?) · Lettres · 6 min de lecture
Deux élèves de cinquième sont venus avec leur classe rencontrer une écrivaine. Ils ont un peu le trac : devant eux, une dame souriante de quatre-vingt-deux ans, prix Nobel de littérature. Elle les invite à s'asseoir tout près et leur dit de poser toutes leurs questions, même les plus simples.
—C'était comment, la maison où vous avez grandi quand vous étiez petite ?
Tu sais, mon enfant, je n'ai pas grandi dans une vraie maison. J'habitais au-dessus du café-épicerie de mes parents, à Yvetot, en Normandie. Imagine : en bas, les clients buvaient leur verre et achetaient leur pain ; le comptoir sentait le cidre et le café. Et moi, je montais l'escalier pour faire mes devoirs. C'était deux mondes dans une seule maison. En bas, les gens parlaient fort, avec les mots de tous les jours. À l'école, on me demandait d'autres mots, plus propres. J'avais l'impression de changer de langue en montant les marches. Ce comptoir, plus tard, je l'ai mis dans mes livres.
J'avais l'impression de changer de langue en montant l'escalier.
—Pourquoi vous parlez tout le temps d'un dictionnaire dans vos livres ?
Bonne question. Pour mes parents, le dictionnaire n'était pas un simple livre. C'était une promesse. Ma mère me répétait que si j'apprenais bien les mots, je ne resterais pas derrière un comptoir comme elle. Tu vois, à l'époque, dans une famille de petits commerçants, faire des études, c'était rare. Alors j'ai dévoré les livres. Mais grandir et quitter son milieu, ça a un prix : un sentiment bizarre, une sorte de honte. La honte d'avoir parfois honte de ses propres parents, qui ne parlaient pas comme mes professeurs. On appelle ça être un transfuge de classe : quelqu'un qui change de monde social. J'ai mis toute ma vie à comprendre ce mot.
Le dictionnaire, pour mes parents, ce n'était pas un livre : c'était une promesse.
—Vous avez écrit un livre sur votre papa. Ça a été dur ?
Très dur, oui. Mon père est mort, et j'ai voulu raconter sa vie. Au début, j'ai essayé d'écrire un beau roman, avec de jolies phrases. Mais ça sonnait faux. Mon père avait été ouvrier, puis commerçant ; un beau roman l'aurait trahi. Alors j'ai tout jeté. J'ai recommencé pendant plus de dix ans. J'ai fini par choisir une écriture plate : des phrases simples, sans décoration, comme on parle vraiment. Le livre s'appelle La Place, en 1983. Il commence par ces mots : « Mon père est mort deux mois jour pour jour avant que je sois reçue à l'agrégation de lettres modernes. » Voilà. Pas de fioriture. La vérité, toute nue.
Un beau roman aurait trahi mon père ; alors j'ai écrit sans décoration.
—C'est quoi exactement, l'écriture plate ? On dirait une insulte !
Ha, ça t'étonne ! Non, ce n'est pas une insulte, c'est mon outil. L'écriture plate, c'est écrire sans faire de l'esbroufe : pas de grandes métaphores, pas de mots compliqués pour faire joli. J'écris comme ma mère m'écrivait ses lettres : droit au but. Imagine un mur tout simple, sans peinture dorée — mais solide. Pourquoi ? Parce que mes parents n'aimaient pas les manières. Pour parler d'eux honnêtement, je devais écrire dans leur esprit, pas dans celui des gens cultivés. C'est plus difficile qu'on croit. Enlever, enlever encore, jusqu'à ce qu'il ne reste que le vrai. Le plus dur, ce n'est pas d'ajouter de beaux mots. C'est d'oser les retirer.
Le plus dur, ce n'est pas d'ajouter de beaux mots, c'est d'oser les retirer.
—Vous habitez où maintenant ? Et vous faites quoi de vos journées ?
J'habite à Cergy-Pontoise, près de Paris. C'est ce qu'on appelle une ville nouvelle : une ville sortie de terre dans les années 1970, avec des immeubles tout neufs, des centres commerciaux, des routes larges. Pas vraiment la campagne, pas vraiment Paris. Le matin, j'écris dans mes cahiers ; je rature, je cherche le mot juste, c'est mon moment le plus précieux. L'après-midi, je sors marcher. Et là, je regarde les gens : ceux qui font leurs courses, ceux qui attendent le bus, leurs visages, leurs sacs. Tout ça, je le note. Un de mes livres, Journal du dehors, est né juste de ces promenades. La vie ordinaire, c'est mon trésor.
La vie ordinaire des gens qui font leurs courses, c'est mon trésor.

—Pourquoi regarder des gens normaux dans un supermarché ? C'est pas ennuyeux ?
On le croit ! Mais détrompe-toi. Quand je marche dans Cergy et que je vois une mère gronder son enfant, un vieux monsieur compter sa monnaie, deux jeunes qui rient, je me dis : voilà la vraie vie d'une époque. Les rois et les héros, on les raconte déjà partout. Moi, je veux garder la trace des gens qu'on oublie. Je prends des notes dans mes cahiers, vite, avant d'oublier. Personne ne se sent observé, et c'est tant mieux. Plus tard, ces petits riens deviennent un livre, un morceau de mémoire. Rien n'est ordinaire quand on regarde vraiment.
Rien n'est ordinaire quand on regarde vraiment.
—Comment on fait pour raconter toute une vie dans un seul livre ?
Ah, c'est mon livre le plus fou : Les Années, paru en 2008. J'ai voulu raconter la France entière, de ma naissance jusqu'à aujourd'hui. Mais pas seulement moi : nous tous, toute une génération. Pour ça, je me suis servie de vieilles photographies de famille. Chaque photo, c'est une porte : je la regarde, et tout un temps revient — les chansons, les repas, les peurs. On appelle ça la mémoire collective : les souvenirs qu'on partage avec des millions de gens sans se connaître. Le livre commence par une phrase qui me serre encore le cœur : « Toutes les images disparaîtront. » C'est pour ça que j'écris : pour qu'elles ne disparaissent pas toutes.
Chaque vieille photo est une porte : je la regarde, et tout un temps revient.
—Ça vous fait quoi de regarder une photo de vous toute jeune ?
C'est très étrange, tu sais. Je regarde cette petite fille en noir et blanc, et parfois je ne la reconnais pas. Elle ne savait rien de ce qui l'attendait. Pourtant c'est moi. Dans Les Années, je ne dis jamais « je », je dis « elle ». Comme si je me regardais de loin, comme une inconnue. Pourquoi ? Parce qu'une vie, ce n'est pas qu'une personne : c'est une époque entière qui passe à travers elle. La mode change, les mots changent, les magasins changent. Et nous, on vieillit sans s'en apercevoir. Les photos, elles, n'ont pas le temps de tout regarder. Nous non plus. Alors j'écris pour ralentir un peu le temps.
J'écris pour ralentir un peu le temps.

—Vous avez écrit un livre sur un moment très dur de votre vie. Pourquoi ?
Oui, mon enfant. En 1963, j'étais une jeune étudiante, et j'ai vécu une épreuve très difficile et très secrète. À cette époque, certaines choses qui concernent le corps des femmes étaient interdites par la loi. On ne pouvait en parler à personne, même pas à un médecin, même pas à ses amis. C'était dangereux. Des années plus tard, en 2000, j'ai écrit ce souvenir dans un livre, L'Événement. Pourquoi raconter une chose si intime ? Parce que beaucoup de femmes avaient vécu la même peur, en silence. Mettre des mots sur ce silence, c'était leur rendre justice. Aujourd'hui les lois ont changé. Mais il ne faut jamais oublier d'où l'on vient.
Mettre des mots sur le silence des femmes, c'était leur rendre justice.
—Vous aviez peur que les gens vous jugent en lisant ça ?
Bien sûr que j'avais peur. Raconter sa vie sans rien cacher, c'est se mettre toute nue devant les lecteurs. Mais j'ai compris une chose au fil des années : si je gardais le secret pour moi, j'avais l'impression de trahir toutes celles qui n'avaient pas le droit à la parole. Tu vois, écrire, pour moi, ce n'est pas montrer que je suis courageuse. C'est tendre la main. Une lectrice peut se dire : « Ah, ça lui est arrivé aussi, je ne suis donc pas seule. » Quand j'ai reçu le prix Nobel, en 2022, j'ai dit que je serais fière si mes livres aidaient les gens à penser leur propre vie. C'est tout ce que je veux.
Écrire, ce n'est pas montrer qu'on est courageux : c'est tendre la main.
—Vous avez gagné le prix Nobel ! Vous vous y attendiez ?
Pas du tout ! Quand on m'a appelée, en 2022, je n'y croyais pas. Imagine : la petite fille du café d'Yvetot, dont les parents n'avaient pas fait d'études, recevait le plus grand prix de littérature du monde, à Stockholm. J'étais la première femme française à l'avoir. J'ai beaucoup pensé à mes parents ce jour-là. Eux qui rêvaient que je m'en sorte par l'école. Le comité a salué le courage avec lequel je parle des origines et de la mémoire. Mais tu sais ce qui m'a le plus touchée ? Me dire que des élèves comme vous liront peut-être mes livres. C'est ça, ma vraie victoire.
La fille du café d'Yvetot recevait le plus grand prix du monde.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Annie Ernaux. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


